Gaspard des montagnes - Tome I
Deuxième Pause ................................................................... 14
DEUXIÈME PAUSE
Les forêts de ces quartiers-là. – L’aventure de la vieille ser-vante. – La louée au Pialou d’Arlanc. – Comment on était forcé de laisser seuls le valet et la petite. – Elles n’ont rien de trop gai, les forêts qui s’en vont sur ces hauts plateaux du côté de la Chaise-Dieu. Des sapins, des sapins, des sapins, jamais une âme. Les chemins sablonneux s’enfoncent de chambre obscure en chambre obscure, parmi la mousse et la fougère, sous ces grandes rames balançantes. Les grappes du sureau rouge tirent l’œil, ou bien quelque pied de digitale pourprée. Il y a des endroits où le soleil semble n’avoir point percé de-puis des mondes d’années : c’est sombre, c’est noir, c’est la mort. Une forêt comme celle de la complainte de sainte Ge-neviève de Brabant, où des ermites peuvent vivre solitaires et qu’on imagine pleine de loups, de renards, de blaireaux. À dix pas, sait-on ce qui se cache derrière ces fûts gris des arbres où la résine met des traînées de suif ? Tout remue, mais remue à peine. Tout est silence, mais un silence traver-sé de vingt bruits menus ? Une belette qui se sauve, un souffle de vent dans la feuille des houx, une fontaine qui s’égoutte derrière la roche. Et lorsque le sentier monte en tournant sous le couvert, à travers les masses de pierres dé-tachées dans le désordre des sapins penchés sur leurs nœuds de racines, on croirait aller vers des cavernes de faux mon-nayeurs et de brigands. Pas une âme, et pourtant ce semble que quelqu’un soit tapi par là en embuscade. Il faut avoir l’esprit bien fort pour ne pas se laisser gagner par la peur.
Or, ceux qui sont nés dans ces cantons les préfèrent aux plus beaux endroits de la terre. Jérôme Grange entendait bien y revenir sitôt fortune faite, et son cadet n’avait jamais quitté sans regret ces pays, même pour ceux où il y a des
– 14 – fleurs et des oranges aux arbres, et du soleil en tout temps dans le ciel. C’était son goût de voir pousser ses sapins et de jardiner dans ces bois, élaguant, plantant, faisant abattre les arbres qui dépérissent et gênent la croissance des voisins, comme une dame peut jardiner en son jardin bouquetier. Ceux qui ne connaissent point cette vie de propriétaire fo-restier ne peuvent dire quel plaisir et quel bien c’est là. « S’il n’y a point de bois là-haut, tenez, pauvre, déclarait un jour le garde de Doranges, je dis que M. Ambroise, le monsieur du domaine de la Roche, quitte le Paradis pour revenir dans les siens. »
Et certainement, Grange n’aurait jamais déserté Chene-railles sans le malheur de son Anne-Marie.
Les Grange avaient deux servantes. La vieille, une bonne femme dans les soixante-quinze ans, vers la mi-février, tomba soudainement malade.
Un soir, comme elle était allée au bourg et revenait à travers bois, s’abattit sur le pays une sorte de brouillard. Elle marchait vite, tête basse à la bise, disant le chapelet sous sa grande cape de serge rapiécée, quand, devinant quelque chose devant elle, elle releva les yeux : une forme humaine était là, debout et droite dans la sente, et cette forme lui ten-dait la main, si bien qu’elle, tout étourdie, avança pareille-ment la sienne. Mais alors le fantôme se changea en un pou-lain rouge qui partit au galop sous les arbres.
Ce fut du moins ce que rapporta la vieille. Après cela, sans plus savoir où elle en était, elle s’était sauvée droit de-vant elle, s’entravant dans ses sabots. Le brouillard l’avait
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égarée et elle n’était rentrée qu’à la nuit, trempée de sueur, ne tenant plus sur ses jambes.
Le lendemain, elle tremblait la fièvre et gémissait, re-croquevillée entre ses linceuls.
La maîtresse était une femme toute de cœur sous des dehors silencieux, paisibles ; des yeux lents, mais qui allaient droit, la bouche un peu triste et bonne, la joue large, plate, et le bas de la figure bien établi. En un mot, un air de calme qui gardait quelque chose de dignement paysan. Elle était, d’ailleurs, mise comme une riche fermière de la montagne, portant le fichu en pointe sur le corsage roidement gainé, et la robe à grosses fronces, relevée en semaine dans ses poches pour mieux vaquer à la besogne.
Tout de suite, elle profita de ce que Grange allait à Saint-Amand où l’appelait une vente de coupe pour lui con-fier Pauline, leur plus jeune.
— Écoutez ; notre cousine Domaize m’a souvent de-mandé de les lui envoyer toutes deux passer quelques jours avec ses enfants, mais je garde Anne-Marie qui m’aidera. J’irai chercher la petite sans faute avant le carême, de peur qu’elle n’embarrasse. Dites-le bien à la cousine, Grange, et remerciez-la tant que vous pourrez.
Les choses ainsi arrangées, elle ne quitta plus sa ser-vante ni jour ni nuit. On essaya de combattre la pleurésie par des tisanes de bourrache. Le curé de Doranges recom-manda la vieille au prône, comme on le faisait pour les ma-lades. On alla même quérir un médecin à la Chaise-Dieu. Mais rien n’y put et la pauvre trépassa le sixième jour.
L’autre servante, une jeunesse qui n’avait en tête que la danse et les assemblées, avait déjà pris de l’ennui à Chene-
– 16 – railles. Après cette mort et l’histoire qu’avait faite la vieille de sa rencontre dans le bois, elle ne serait pas demeurée pour un gage de peut-être cent francs par an ! La maîtresse eut beau lui représenter que la pauvre Toinon n’avait parlé que dans la fièvre, et qu’on est sujet à d’étranges illusions au milieu de la brume, cette follasse ne voulut rien savoir. Sans même attendre huit jours, elle fit son baluchon et déguerpit.
Cependant, le carême, qui était fort bas cette année-là, arrivait. Les Grange se trouvèrent en peine. Elle, il fallait qu’elle allât à Saint-Amand reprendre la petite. Pour rien au monde elle n’aurait voulu paraître sans-gêne à la cousine Domaize. Un moment, elle eut l’idée de s’excuser par un mot de lettre en priant son cousin Gaspard, dont les parents étaient aubergistes au même lieu de Saint-Amand, de lui ra-mener la Pauline. Mais elle n’osa, et s’en repentit plus de quatre fois par la suite.
Quant à Grange, il avait affaire à Ambert, un rendez-vous pris pour un marché de bois qu’il ne pouvait remettre. Il comptait passer en ville avec sa femme et Pauline le di-manche des brandons, où l’on mange les soupes dorées et où l’on saute les fougats, qui sont de beaux grands feux de joie, fait de fagots et de monceaux d’épines.
Le lendemain, on serait à Arlanc pour la foire de la louée, qui tombe, sauf erreur, le lundi après les Cendres. Ce jour-là, ceux qui veulent entrer en condition viennent sur la place. On y voit les solides filles au teint chargé en rouge, assises, une fleur au corsage, qu’elles ôtent dès qu’elles se sont gagées ; les petits bergers avec leur bâton ; les garçons plus forts qui sont pour aller labourer en champs ; ceux de la plaine, beaux morceaux de « drôles » bien bâtis, et ceux de la montagne, les Chiveirans de Valcivières, bruns, noueux,
– 17 – trapus, mal fichus quelque peu. Ils sont tous là, attendant un maître, d’un air à la fois avantageux et gauche. La bure grise, couleur de brebis, près de la rase bleue et du cadi couleur de feuille morte. Tout le tapage des marchés qui se font dans le brouhaha des grosses voix et le piétinement des sabots. Les gens qui se retrouvent et s’écrient ; ceux qui se tapent dans les mains pour conclure et vont ensemble boire bouteille. Le pêle-mêle des larges feutres où s’ouvre un chemin l’homme qui s’en retourne, tirant sa vache par la corde…
Pas un valet mécontent de sa place qui n’eût marmon-né : « Vienne le printemps, j’irai me louer au Pialou d’Arlanc ! » C’était comme la Saint-Robert à la Chaise-Dieu, la grande foire des gens à gages avant la reprise des travaux champêtres. Car, autrefois, on n’allait guère à maître que pour la belle saison : il y avait peu de bonnes maisons qui gardassent un domestique tout l’hiver.
Les Grange pensaient arrêter une seule servante. La vieille, on ne l’eût pas congédiée, elle était depuis toujours dans la famille, mais son travail, Anne-Marie le ferait bien. Et, partant de Chenerailles le vendredi dans l’après-dînée, on pourrait être de retour le lundi à la même heure.
Ainsi Anne-Marie resterait trois jours à la maison, seule avec le valet : un nommé Annet Chalaron, – on l’appelait le Nanne, – qui touchait à la quarantaine, bien brave, bien honnête, seulement sans plus de biais que ses vaches. Il suf-fisait de le voir, avec son allure démanchée, comme si ses quatre membres avaient du jeu, et, champêtre, placide, sa face à la peau luisante tendue sur des os durs ; les yeux un rien ahuris, et la bouche entr’ouverte, de ses lèvres gercées, à la façon des pitauds de campagne. Il menait sa besogne, s’entendait au trafic des champs, mais, sorti de là…
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