Gaspard des montagnes - Tome I
Deuxième Pause ................................................................. 120
Grange qui aimait l’ordre, les choses faites par compas, rajusta tout du mieux possible. Il ne fallait pas songer à rele-ver les ruines, mais on débroussailla les murs, on rescella les grilles, on rendit le logis habitable, allant jusqu’à peindre en vert, pour que ce fût plus beau, les basses portes aux fer-rures bizarres. Avec son goût pour la netteté, Grange se sen-tait contrarié de ne pouvoir entretenir les cours et les che-mins intérieurs continuellement désherbés. Mais il eût fallu un journalier à dix sous par jour rien que pour cela, et c’est toujours péché que de dépenser de l’argent en pompe de pur luxe. Puis il ne faut pas se montrer trop d’un coup. Les bour-geois de Saint-Amand trouvaient déjà à redire, voyant le Ma-telot dépenser tant d’argent à son installation, qui n’était qu’un paysan somme toute.
DEUXIÈME PAUSE
La tristesse d’Anne-Marie. – Ses besognes. – Ses peurs. – Mme Domaize. – Anne-Marie et son cousin. – Un esprit de gaie-té aurait sans doute repris le dessus chez Anne-Marie, triste pourtant et tournée à la réflexion depuis sa nuit dans la mai-son seule. Mais cette mort de sa pauvre mère, que le père regardait comme une suite de l’affaire de Chenerailles, et la vengeance qu’il en avait tirée en tuant le Six-Mions, avaient enfoncé plus avant la petite dans l’effroi et la tristesse. Gas-pard à sa façon, le vieux missionnaire à la sienne, lui avaient bien relevé le courage. Seulement, le père était comme tous les hommes : il ne savait pas trop faire. Il avait des mots ma-
– 120 – ladroits. Puis il affichait les précautions qu’il prenait, pensant rassurer sa fille, et c’était tout au rebours. La peine et la peur pesaient ensemble sur le cœur d’Anne-Marie. Bien des fois, elle n’eut pas assez de la journée pour pleurer les larmes de son corps. Même elle en arrivait à se croire fautive, elle, la première cause du malheur de sa pauvre maman.
L’idée d’habiter un château l’avait effarée d’abord. Ce-pendant l’endroit lui plut par ce qu’il gardait de champêtre, le trèfle et le plantain mangeant les cours et les bouvreuils frétillant à l’entour des sureaux. C’était plaisant aussi, cette eau de roche dévalant à bouillons de la montagne, la belle et claire eau courante, trépillante, jasante, qui semble vous te-nir compagnie. Et ces salles du logis étaient agréables, sur-tout au matin, quand le soleil y entrait à longs rais.
On avait devant soi le jardin en terrasses qu’épaulaient des murs de granit. De là on dominait le déroulement des pacages. Le vallon se creusait entre ses croupes et les arbres du ruisseau faisaient leur couleuvre au bas-fond. À main droite rien que les pentes de sapins. À main gauche, c’était des prés, de pauvres champs, les blancs lacets du grand chemin sous le Monestier, et des friches montueuses cou-ronnées de bois en chenille. Là-bas, au bout du val, par delà la plaine d’Ambert, les monts du Forez se levaient comme un talus aux gradins ravinés, que le temps faisait, et les heures, d’un bleu de campanule ou d’un bleu d’aconit.
Anne-Marie, il lui fallait là être femme de domaine et s’occuper de tout : lever le miel des ruches au jardin et mettre couver les poules à la basse-cour, faire boulanger le pain de la semaine, battre le beurre et cailler les fromages, et les préparer, et les ranger au cellier, et voir si les pommes de terre de la cave ne germaient point, si au charnier le lard ne
– 121 – rancissait pas… Encore que ce fût une marque de bon mé-nage de ne jamais tâter le lard que jaune et ranci, parce qu’on tenait à avoir des provisions bien amples, comme pour deux ans, et que, naturellement, on mangeait en premier lieu celles de plus vieille date.
On tuait deux, voire trois cochons pour l’année, fête et festin où l’on invitait tous les cousins, cousines. Mais quel remue-ménage, la graisse à fondre, le salé à arranger dans les jarres de grès, le boudin, les andouilles, les saucissons à faire. La maison était c’en dessus dessous, à peu près comme lors de ces grandes lessives deux fois l’an, qui du-raient bien huit jours. Les têtes des servantes leur en tour-naient.
Anne-Marie veillait à tout, à tout : comme à faire presser les noix pour avoir de l’huile, à donner la laine et le chanvre à filer, et même à préparer des remèdes, le millepertuis pour les maux d’yeux et les pétales de lis pour les brûlures. Dans un domaine de campagne on ne devait que vendre, jamais rien acheter, sauf du sel et des outils de fer. La petite s’attachait en ce ménage à faire comme faisait la mère, au-tant qu’il était en elle.
Tant de besognes l’empêchaient de trop penser à son malheur. À 15 ou 16 ans, d’ailleurs, l’enfant perce malgré tout. Anne-Marie par moments avait des regains de gaieté, un entrain de petite fille, de jolis cris d’aronde.
Mais vite ceci ou cela la ramenait à ses pensements.
De trois côtés, des chemins entouraient les Escures. De-vant le portail de pierre sculptée qu’abritait un vieux tilleul, l’allée venue du bourg fourchait : par ici descendant roide
– 122 – vers les villages du vallon, par là ceinturant à demi le do-maine pour filer entre deux étangs carrés comme des dalles, et s’enfoncer dans les bois.
Un soir qu’Anne-Marie était allée jusqu’à la lisière voir pourquoi la servante ne ramenait pas les vaches, et qu’elle restait sur le chemin, prêtant l’oreille, elle eut soudain ce sentiment que quelqu’un la surveillait. Elle passa le regard autour d’elle, et crut voir alors à vingt pas une tête penchée derrière un sapin. Si jeunette, elle fut vaillante. Se souvenant de ce que lui avait dit le vieux prêtre, de penser en toute rencontre que Dieu était présent et que rien n’arriverait sans son congé, elle prit sa résolution et alla droit à l’arbre. Mais elle eut à contourner un creux où l’eau coulait à petit bruit sur l’herbe. Quand elle se trouva de l’autre côté, le quelqu’un n’y était plus.
Aussi, lorsque de sa fenêtre elle regardait les abords de ce bois sauvage, elle se demandait si elle voyait là-bas un homme accroupi aux aguets, ou bien une motte, une souche, quelque grosse racine rampant à fleur de sol. Alors lui reve-nait en mémoire la nuit du malheur de sa vie, avec le cri du brigand qu’on emportait au cœur de la forêt : « Ton temps viendra !… »
Ces frayeurs, elle n’aurait pu les confier à son père et n’aurait su au vieux prêtre. Quant à la cousine Domaize, elle ne cessait de conter ses malaises et tournements de tête que pour ranimer les braises de son chauffe-pied du bout de ses ciseaux. Parfois pourtant, elle venait à parler de la famille, du côté de la pauvre mère d’Anne-Marie, et s’espaçait alors, Dieu sait, sur le lignage et les cousinages. Elle savait non point seulement tous les prénoms des cousins jusqu’au dou-zième degré, mais encore comment on les aurait prénommés
– 123 – s’ils eussent été d’un autre sexe, et pourquoi. Elle plaçait de bizarres petites histoires ayant trait à ces personnes, sur qui elle portait des jugements retenus, aussitôt adoucis de res-trictions. De là, elle passait aux parents par alliance, et toutes les tribus du canton défilaient.
C’était ce que Mme Domaize appelait : faire connaître la famille. Elle joignait à ces propos quelques admonitions tou-chant les comportements d’une jeune fille de bon maintien, et elle se félicitait à part soi d’élever ainsi la fille de Jean-Pierre Grange du rang de campagnarde à celui de demoi-selle.
De la grande salle à boiseries grises, mal planchéiée et toujours glaciale, on voyait la pluie assombrir le jardin étouf-fé sous les branches…
Il n’y avait qu’un ami à qui Anne-Marie pût confesser ses peines.
D’abord elle ne voulait rien dire ; elle n’avait rien à dire : des idées, rien, des imaginations… Et puis on se laisse aller à parler : on lit sur le visage de l’autre, dans ses yeux, qu’il vous suit, qu’il est de moitié dans vos esprits et sentiments ; on n’est plus seule ; les regards s’engagent. Celle qui ne s’est jamais confiée de cœur à un ami ne sait pas quel bien c’est.
Gaspard à présent sans Anne-Marie n’était plus qu’un corps sans âme. Par la bise, par le hâle, il arrivait aux Es-cures frais comme giroflée, toujours de bonne volonté, tou-jours de belle humeur. Aurait-on pu lui cacher ses ennuis ?
Le soir même du jour de l’homme derrière l’arbre, Anne-Marie lui conta le moment qu’elle avait passé au bord du
– 124 – bois. Elle était debout, près de la table, la tourte appuyée de champ contre sa poitrine, taillant des lichettes dans les écuelles brunes…
Deux, trois ans après, loin sur de tristes routes, pensant à elle, Gaspard la revoyait ainsi : debout, craintive, lui sou-riant et le regardant jusque dans l’âme pour voir si en la ras-surant il était bien sincère. Cet air qu’elle avait, la lumière de sa joue, de ses yeux couleur de noisette, et lui qui se sentait comme fou de l’embrasser…
À cause d’une servante qui étendait du linge sur des cordes entre les poiriers du jardin, elle parlait presque bas. Et parfois il ne la comprenait plus, quand les paons perchés sur le parapet criaient pour annoncer la pluie.
Grange avait acheté ce couple de paons afin de distraire Anne-Marie et de lui faire plaisir, voyant qu’elle avait parfois ce qu’il appelait des vapeurs noires. Mais quand Gaspard était là, qu’il la regardait, c’était comme si du soleil coulait dans le cœur de la petite.
Sa Toussaint de Champétières l’avait bien changée. Le souci de voir Gaspard devenir son mari lui semblait mainte-nant des enfantillages à quoi elle ne devait plus s’arrêter. Les choses se présentaient autrement, plus proches de la vie telle quelle. Gaspard, eh bien, c’était son cousin, son ami et son compagnon.
Le garçon, lui, auprès d’Anne-Marie, furieux d’un désir de bataille, se demandait s’il mettrait jamais la main sur l’homme en noir. Peut-être de ce scélérat ne restait-il que quelques ossements blanchis sous les fourmis en un coin de forêt perdue. Mais s’il était debout, un brigand – et un mon-
– 125 – sieur – qui a délibéré de se venger, dort mal la nuit tant qu’il n’est pas arrivé à ses fins.