Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 3 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Première Veillée ................................................................. 8

PREMIÈRE VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

Les frères Grange de Chenerailles, le Matelot et l’Américain. – La maison au milieu des bois. – C’était, dit la vieille, au temps du grand Napoléon, et quand on commença de faire la guerre en Espagne. Anciennement les Espagnols venaient avec des mules chercher en nos pays les pierres d’évêque, ces pierres violettes qu’on trouve dans les mines du Vernet-la-Varenne. De mémoire d’homme ce trafic avait lieu. Une année, même, comme ces marchands avaient été arrêtés et dépouillés sur les chemins, les gens du Vernet s’offrirent à travailler pour eux aux carrières sur parole, les nourrirent et leur avancèrent au départ ce qu’il fallait pour la route. Les Espagnols surent reconnaître un procédé qui par-tait de si franc courage et firent passer fort exactement les sommes dues à ces pauvres gens qui n’avaient que la peine de leurs bras pour vivre.

Puis des Auvergnats avaient continué cette branche de commerce.

Un nommé Grange, qui habitait Chenerailles, dans la paroisse de Doranges, faisait une fois l’an le voyage de Cata-logne. Mais il se vit alors contraint d’y renoncer : d’abord parce que cela ne valait rien pour un Français de se prome-ner sur ces catalans de chemins ; ensuite parce que ses pierres d’Auvergne n’y étaient plus de défaite.

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Surtout pour cela. Jean-Pierre Grange était un homme épais de charnure et d’os, gros de traits, avec des oreilles cramoisies aux ourlets craqués d’engelures, qui ne craignait guère les dangers lorsqu’il s’agissait de grossir son quan-tième. Il passait pour un particulier rude, ayant la colère chaude, et violent alors dans ses emportements. Les favoris noirs, surnommés en ce temps-là nageoires, qui lui man-geaient la face, faisaient peut-être la moitié de sa réputation.

En tout cas, un Auvergnat renforcé, au crâne droit de pente, derrière, jusqu’à la nuque en bourrelet, aux joues hautes en couleurs, fouettées, vergetées d’une résille de sang, qui disaient assez les bons dîners d’auberge. Mais par-dessus ce vermeil, le hâle avait tanné son cuir, Grange ayant voyagé dans les pays du soleil. De ses navigations, il avait même rapporté l’habitude de fumer comme les gens de ma-rine.

Ambert était alors une ville assez marchande où l’on fa-briquait de l’étamine à pavillons pour flammes et bande-rolles de vaisseau, de la toile à voiles, des lacets et des ru-bans de fil, des jarretières, des galons, des épingles, du pa-pier, des jeux de cartes. Jean-Pierre Grange trafiquait au loin de tout cela comme des pierres d’évêque et achetait à la foire de Beaucaire, selon l’occasion, des faïences ou des in-diennes à revendre en demi-gros.

En somme, moins marchand que commissionnaire. Il n’avait jamais cessé d’habiter le domaine de Chenerailles au milieu des bois, et sa mise, hormis le gilet carré de velours à raies jaunes et brunes, tenait encore du paysan : la culotte et la veste en gros drap bleu, puis, en temps de froidures, le surtout de burelle grise. Avec cela de vieilles guêtres en fort coutil, éraillées par les ronces, et, pendant à son poignet, le

 

– 9 – bâton d’épine qu’il avait lui-même moucheté au feu. (En soufflant par un tuyau de pipe, on darde la flamme d’une chandelle et on lui fait mordre le bois.)

Ces Grange s’étaient poussés petit à petit. Le dicton ne court pas d’hier :

 

La meilleure maison d’Auvargne

L’est devenue par l’épargne.

 

Le grand-père avait été un simple paysan sans grands moyens qui, à force de se lever tôt, de se coucher tard et de se plaindre même un verre de vin, avait empilé écu sur écu.

Le père était « entré gendre » chez un marchand de bois à Chenerailles, c’est-à-dire qu’il avait pris la suite. Il y a, dans ces forêts, les plus beaux sapins du monde, hauts de cent pieds et aussi droits qu’un jonc. La marine du Roi se ré-servait par privilège ceux qui étaient à sa convenance comme mât de navire. On les faisait charroyer jusqu’à l’endroit où la Dore se trouvait flottable, et vogue le train pour les ports de l’Océan.

Celui-là avait mis de la paille dans ses sabots. Mais les fils mirent du foin dans leurs bottes. L’aîné, Jérôme, partit pour les îles de l’Amérique et y réussit si bien qu’il s’associa le cadet, Jean-Pierre, lequel devait, du pays, lui envoyer des marchandises.

Jean-Pierre s’était marié presque richement à Saint-Amand Roche-Savine. Il traversa la révolution et les temps calamiteux qui suivirent sans faire une grande fortune, – il n’avait pour cela pas assez d’éveil, de hardiesse d’esprit, – mais aussi sans misère. Il acheta par-ci par-là quelques biens

 

– 10 – nationaux, deux ou trois bois d’émigrés, pour s’arrondir ; en y allant retenu.

L’aîné, là-bas, à Saint-Domingue ou à la Guadeloupe, avait eu la dent plus longue. Un de ces Auvergnats qui sa-vent crocher dans le morceau, ne plus lâcher et avoir encore l’œil et la dent prêts à ce qui pourrait venir. Comme ce Tour-lonias qui partit de Marat bien petit compagnon, colporteur, marchand de rubans de fil : à Rome, le gaillard trouva moyen d’entrer dans les affaires, acheta des terrains, dessé-cha des marais, devint riche à millions, riche à mort, prince Torlonia et l’un des puissants de ce monde. Et ces Torlonia ont tenu à demeurer en bonnes relations avec les Tourlonias d’Auvergne. Celui qui voudrait douter de la vérité de ces faits, s’il a quelque amour pour la vérité, n’a qu’à s’en infor-mer auprès d’un des arrière-neveux, le marchand de fro-mages qui habite au foirail d’Ambert et touche si bien de la vielle.

Jérôme Grange ne revint à Chenerailles qu’après la mort du père, pour le partage. Il voulut que la maison restât indi-vise. Les bois allaient à Jean-Pierre, qui, à cause de la guerre, préféra les faire valoir et renoncer à son état de mar-chand. Il eut à payer à son frère une bonne somme dont il s’acquitta pour une part en écus de six livres et en napoléons neufs, pour l’autre en effets de commerce. Des effets qu’il avait en porte feuille mais que l’Américain n’accepta qu’en prenant un escompte de huit du cent, au moins.

Ces règlements se conclurent pourtant sans grandes contestations. Et Jérôme Grange dicta devant quatre té-moins, chez le notaire d’Ambert où se faisaient leurs affaires, un testament par lequel il léguait son avoir à ses nièces, – Anne-Marie attrapait ses quatorze ans, l’autre, Pauline, était

 

– 11 – toute jeunette. Il disait qu’on ne sait ni qui vit ni qui meurt, et qu’en ce climat des Îles, un homme est vite emballé. Peut-être, étant dur et colère plus encore que son frère, s’était-il trouvé des ennemis. Et il savait qu’au milieu de ces nègres, avec une poignée d’herbes ou une pincée de drogue, on fait tout doux lever les jambes à qui vous gêne.

Jérôme Grange devait avoir déjà la puce à l’oreille, mais il n’en soufflait mot. C’était un grand maigre, sec comme un échalas, jaune de teint jusque dans le blanc des yeux, et qui demeurait secret, fermé, bouclé, cadenassé. Pour le testa-ment, il déclara sans plus au notaire : « Voilà. Si j’ai deux cent mille francs, chacune des petites en aura cent mille. Et si c’est deux millions, eh bien ! un million chacune. »

Jean-Pierre, – qu’on appelait parfois le Matelot et à l’ordinaire Grange, bien que ce nom revînt plutôt à l’aîné, mais quoi, c’était le jeune qui était resté au pays, – aurait mis plus d’ostentation en son fait. Un jour, dans une auberge d’Arlanc, il dit qu’il ne se laisserait pas couper le cou pour trente mille écus. Et il se flattait à l’occasion que, lorsque ses filles se marieraient, il leur ferait un chemin de la mairie à l’église en pièces de cent sous.

Tout se sait. Le partage, l’escompte à huit du cent, et surtout le testament avec le mot de Jérôme Grange sur les deux millions, il ne faut pas demander si cela fit gloser. On en parla jusque dans les diligences sur les routes de Cler-mont et du Puy. On tenait l’Américain pour cousu d’or. On contait qu’outre ce que lui rapportait son négoce, il amassait des mille et des mille, étant en secret bailleur de fonds d’un particulier du Velay qui faisait la banque à Saint-Domingue. Les envieux ne manquent pas, Dieu sait, à qui réussit dans

 

– 12 – ses affaires. Si l’on ne dit rien alors de la probité des Grange, c’est qu’il n’y avait rien à en dire.

Jérôme demeura trois mois à Chenerailles, puis repartit pour les Îles. Jean-Pierre resta seul sur le domaine avec sa femme et ses petites, sans parler des servantes et du valet. Ils habitaient un long, vieux, triste bâtiment, plutôt métairie que maison de maître, qu’on surnommait la maison des sept portes. Toute de granit sans mortier, couverte d’un toit sou-tenu par des potences, elle était flanquée d’un escalier de pierre, crevassé, aux degrés creusés d’usure, qu’encadrait une rampe d’un pied de large à fougères et gueules de loup. En bas, les étables, la remise, les loges à porcs, la grange ; à l’étage, les greniers, la fenière, le logis. Posées en balcon sur des perches, devant les fenêtres, des planches embrunies où séchaient des pignoles, des pommes de pin, laissaient à la bâtisse une figure paysanne.

Au milieu des bois, le chemin tombait dans une clairière où des roches saillaient comme des dos de vaches couchées à ruminer cette pauvre herbe. À l’autre bout, on voyait la maison entourée de hangars, de chars, de fagotiers, de brasses de bois empilées sous des tignasses de genêts secs. Le coin demeurait passablement désert. Un chat-huant miaulait, une buse criait. Et toujours, comme le bruit au cœur du bois d’un torrent dévalant, le vent roulait et sifflait, là-bas, dans la ramée noire des sapins qui, sous le ciel de frimas, houlaient comme un champ de seigle.

Ce fut en cette maison des sept portes qu’advint, vers Pâques, l’aventure terrible d’où s’ensuivirent tant de mal-heurs.

 

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