Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 34 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Deuxième Pause ................................................................. 190

Aider la Marguerite en temps de fenaisons eût certes donné à Anne-Marie plus de couleurs. Mais cela eût moins flatté Grange. C’est pourquoi, se sentant dans son tort de-vant Gaspard, il poussait son plaidoyer, bouffi de colère comme un coq d’Inde : au bout du compte, il savait qu’il n’empêcherait jamais les gens de crier par jalousie… Il allait recommencer ; il se contenta de lever les épaules et de plan-ter le garçon là.

Pour se rendre sa bonne conscience, il emmenait sou-vent Anne-Marie dans les bois.

Il allait y avoir deux ans qu’ils habitaient les Escures, trois ans depuis la nuit de Chenerailles. Grange se sentait rassuré, maintenant. Toutefois, depuis les premiers jours de mars, il revenait de mauvais bruits du côté de la Chaise-Dieu. Des rouliers s’étaient vus arrêter à main armée près du pont du Merle. Et dans les mêmes parages, un voyageur avait disparu. On avait retrouvé son portemanteau éventré sur la route…

 

DEUXIÈME PAUSE

 

La vie des domaines. – La lettre de l’Américain. – Les trois hommes dans la vieille maison. – Le voyage de Grange à Che-

 

– 190 – nerailles. – Anne-Marie, comme son père, comme Gaspard, se disait tantôt qu’il ne fallait plus tenir compte de la menace du monsieur ; tantôt qu’elle aurait son effet quand on s’y at-tendrait le moins. Son jugement faisait aussi des sautes selon la pluie et le soleil. Elle était toute portée à croire, ces soirs, où avant quelque pluie à verse, des paquets de suie dégrin-golaient dans la cheminée, et les oies criaient, battaient des ailes près des étangs, tandis que la montagne se rapprochait, d’un bleu quasi noir au bout des pacages. Puis elle ne croyait plus, un matin où le vent sentait bon la fleur de saule, alors que quelque petite, assise contre la haie d’épine blanche, tri-cote derrière la métairie, gardant ses vaches qui sautent et s’escarmouchent, car c’est la première fois qu’on les mène à l’herbe, passé le long hiver !

Aux Escures, la vie suivait le branle des saisons et rien n’arrivait dont on eût à faire remarque. Anne-Marie avait ses peines qu’elle ne s’avouait pas bien à elle-même. Des soirs, elle songeait à son père, à ses propres jours, à ce change-ment venu dans leur manière de vivre, à son cousin. Peut-être voyait-elle les choses tourner comme elle n’eût pas ai-mé qu’elles tournassent. Mais, quand on est jeune, on espère tellement de la vie.

Elle n’aurait pu se dire heureuse en ce temps, et plus tard il lui sembla qu’il avait été le meilleur de son âge.

C’était l’existence tranquille des domaines. Les vieux domaines bien posés sur les hauteurs, abrités par les bois, en bon air et belle vue devant des campagnes riantes de prés-vergers, d’herbages et d’eaux vives. Le soleil les éclairait dès son lever. Il entrait dans la chambre tendue de perse à fleu-rettes jaunes et bleues. On s’éveillait pour une journée toute

 

– 191 – d’or. Les pigeons roucoulaient dans le pigeonnier, et déjà se perchaient sur le bord des tuiles.

Le dimanche, parfois, dès cinq heures, Marguerite, qui arrivait pour la première messe du bourg, surprenait Anne-Marie encore couchée. Elle l’embrassait comme une sœur, à pleins bras. Quelle chose bonne c’est que le cœur dans la jeunesse ! Les conditions étaient plus marquées, alors : en revanche, il y avait plus de familiarité entre toutes gens.

Marguerite faisait reproche à Anne-Marie de venir moins au moulin de Martial. Mais Anne-Marie était tenue de si court, maintenant, par tout ce qu’il y avait à faire dans la maison…

Un jour, vers la fin de mai, le mardi après la Pentecôte, on reçut enfin une lettre de l’oncle Jérôme. Celle qu’on lui avait écrite annonçant qu’on venait habiter les Escures avait dû se perdre comme les autres. Il disait en effet être resté près de deux ans sans nouvelles, parce que les croisières an-glaises avaient arrêté plusieurs fois la malle de France. Les dernières lettres reçues, il ne les avait donc pas très bien comprises. Il demandait si l’on avait quitté tout de bon Che-nerailles : cela le contrarierait plutôt à cause d’un papier laissé dans une cachette. Il craignait d’avoir eu la langue trop longue, à Bordeaux, avant de s’embarquer, dans une discussion avec certains personnages. Au demeurant, il n’en pouvait marquer davantage par écrit et priait qu’on le ren-seignât, qu’on lui marquât surtout si des voleurs avaient fouillé la maison de Chenerailles, auquel cas il prendrait ses mesures : peu importait le papier qui pouvait se remplacer, à condition que lui, Jérôme, fût averti.

Grange se ressouvint des suppositions de Gaspard, et savoir s’il ne lui en voulut pas d’avoir deviné les choses. En

– 192 – tout cas, il s’emporta contre l’Américain, qui avait bien be-soin de leur chercher des histoires, et pendant plus de huit jours refusa d’aller faire un tour à Chenerailles. Puis son cheval eut le farcin. Puis lui-même fut appelé pour affaires à Ambert. Et c’est là, dans la seconde quinzaine de juin, qu’un beau soir on lui débita chez un marchand quincailler une his-toire passablement déconcertante.

Un homme des environs de Doranges, sortant de chez lui avant le point du jour pour se rendre au bourg d’Arlanc, avait aperçu de loin une lumière aux fenêtres de Chene-railles. Intrigué comme on peut le penser, puisqu’il savait la maison vide, il était allé voir et n’avait eu que le temps de se jeter à plat ventre derrière un buisson. Trois hommes avaient passé près de lui à le toucher, dont un, assurait-il, était un bourgeois d’Ambert qu’il connaissait positivement. « C’était lui ou le diable dans sa peau. » Mais de nom, le paysan n’en avait jamais voulu dire. Dieu sait si depuis les langues marchaient en ville ! Cependant on ne savait du tout sur qui faire porter le soupçon, même de bouche à oreille.

Cette histoire saboula Grange. Dès le lendemain, après avoir demandé aux gendarmes de veiller autour des Escures et à la cousine Domaize d’y demeurer le temps de son ab-sence, il partit pour Chenerailles. La maison visitée avec mi-nutie, il relève une tache de suif sur l’escabelle et s’aperçoit qu’on a décloué certaines planches de la cloison. Cela pou-vait avoir été fait d’hier, comme cela pouvait dater de plu-sieurs mois. Grange était venu maintes fois en son ancien logis, mais il n’y avait jamais regardé d’aussi près.

Il fallait chercher l’homme de l’histoire. Et voilà qui n’était point facile. Qui avait entendu conter le fait au Pialou, qui dans une auberge… Chacun se défiait et se défilait.

 

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Grange, la face rouge, allumée, courait partout et cognait du poing sur les tables.

Au bout de deux jours, il apprit par le curé de Doranges qu’il devait s’adresser à un appelé Feneyrol, tenant ménage avec son beau-frère, sa sœur et sa nièce, au moulin de la Graine.

— Je crois, conclut le curé, qu’il a véritablement vu quelque chose. Seulement, il a pris peur et vous n’en tirerez rien. Il a dit à ma gouvernante : « Oui, c’était un monsieur de la ville, mais quand on me couperait en petits morceaux, je ne le déclarerais jamais. Il a des parents qui se revengeraient sur moi. »

Grange alla sur la chaude au moulin. Ce fut la meunière, la sœur de ce Feneyrol, qui le reçut. Elle parut embarrassée. Elle ne savait pas bien ce que son frère avait pu conter : un verre de vin suffisait à donner dans la tête de ce pauvre Louis ; il ne fallait pas prendre tous ses dires au sérieux. Du reste, elle, elle n’avait pas à être mêlée à cette affaire… Son frère ? Il était allé travailler du côté de Saint-Paulien, dans le département de la Haute-Loire.

Grange prit feu, menaça, puis étala quatre écus sur sa paume. Un peu tard, car il avait eu le tort de parler des gen-darmes. La femme, d’un air stupide, se contenta de répéter les mêmes bouts de phrase.

Ce temps durant, Gaspard faisait le roulage sur les routes de Limagne : un chargement de poteries à prendre à Lezoux, puis un de vin et d’eau-de-vie à Vic-le-Comte. Dès qu’il fut de retour, Anne-Marie et Mme Domaize le mirent au fait. Il leva une épaule, questionna un peu, comme par poli-tesse, parla de son voyage, des récoltes ; puis donna le bon-

 

– 194 – soir, avançant la main, du seuil, pour s’assurer qu’il tombait des gouttes…