Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 8 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Sixième Pause ........................................................................ 37

Elle suivit encore dans la nuit du dimanche au lundi son même train d’allées et venues et de lumières. Personne au demeurant ne se montra. Les brigands devaient croire les gens du bourg avertis et faisant bonne garde autour de la maison.

 

SIXIÈME PAUSE

 

La promesse du père. – Les margandiers, les paysans et les messieurs des bois. – La consultation de Gaspard des Mon-tagnes. – Anne-Marie, de la fenêtre, avisa bien Pauline et la mule, mais ses parents, elle ne pouvait les voir au haut de l’escalier : elle n’ouvrit que lorsqu’elle fut sûre à leur voix de les avoir là en personne.

Quelle minute ce fût.

La peur tenait encore si fort la petite qu’elle ne pouvait parler et s’attachait à la poitrine de sa mère. Il lui fallut prendre sur soi pour raconter tout point par point. En la re-trouvant dans cet état, le père fut aux cent coups. Des larmes lui roulaient dans les yeux, qui tombaient sur ses fa-voris, sur sa grosse moustache. Anne-Marie n’eut pas un mot pour leur reprocher de l’avoir laissée seule, mais l’histoire en disait assez d’elle-même. Grange demeurait pourpre, travaillé de remords et de fureur, et d’une sorte de honte… Et quand il eut compris comme la menace du mon-sieur taraudait l’esprit de la petite, il lui promit, lui jura la

 

– 37 – main levée qu’il ne la quitterait jamais plus d’un pas ni d’une minute jusqu’à son mariage. Et que s’il était un jour forcé de voyager, il la ferait suivre.

Les gendarmes, grandes bottes, grand sabre, grand cha-peau, vinrent avec leurs buffleteries et leurs aiguillettes, qui les font appeler les « jambalhados », les hommes à jarre-tières, par les paysans. Ils firent, comme on l’imagine, de bonne besogne en tel appareil au milieu de ces halliers et bois sauvages. Ils s’escarmouchèrent tant qu’ils purent, pour ne trouver que deux mendiants à conduire dans les prisons d’Ambert : l’un idiot, l’autre tout maléficié, tout rogneux, avec du mal sur la figure, des croûtes comme un chien.

Les brigands, ils pouvaient avoir filé aussi bien côté de matin que côté de soir, côté de jour que côté de nuit, s’être rembûchés dans les forêts de Saint-Germain-l’Herm ou dans celles de la Chaise-Dieu, à moins que ce ne fût dans celles de Craponne, voire dans les Bois-Noirs du Forez, du côté de Noirétable et de Chabreloche. Autant eût valu chercher des épingles dans le foin ou des puces dans la paille.

Impossible de tirer des gens un seul mot : ils ne savaient rien, ils n’avaient rien vu, ils ne croyaient pas… D’abord les paysans n’aimaient guère les gendarmes, les happe-chair, qui poursuivaient les conscrits réfractaires, pas plus que ce qui vient du gouvernement : les employés des droits réunis, les rats de cave, la conscription et les impôts. Ils se sentaient donc peu portés à les renseigner. Puis surtout ils craignaient de s’attirer le mauvais vouloir des brigands et s’en tenaient à ne rien dire.

Chaque pays a bien son monde. Pendant la grande révo-lution, des troupes de gueusards firent du vilain aux entours d’Ambert et de Viverols. Ils fusillèrent plusieurs personnes,

– 38 – entre autres un nommé Berthoulis, à Dore-l’Église. Ces bri-gands avaient une ganse blanche à leur chapeau ; ils fai-saient contribuer les acquéreurs de biens nationaux, arrê-taient les diligences, enlevaient les recettes du gouverne-ment, et disaient qu’ils étaient pour le Roi. Cela colorait tant soit peu les exploits de ces jolis et dignes personnages. Mais ils auraient été pour le diable s’ils avaient cru par là se faire une pistole de plus. Et le pays en fut-il jamais complètement désengeancé ?

De ces scélérats, quelques-uns, margandiers, ferlam-piers, faux-saulniers, et autres de même farine, avaient leurs quartiers en de certaines auberges dont les hôtes ne valaient pas mieux qu’eux. En un besoin ils se terraient dans des caches souterraines, vivaient dans les bois comme des loups, dans les rochers comme des blaireaux.

Mais la plupart des brigands ne l’étaient que d’occasion : porte-balle, petits marchands de fil et d’almanachs, vendeurs de complaintes, traine-besace, de ces mendiants qui roulent sur les routes et couchent dans les meules. Autant de paroissiens qui, passant de ferme en ferme, se trouvaient au courant des nouvelles et à même de préparer les coups.

Enfin des paysans sans un liard et sans une motte de glèbe. Du mauvais monde, on en ferait une danse plus grande que du bon, car la pauvreté contraint les hommes à être méchants. On dit que la conscience des paysans est chaponnée et ne piaule pas bien haut. Mais allez parler de moralité à des créatures qui ont les boyaux vides devant la huche à pain vide. Le paradis pour ceux-là, c’était simple-ment de se remplir le ventre. Les années de famine, quand les gens étaient misérables comme des chiens, comment ne

 

– 39 – seraient-ils pas tombés dans le crime et les brigandages ? Qu’il s’en commettait au fond des campagnes où les juges n’allaient pas fourrer le nez toutes les fois !

Ce monde ne forma jamais véritablement une bande. Selon le lieu et la besogne, les maîtres faisaient avertir tel et tel. On chuchotait que des bourgeois, des messieurs, me-naient les affaires. Sans ceux-là, la racaille n’eût pas pesé bien lourd. Quels messieurs ? C’était ce que les plus fins ne démêlaient pas encore.

Si quelque jour, ruminait Grange, j’en rencontre un aux doigts coupés, trois doigts de la main gauche, – il traçait une ligne sur ses propres doigts, – j’aurai des éclaircissements à lui demander entre quatre-z-yeux.

Il se nourrissait de cette idée, la remâchait longtemps : l’homme était gaucher, Anne-Marie en avait fait la re-marque, et d’ailleurs c’était bien la main gauche qu’il avait passée sous la porte. Grange interrogeait la petite. Au vrai, elle n’avait guère qu’entrevu ce bourgeois : il lui avait paru grand, large, un fort homme. À force d’y songer, elle mêlait des imaginations à son incertain souvenir : le personnage avait un mouchoir rouge noué autour de la tête, – son cha-peau l’eût gêné sous le lit, – et devait porter toute sa barbe…

Anne-Marie et son père finissaient par le voir. Même ils auraient donné ses enseignes.

Il était venu probablement deux bourgeois à Chene-railles, et les brigands étaient six de bon compte à leur obéir. Pour avoir recruté une telle troupe, on avait donc comploté non seulement de piller la maison, mais encore de la fouiller de fond en comble ? Grange sentait le besoin de consulter un finaud qui lui éclaircît la vue. Et quand Gaspard des Mon-

 

– 40 – tagnes vint de Saint-Amand, aussitôt l’affaire sue, pour leur offrir ses services et ceux de la parenté, il ne put se tenir d’en raisonner avec lui, bien que se trouvant un peu humilié de demander aide et conseil à ce garçon qui allait sur ses dix-sept ans.

Il l’emmena dans le cabinet où l’on descendait par trois marches. Deux images de saints bariolées de rouge et de bleu, étaient collées sur la porte. Des sacs de blé debout, au fond, s’appuyaient contre la muraille. Au-dessus pendaient quelques brides hors d’usage, et dans son étui de cuir une hachette à marquer les arbres. Le secrétaire était dans l’angle, près de la fenêtre.

— Tu vois : le meuble une fois forcé, il a bouleversé les papiers et secoué mes registres que j’ai trouvés sur le plan-cher, ouverts à plat. Il y avait là une douzaine d’écus de six livres, eh bien, il n’a pris que ce portefeuille de cuir à fer-moir, qu’il a déchiré, et qu’il a porté à côté pour examiner des effets de commerce et des corps de billet qu’on m’avait souscrits. Tout bien vu, il n’a rien emporté. Tu me diras qu’il allait revenir avec son monde ; mais alors il lui fallait parta-ger avec eux, au moins les écus. Il cherchait autre chose. Si je sais quoi, le diable m’emporte.

Gaspard écoutait, assis de coin sur sa chaise, la tête en avant : et ce gars remuant comme un chien de berger, on le sentait là posé seulement, prêt à se lever en pied, à s’activer tant que le jour serait long. Quel entrain, quelle vivacité, quel feu dans les prunelles ! C’était une diablerie qui lui sor-tait par les yeux.

— Oui… La cousine Anne-Marie l’a entendu qui sondait les murs. Il ne pouvait pourtant pas penser que vous y avez caché quelque somme. On sait que pour payer votre frère

– 41 – vous lui avez remis même des napoléons neufs ; sans parler des effets qu’il a escomptés si haut que vous les auriez gar-dés sûrement si vous aviez eu encore de l’argent chez vous.

— Eh oui, mon garçon, jamais de fonds chez moi, d’ailleurs. Quand j’en ai dont je puis disposer, je les place en première hypothèque, à six pour cent. Ça vaut bien une ins-cription sur le Grand-Livre, à condition de ne pas prêter plus de la moitié de l’estimation, et de prendre ses sûretés sur les droits de la femme. Je sais mener ma barque, c’est connu de tout le monde.

Il était content de faire le gros, le bourgeois, devant Gaspard, et s’approuvait à petits coups de menton.

— Alors ? l’homme cherchait – quoi ? A-t-il pu croire que votre frère avait caché ici des valeurs ou quelque papier de conséquence ?

— Jérôme n’a rien apporté ni caché, que je sache…

Grange s’interrompit, songeant à une certaine après-dînée où l’Américain s’était arrangé pour rester seul au logis, ce qui lui avait, à lui, semblé singulier. Il s’en tut, parce qu’entrer en cette supposition ne lui agréait guère. L’idée ne fit que lui traverser la cervelle.

En cette minute ils avaient brûlé, comme on dit, au jeu des cachettes. Mais rien alors ne marquait à ce nez fin de Gaspard qu’il était sur la voie. Et quelle folie de penser qu’on peut par le raisonnement imaginer et expliquer les faits et gestes d’un homme, c’est-à-dire des actes qui sont le plus souvent sans raison ! Le gars fournit une ou deux autres ex-plications sans y tenir beaucoup… Puis il ne causait plus. Il balança deux fois la tête, et se leva en mettant la main sur la manche de Grange.

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— Nous ne savons rien, pauvre cousin, mais je ne vois là que quelque commencement. Tenez, délogez d’ici. J’entrevois des choses, oui, et je crains que vous n’ayez par la suite pas mal d’affaires avec ces gueux… En tout cas, mandez ce qui vient de se passer au cousin Jérôme.

Il avait parlé net, la face résolue. Une sorte d’esprit de guerre, comme une chanson, l’enlevait à soi-même. Peut-être ne prévoyait-il des histoires que parce que, sans les souhaiter à sa parenté, il les désirait de tout son sang rouge et bouillant.

Lorsqu’ils furent sortis du cabinet, Gaspard ne s’inquiéta plus que de sa cousine Anne-Marie. Cette bouche lente à sourire, ces yeux encore effarés, ces joues pâlies, lui faisaient mal comme un coup sur le cœur.

— Si je ne la vois pas rire avant la fin de la soirée, je ne vaux pas les quatre fers d’un chien.

Il fit tant que le lendemain, lorsqu’il repartit pour Saint-Amand, la petite avait je ne sais quel étincelant de jeunesse, de gaieté, sur la figure, et devint toute rose à la minute des embrassades.

 

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