Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 17 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Troisième Pause ................................................................... 96

— Ça va bien. On accrochera la bête, pour peu qu’elle reparaisse. Si c’est le diable, je le secoue à lui faire tomber les cornes. Si c’est le Guillaume ou encore le Six-Mions, je te l’écorche comme un S. Barthélemy.

Un silence s’établit.

— Votre mère ne devait pas s’arrêter, bougonna Grange, mais avec cette bonne langue de cousine… Deux femmes, comme on dit, et une chèvre noire, suffisent à tenir la foire. Voilà déjà qu’il ne fait plus trop clair.

Il alla jeter un coup d’œil sur le pas de la porte et revint s’asseoir, la face mécontente. La petite Pauline, plus fine qu’une fée, voulut rompre les chiens. Elle demanda à Gas-pard pourquoi l’on parle toujours d’écorcher quelqu’un comme un S. Barthélemy ?

— Ah ! un conte qu’on fait chez nous, à Saint-Amand Roche-Savine…

Elle voulut qu’il le narrât, et il s’y accorda, puisqu’il fal-lait quelque entretien pour passer la soirée.

 

TROISIÈME PAUSE

 

Histoire de S. Barthélemy qui délivra par astuce un enfant vendu au diable et se tira lui-même, par une cruelle pénitence,

 

– 96 – des griffes du Malin. – Il y avait une fois un homme père d’une troupe d’enfants, peut-être dix, peut-être douze. Vint une année calamiteuse et il se vit un matin sans un liard dans sa bourse, sans un croûton dans le tiroir de la table.

Je dis sans un croûton, et les petits pleurant de faim de-vant le feu. Un tel ennui a pris cet homme qu’il a délibéré d’aller se pendre. Pour en finir et du moins ne pas voir mou-rir ses enfants qui lui demandaient à manger.

Il emprunte une corde à sa voisine, et, la corde sur l’épaule, s’enfonce au milieu des bois, cherchant quelque gros arbre ramé propre à son dessein. Enfin, en un lieu fort sombre et solitaire, il avise un fayard trapu, noueux, avec des branches s’étendant comme des bras sous le noir de l’ombrage. À la plus forte il attache la corde. Puis, devant le nœud coulant qui se balançait, il s’assoit sur l’herbette et se met à pleurer avant de faire le saut. Car il songeait à d’autres années, à son propre sort, au sort qu’il laissait à son monde, et tout cela lui crevait le cœur.

Comme il s’abîmait dans ces pensées de désespoir, un grand monsieur s’est présenté à lui, qui lui a demandé ce qu’il avait pour être aux sanglots de la sorte. Le pauvre homme n’était pas en termes de faire le honteux : il a dit, ma foi, ses raisons : la maison pleine d’enfants, la planche sans un pain, la faim tordant les boyaux de ses petits, et lui préfé-rant s’étrangler que de vivre plus longtemps des jours pa-reils.

— Mais s’étrangler, a fait le monsieur, l’idée me paraît un peu bien rude. Je connais quelqu’un qui vous remettrait de bonne grâce autant d’argent que vous en pourriez souhai-ter.

 

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— Et qui ça ?

— Eh ! celui qui vous parle, sans chercher plus loin.

Il suffisait que l’homme fît abandon de son enfant le plus jeune. Au demeurant, il ne le livrerait au monsieur que lors-que le petit, qui allait sur ses six mois, aurait sept ans d’âge.

L’homme a bien deviné à quel personnage il avait af-faire. Il restait là, assis sous l’ombrage, le nez vers l’herbe, les mains tombantes entre les genoux. Mais quoi ? il fallait, comme on dit, passer par le pont ou par l’eau. Et six ans et demi, on croit n’en voir jamais la fin. Allons : au lieu de mourir de malemort et de laisser femme et enfants mourir de malefaim, mieux valait faire marché du plus jeune.

Le monsieur, alors, l’a prié de signer le billet et lui a compté autant d’argent qu’il en a voulu.

Revenu à son village, l’homme n’a pas soufflé mot de la vente à sa femme. « J’ai fait rencontre d’une bonne personne qui m’a bien débarrassé. » Voilà tout.

Mais une semaine, un mois, un an poussant l’autre, le temps passe sans qu’on sache comment. Le petit garçon ap-prochait de sa septième année, et il commençait de s’apercevoir que quand il allait à l’école, toujours quelque chose derrière lui lui jetait des pierres. Un soir, il en parle. Le père se trouble, étouffe, sort pour se remettre, et se voit con-traint de tout confesser à la mère qui ignorait encore le mar-ché passé dans le bois.

Or, il était entendu qu’il amènerait son enfant en forêt, sur la mi-nuit, à l’endroit où avait eu lieu la rencontre. C’était là, sous le gros fayard, qu’il devait en faire livraison au monsieur.

 

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Au jour dit, donc, il prend le petit garçon par la main, et part avec lui pour les bois, si déconforté qu’il ne voyait plus à se conduire.

Comme ils marchaient à l’aventure, ils aperçurent de loin entre les arbres un grand feu flambant. Un homme, de-vant la flamme, travaillait à creuser des sabots. Le père et lui se connaissaient.

— Hé ! bonjour, toi, ou plutôt bonne nuit !

— Bonne nuit, Barthélemy.

— Tu dis ça, pauvre ami, d’un ton de de profundis. Et que diable viens-tu faire dans le bois à pareille heure ?

— Ce que j’y viens faire ? Ha ! je suis, tiens, dans un en-nui qui me coupe bras et jambes. Tu vois le petit ? Eh bien, je l’ai vendu au diable.

Le sabotier d’envisager l’homme en sifflant entre ses dents :

— Tu as fait là un joli coup ! Ce beau petit garçon… Hé, bougre de bougre, reprit-il, on peut toujours essayer. L’autre est malin, mais le petit de ma mère n’est pas tellement bête. Il faut te dire que je suis son sabotier : oui, je travaille pour le diable, je lui fais des sabots. Il doit venir me voir tout à l’heure ; ainsi laisse-moi le petit et retourne-t’en chez toi.

L’homme avait grand’peur qu’il ne lui arrivât malen-contre s’il n’allait sous le fayard. Cependant, Barthélemy lui a parlé rondement et s’en est fait écouter.

Il le perdait tout juste de vue quand, d’un autre côté, il aperçut pointer le pied-fourchu.

 

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Vite de cacher le petit sous un tas de copeaux, d’écorces, de retaillures. Dans la minute le diable arrivait.

— Eh bien, Barthélemy, fit-il en guise de bonjour, on travaille ?

— On travaille beaucoup, mais on ne gagne guère. On ne gagne pas l’eau qu’on boit.

— Comment, tu n’es pas content ?

— Que non, je ne suis pas content. Et si vous n’élevez vos prix, je ne veux plus faire de sabots pour vous.

— Je te paie assez raisonnablement, ce me semble. Voyons, cette augmentation, à quoi cela irait-il ?

— Je ne suis pas mauvais bougre : je ne demande que ce tas de débris et tout ce qui s’y peut trouver.

— Passe pour ça. Je te le donne.

— Bon, vous me le donnez : vous êtes le maître, enten-du ; mais vous n’êtes pas le seul. J’aime les comptes en règle. Signez-moi un bout de papier qui fasse foi de la chose.

Le diable délivre le papier sans faire difficulté aucune. Barthélemy l’examine, le serre, se tourne vers le tas de co-peaux : « Eh bien ! sors, petit, tu es à moi, maintenant. »

L’autre n’a pas été qu’un peu estomaqué, voyant appa-raître l’enfant au milieu des retaillures.

— Barthélemy, tu m’as joué le tour. Mais si nous n’avons pas le marmot nous t’aurons bien, ma vieille ca-naille. Rappelle-toi tout ce que tu n’as pas fait en ta chienne de vie… Quant au petit, il n’est pas encore libre. Il faut qu’il me suive jusqu’à la porte de l’enfer chercher sa quittance.

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Le sabotier dit deux mots au petit garçon, de bouche à oreille. « Et n’aie pas peur ; suis ce monsieur, il ne te peut plus rien. Je reste là à t’attendre. »

Quand les confrères diables ont vu arriver l’autre avec l’enfant à la porte de l’enfer, et de sauter, et de crier, et de gambader ! Ah ! ils en auraient dansé en corde.

— C’est bon, il n’y a pas tant à rire. Je l’amène, mais il s’en retourne. Ce farceur de Barthélemy nous en a joué une. Enfin, je le lui ai dit tout chaud : s’il nous a filouté la viande fraîche, nous nous paierons sur sa carcasse.

— Hé, a avancé un des confrères diables, est-on si sûr de l’avoir au bout du compte ? Tant qu’il est vivant, il peut faire pénitence. Supposez qu’il se laisse écorcher tout vif : il ferait encore un grand saint.

Puis on a baillé sa quittance au petit garçon, – puissiez-vous pour vos péchés ne jamais voir l’enfer d’aussi près que lui, – et il n’a eu qu’à s’en revenir.

Barthélemy, qui savait le chemin, était allé à son devant. Mais j’ai oublié de conter qu’il avait recommandé au petit de garder mémoire de tout ce que diraient les diables.

Il s’en enquit au retour et sut de point en point leur pro-pos. Notamment ce qu’avait dit un des démons : que si Bar-thélemy se laissait écorcher vif, il pourrait encore faire un des plus grands saints du calendrier.

Barthélemy a rêvé un peu à soi, le front dans la main :

— Eh bien, j’en aurai le courage ! Je sais trop comment j’ai passé ma chienne de vie, mes ribotes et le reste, et que j’appartenais au démon. Mais je vais chercher un homme, un

 

– 101 – gaillard à tous crins qui ne s’étonne de rien et consente à m’écorcher, hardi, là, sur la chaude.