Gaspard des montagnes - Tome I
Quatrième Pause ............................................................... 132
— Vous êtes bien curieux, et Jeuselou riait. C’est vrai que nous étions dans vos bois… Eh bien… nous cherchions à déloger quelques gros oiseaux qui doivent loger par ici, des hiboux, des chats-huants, pour faire nos farces…
Anne-Marie vit son cousin regarder Jeuselou comme pour lui signifier de taire sa langue. Et par l’entre-bâillement de la blouse, elle aperçut la crosse d’un pistolet sortant d’une poche de la veste. On s’arrêta pour s’orienter. Gaspard prêtait l’oreille. Le silence passait seul avec le vent et le brouillard.
Ensuite le garçon redevint de belle humeur et tint vrai-ment compagnie à Anne-Marie. Mais tout en se donnant car-rière, il marchait à côté d’elle, coude à coude ; et sans faire cas de rien, il avait des yeux tout autour de la tête.
Aux Escures, ce fut à peine si les trois gars vidèrent un verre de vin ; ils repartirent dans l’instant. La petite qui avait grimpé au grenier, observa qu’au lieu de prendre le chemin du bourg, ils reprenaient celui du bois et remontaient là-haut sur le plateau.
QUATRIÈME PAUSE
Jeuselou du Dimanche. – Les faits et gestes de ces garçons. – Valentin Verdier. – On n’a jamais su trop exactement comment Gaspard avait eu la puce à l’oreille. Peut-être par des bavardages de mendiants ou des racontars de cabaret. Il faut dire qu’il se trouvait bien placé : l’auberge de son père étant un relais de poste, par les conducteurs et les postillons, par les rouliers, les voyageurs, les buveurs, il apprenait les
– 132 – nouvelles de quinze lieues à l’entour. À dater du jour où il se mit cela dans la fantaisie, plus rien ne lui échappa : on ne cassa plus une écuelle, on ne marcha plus sur la patte d’un chien, qu’il ne le sût.
Il avait aussi pour lui donner des avis ce drôle de corps qu’on appelait Jeuselou du Dimanche. Jeuselou était venu de Limagne avec son oncle et faisait comme lui le coquetier ou coquassier, leveur d’œufs et de beurre, marchand de prunes, de poires, de châtaignes, qu’il allait acheter de chaumière en chaumière et revendait devant l’église après vêpres. De la sorte, il patrouillait jusque dans le fond des campagnes, et comme ce n’était jamais sans ses yeux ni ses oreilles, rien n’y arrivait ou ne s’y disait qu’il n’en fit son pro-fit à l’occasion.
À la mode des gens de Limagne, il était vêtu de rase blanche avec des grègues bouffantes, et dans ce blanc, ce garçon long comme un jour sans pain, maigre d’ailleurs comme un carême, se laissait voir de plus de deux lieues.
Qui l’avait une fois vue ne pouvait oublier cette figure singulière, aux yeux clairets, et tachetée de rousseurs ainsi qu’un œuf de caille. Il y avait un don dans cette famille, don de musique, de chansons et de contes. Quand il prenait sa vielle, celui-là, et qu’il en sonnait, on se sentait des fourmis aux jarrets et les doigts de pied marquaient d’eux-mêmes la cadence. Rien n’y eût fait : l’élan vous dressait, vous jetait dans la danse avec les autres. Un drôle de corps en vérité, maintenant endormi, perdu, avec un regard qui s’en allait entre ciel et terre, maintenant vif, éveillé, éclatant d’esprit dès qu’il ouvrait la bouche, et plus fin que le renard.
Ce fut sans doute Jeuselou qui ouït parler du train fait par trois hommes dans une auberge d’Échandelys où ils
– 133 – avaient voulu forcer une fille. Il n’y aurait pas prêté autre at-tention, quand on lui dit qu’un de ces estafiers portait un bandeau noir sur l’œil. Cela le fit souvenir incontinent du colporteur qui avait remis une lettre au valet des Grange dans le bois de Chenerailles.
Le lendemain, qui était un dimanche, il vint à Saint-Amand trouver Gaspard avant la première messe. Ils furent vus tous deux un peu plus tard sur la route d’Échandelys. Un gamin apporta le même soir des lettres à Plampougnis et à Valentin Verdier. Valentin partit aussitôt sur la jument de son père. On remarqua qu’auparavant il essaya des pistolets dans son jardin. Au bout de deux jours, trois de ces garçons revinrent sans Gaspard. Ils dirent chez lui de ne pas s’inquiéter, que Gaspard faisait savoir qu’il serait peut-être forcé d’aller jusqu’à Brioude pour rendre service à un ma-quignon de ses amis, mais qu’il rentrerait à la fin de la se-maine. Leurs habits étaient pleins d’épines, d’aiguilles de pin, de toiles d’araignée comme s’ils avaient couché dans les bois. Plampougnis retourna à son atelier, s’allongea sur les copeaux et dormit là d’affilée vingt-quatre heures.
Or le jeudi, de grand matin, Gaspard arriva si en hâte qu’il ne prit que le temps de dire deux mots à Plampougnis. Jeuselou courut d’un saut chez un voisin qui avait un pisto-let de cavalerie et le lui emprunta. Puis tous trois s’en allè-rent grand train du côté de Virennes, sans manger la soupe, chacun mordant à même son chanteau, à travers champs. Ce fut environ deux heures après qu’ils rencontrèrent Grange et sa fille…
… Des Escures, ils remontèrent dans les bois et poussè-rent jusque vers Fournols, où un berger leur parla à la nuit tombante. À ce moment Valentin Verdier qui se trouvait à la
– 134 – chasse, le matin, quand Gaspard avait passé, les avait re-joints. Ils étaient tous trois à pied et lui à cheval.
C’était sa vie à Valentin, d’avoir un cheval entre les jambes ; il s’engagea, l’année d’après, dans les chasseurs de France.
D’ailleurs, à pied ou monté, d’une taille très bien prise, le regard vif, la jambe belle. Dans un millier on n’en aurait pas trouvé deux aussi bien corporés, ni d’aussi fière mine.
Là donc, près d’un pont, ils questionnèrent ce berger sur les gens qu’il pouvait avoir vus, se concertèrent, puis, comme le brouillard, qui s’était un peu élevé dans le milieu du jour, revenait, ils s’en retournèrent tous quatre à Saint-Amand.
Sous couleur de chasser, ils battirent terriblement les bois jusqu’au dimanche. Et si l’on avait aperçu par là quelques chiens de visages, on ne les revit certes plus, et de longtemps.
Une chose tracassait Gaspard : que de là-bas, de la Gua-deloupe, de Saint-Domingue, Jérôme Grange n’eût pas ré-pondu à son frère qui lui avait demandé, sur les instances du garçon, si d’aventure quelque papier n’était pas caché dans la maison de Chenerailles. On avait bien reçu deux lettres des Îles : mais l’Américain écrivait comme si on habitait tou-jours le domaine du père et qu’aucune des missives qu’on lui avait envoyées ne lui fût parvenue. Gaspard aurait aimé sa-voir à quoi s’en tenir. Vingt fois le jour, il se demandait si les idées qu’il se faisait se trouvaient justes.
Maintenant plus que jamais il se promettait d’avoir l’œil à tout. En tout cas il savait ceci : qu’il n’aurait pas besoin d’aller cogner à treize portes s’il avait besoin de douze paires
– 135 – de bras. À quatre ou cinq amis, d’ailleurs, quand on est tous ensemble comme les doigts de la main, on fait déjà de bonne besogne.