Gaspard des montagnes - Tome I
Troisième Pause ................................................................... 19
La mère s’arrêtait au milieu de l’ouvrage, et, les mains l’une dans l’autre, repassait ces choses dans sa tête. Oui, c’était forcé de laisser Anne-Marie à Chenerailles trois jours durant. Au bout du compte, la petite ne risquait rien, rien du tout. Les portes bien barrées… le valet ici… Il ne fallait pas se faire des idées pour quelques contes de vieilles femmes qui parlaient mal des bois d’alentour.
TROISIÈME PAUSE
Histoires arrivées dans ces bois sauvages. – La lettre que remit un colporteur. – Le départ du père et de la mère. – Ces bois avaient pris un mauvais renom depuis quelques mois, et c’était ce qui tourmentait la mère.
De tout temps, ils avaient fait conter des histoires étranges devant le feu. Une fois, disait le père de Grange, des scieurs de long campaient en forêt près de la lisière, dans une grange en ruines. Chaque soir, de leur lit de feuilles, ces gens entendaient un bruit rouler dans les airs au-dessus de leurs têtes. Mais un bruit, comme d’une meute de chiens hurlant en trombe derrière un lièvre, les cris des chasseurs, un cliquetis, un hourvari, une tempête de galopade, d’abois, de voix entremêlées, tout cela filant un train d’enfer : la chasse royale, en un mot. Et tous les soirs, ou plutôt toutes les nuits. Ils n’avaient pas peur ; cependant ils n’étaient pas autrement joyeux.
À la fin, un jeune, qui avait du sang, dit à ses compa-gnons :
– 19 –
— Comment le prenez-vous, vous autres ? Moi, j’en ai mon sac. Ce soir, oui, ce soir, pas plus tard que ce soir, je saurai de quoi il retourne.
Il va au bourg ; il y fait provision d’un fusil tout chargé ; la nuit tombée, il se poste à trois pas devant la grange. Quand la diablerie passe au-dessus de lui par le milieu de l’air, il épaule sans trembler et lâche droit dessus son coup de feu.
Et de rentrer dans la grange, et de crâner devant les ca-marades :
— J’ai fait ma chasse, moi aussi. Ô sacré bon sang de sort ! Si je n’ai pas tué quelque chose !…
Tout d’un coup, la porte s’ouvre, comme enfoncée par l’ouragan ; une voix crie de dans le noir : « Tiens ! Voilà ta chasse ! » et une jambe nue d’homme, ou de femme, on n’a jamais pu savoir, s’abat au beau milieu des scieurs de long. Quand ils crurent regarder cette jambe, – ils eurent à re-prendre leurs esprits sur le moment, – plus rien, pas plus de viande que sur ce plancher.
La chasse royale, tant de gens de bonne foi et de bon sens l’ont entendue qu’il est difficile de la nier tout net. Jé-rôme Grange disait que ce pouvait être les oiseaux de nuit qui, contre leur habitude, s’attroupaient, – de même que les chiens de village courent parfois en bande, comme des loups, – et, pris de folie, menaient à corps perdu leur sabbat.
Mais en ces forêts, on en entendait bien d’autres. Parfois le bruit d’une branche sous la cognée tombant d’ahan, son craquement, sa dégringolade et son fracas à terre. Ou bien un tapage à croire que tous les arbres s’abattaient à la file…
– 20 –
Il arrivait encore qu’un coin de futaie fût illuminé par une lueur diabolique. On apercevait des feux tels que les langues de flamme dépassaient la pointe des sapins. Pour al-ler aux foires de la Chaise-Dieu il faut traverser ces bois soli-taires, et c’était les soirs, au retour, qu’on voyait les fantas-magories : des rondes de revenants autour de ces fougats, des danses affreuses.
Un jour, la mère du curé de Fayet-Ronnaye passait en carriole avec son filleul. Ils avisent, venant à eux sur le che-min, quelque chose de bas, de carré, de noir, ressemblant assez à un cercueil qui aurait roulé tout seul. Le garçon tire sur les guides et prend sa droite. Quand la chose est pour les croiser, elle s’efface soudainement.
— Tu as vu ?
— Eh bien, oui, marraine, mais je ne te le disais pas pour ne pas t’effrayer.
C’est le cheval du maire, un autre soir, qui se cabre au carrefour et demeure planté sur les pieds de derrière. Il y avait un fantôme, un grand fantôme muet devant lui… Enfin, à un fort coup de fouet, ce semblant s’évanouit et le cheval repart à fond de train.
Pour croire il faut voir. – Peut-être aussi que pour voir il faut croire ? – Reste que les gens de ce canton, lorsqu’ils sont en confiance, avouent que ces histoires, ou d’autres pa-reilles, sont arrivées au petit de leur mère.
Mais cette année-là on commençait de penser qu’outre les revenants, les lutins, les démons, il devait y avoir du mauvais monde dans le pays. Et tant on redoutait de s’attirer des ennuis, on ne disait cela qu’à voix de confesse. Les gens n’étaient pas bien courageux sur ce point. Ils tenaient que
– 21 – pour faire du loup une bonne bête, le mieux est encore de souvent lui faire fête. C’est qu’en ces pays où les gendarmes ne se seraient montrés que le lendemain, un coup de fusil peut s’attraper trop aisément. La balle arrive, et cherchez l’homme entre les buissons. Ni vu ni connu, je t’embrouille. Sans parler du feu. Car, pour ruiner alors même un homme riche, il suffisait de battre le briquet derrière sa grange à paille.
On pensait donc que des brigands hantaient ces forêts. Quand cette rumeur lui était venue aux oreilles, Grange avait déclaré qu’il ne croyait pas plus aux lutins qu’aux bri-gands et aux brigands qu’aux lutins. Que tout cela n’était que bavardage de veillées. Qu’au demeurant, il avait tou-jours dans ses goussets ses pistolets et au manteau de la cheminée son fusil chargé de chevrotines. Et qu’il ferait les choses grandement, le jour où qui que ce fût, malandrin, loup-garou, lui voudrait jouer un méchant tour.
Peut-être n’avait-il pas l’esprit si en repos, mais il se se-rait senti humilié d’en rien laisser paraître.
Le matin du vendredi où Grange et sa femme devaient aller chercher Pauline, le valet s’en fut fagoter de bonne heure. Dans le bois, près d’une fontaine, il se vit abordé par un homme avec un emplâtre noir sur l’œil, une sorte de col-porteur coiffé d’un bonnet fourré, vêtu d’une méchante ja-quette de futaine et du pantalon à l’avenant, qui voulait sa-voir s’il était bien dans le chemin de Chenerailles. Le valet s’enquit. L’autre, lui montrant une lettre, dit qu’un prêtre l’avait chargé de la remettre au domestique d’un sieur Grange, et le Nanne, alors, de se faire connaître, en s’étonnant de la rencontre.
– 22 –
Le colporteur lui tendit le papier, mais ne voulut pas le suivre jusqu’à la maison, où on lui eût trempé une soupe. « C’est bien parce que ce curé m’a promis une pièce de douze sous, la commission faite. Et puis on veut rendre ser-vice au monde… J’ai mangé un morceau là-bas, près de la mare, merci. Un verre de vin, oui, bien sûr, mais ce sera pour la revoyance. »
Ainsi, dans le moment, l’homme reprit son chemin et disparut.
Le Nanne revint fort en peine de ce que pouvait contenir le mot d’écrit car il ne savait lire un peu que la lettre de moule.
Il se trouva que c’était une missive du curé de sa pa-roisse. Ce curé l’avertissait que son père était à l’article de la mort, et que s’il voulait le revoir, il lui fallait venir en toute hâte.
Il n’y avait pas à balancer. Le Nanne ne prit que le temps de s’habiller de ses dimanches, de se tailler un chan-teau de pain, et de décrocher son bâton derrière la porte.
On pourrait gager que si sa femme ne lui eût alors rien dit, Grange ne se fût pas si vite mis en route.
Mais lui faisant un clin d’yeux, elle l’attira sur le palier au haut de l’escalier de pierre.
— Grange, vous ne voulez pas que nous partions tous deux et qu’Anne-Marie reste…
— Voilà les ora pro nobis qui commencent, coupa-t-il. Comme si je n’avais pas assez à calculer.
– 23 –
— Ha ! Grange, ces bois font mal parler d’eux, et pen-sez-y, s’il arrivait quelque chose comment nous le pardonne-rions-nous ?
— Que veux-tu qu’il lui arrive ? Les portes sont so-lides… Il faut en faire une vraie femme de domaine, conti-nua-t-il en se montant, non pas une mijaurée qui a des va-peurs. Tu serais là à la soigner comme le lait sur le feu. Nos bois, nos bois, j’y ai assez navigué, Dieu merci, sans jamais y voir barbe de brigand. Pour un porte-besace qui les traverse tous les trente-six du mois !… On fait toujours le loup plus gros qu’il n’est, la mère.
Elle restait devant lui, tranquille, avec son air un peu triste et soucieux. Elle ne sonnait mot, mais ne bougeait pas, comme si la même pensée ne cessait de l’occuper.
— Je resterai, finit-elle par dire, puisque vous avez ces affaires qui vous appellent.
Grange s’emporta. Elle manquerait donc de parole à la cousine ? Ne pas même aller la remercier d’avoir gardé la petite ! Non ! On les prendrait pour des tourlauds, grossiers comme du pain d’orge, et on aurait raison.
Il s’encolérait en parlant, ses gros yeux tout ronds sous le buisson de ses sourcils. Elle tira doucement la porte, pour que Anne-Marie n’entendit rien, et continua d’écouter sans s’émouvoir, faite depuis longtemps à l’humeur de son homme. Comme les femmes bien morigénées de ce temps, elle l’aimait et respectait de cœur entier, ne l’ayant en moindre révérence que la fleur de souci le soleil, ouvrant ses fleurons quand il reluit, virant pour le suivre en son cours et les fermant à la perte de sa présence. Elle aurait regardé comme un péché mortel d’avoir une autre volonté que sa vo-
– 24 – lonté, et il fallait qu’elle fût bien tourmentée à part soi pour en tant dire en cet instant.
— Il suffit, Grange, nous partirons tous deux. Laissez-moi seulement aller au bourg demander à la nièce de mon-sieur le curé et à sa petite de venir passer les trois jours avec Anne-Marie pour la désennuyer. Elles ne me le refuseront pas.
— Si tu y tiens, fit-il en haussant une épaule. J’aurais pourtant voulu que nous mangions de bonne heure de façon à partir sur le midi.
Il était comme cela, bourru et rebours avec les siens, plus gracieux avec les étrangers. Au fond, cette idée d’une compagnie à Anne-Marie lui allait fort ; il en était soulagé sans le dire, car ses deux filles et sa femme étaient tout pour lui. Mais loin de les mignoter, il leur grommelait toujours quelque parole sans bonne grâce. Lorsque Anne-Marie, Pau-line, venaient le rejoindre au bois où il travaillait avec le Nanne, un sourire d’aise lui épanouissait la face ; cependant, tout au plus s’il faisait : « En voilà une qui manquait à notre bonheur ! »
Il avait comme cela quelques plaisanteries éternelle-ment les mêmes, des sornettes d’almanach qu’il répétait à l’occasion. Vers la Saint-Michel, aux premières neiges sur les crêtes : « Ah ! ah ! c’est pour nous faire voir que les rats ne l’ont pas toute mangée. » Ou bien encore : « Elle est de la même couleur que celle de cet antan. » Et quand il mangeait le lard sur le pain, à la paysanne, une lichette contre son pouce pour ne pas le graisser, la dernière bouchée avalée : « J’ai mangé l’assiette et tout », ne manquait-il jamais de dé-clarer à ses bûcherons, en se levant et fermant son couteau.
– 25 –