Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 12 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Quatrième Pause ................................................................. 67

QUATRIÈME PAUSE

 

Histoire du curé trop friand qui fut guéri de sa paralysie par les voleurs de moutons. – Ha ! je ne puis entendre parler de noix, que je ne me sente le cœur tout gai. Car cela me rappelle ce qui advint au bon curé de Champétières par la faute des deux Six-Mions. Par leur faute, mais il leur dut une fière chandelle. Ces deux larrons firent plus pour lui que tous les docteurs en médecine de la Haute et Basse-Auvergne, le délivrant d’une paralysie à laquelle ces messieurs n’avaient pu porter autre secours que de la baptiser d’un nom latin.

Le curé de Champétières avait eu quelque beau soir un coup de sang qui l’avait laissé quasiment paralysé. Disons tout : il était devenu trop gras et trop puissant à force d’aimer les bons morceaux. Le boudin surtout l’affriandait, et c’était un de ses ennuis de n’en pouvoir-manger qu’au temps où l’on saigne l’habillé de soie.

Un jour qu’il s’en complaignait devant le Guillaume de Montfanon : « Comment, monsieur le curé, lui dit ce braque, vous vous embarrassez de si peu ? » Et il lui enseigna un ex-pédient qui ne pouvait venir qu’en pareille cervelle.

— Au lieu de saigner votre cochon, parlant par respect, en gros et d’une fois, hé ! saignez-le-moi en détail. Vous n’avez qu’à lui couper un bout de queue chaque fois que la fantaisie vous prendra de manger du boudin.

M. le curé, s’applaudissait de l’idée, de saigner désor-mais son porc toutes les quinzaines. Un seul point demeurait embarrassant. Chaque famille, lorsqu’elle tuait le sien, pour faire une honnêteté à son pasteur, lui envoyait des cochon-nailles dans une assiette recouverte d’une crépine et enve-

– 67 – loppée d’une serviette blanche. Ordinairement, c’était une gogue, c’est-à-dire quelques aunes de boudin et de saucisse, qui, coupées en morceaux et fricassées avec des pommes de terre, composent un mets fort en renom. Or, M. le curé de-vait rendre les politesses, on est sévère en diable sur ce cha-pitre, à la campagne. Mais comme il ne se décidait à tuer tout de bon son cochon, – sauf votre respect, – que le der-nier du bourg, la bête entière passerait donc en politesses rendues.

Ma fine, il y avait de quoi songer. Le bon curé se gratta un peu la tête, et, le dimanche suivant, montant en chaire pour le prône, il fit deux mots de prédication à la paroisse.

— Mes frères, dit-il, tous les boudins sont boudins et toutes les gogues sont gogues. À rien ne sert que Pierre donne une gogue à Paul pour que Paul par après rende une gogue à Pierre. Croyez-moi, monde de Champétières, toutes les gogues sont gogues et que dorénavant chacun garde sa gogue !…

Seulement ce pouvait bien être pour tant de gogues cette année-là que M. le prédicateur avait eu son coup de sang et se trouvait à cette heure quasi paralytique.

Après tout il était bon homme et le péché de gourman-dise avait reçu plus que son châtiment. Mais ce ne furent pas les médecins qui lui procurèrent sa cure. Voici comme elle s’opéra :

Certain soir, entre chien et loup, le Six-Mions dit à son garçon, dont il faisait pour lors l’apprentissage, qu’il voulait l’emmener voler un mouton au domaine du Bouis. Il lui montre comment s’entortiller les pieds de paille et de chif-

 

– 68 – fons, et tous deux partent, qui en sabots, qui chaussé à la muette.

Les ouailles étaient dans leur parc, de l’autre côté du bourg. Arrivés au cimetière, le père dit au fils :

— En avant, portez armes ! Je t’attends là. Tu dois sa-voir assez de la vieille danse, il s’en va temps que tu tra-vailles seul. Surtout tâche de le choisir bien gros.

Mon Six-Mions se met à califourchon sur la murette, et le voilà à croquer les noix du grand noyer pour passer le temps. Autrefois on plantait souvent dans les cimetières quelque noyer dont l’huile servait au luminaire de l’église. Celui-là était fort gros, contourné, couvert de mousse, et abattait ses branches jusqu’aux croix de bois dans les rosiers de mille-feuilles. À couvert sous le branchage et enfourché sur le mur comme un meunier sur son âne, le Six-Mions, donc, qui n’avait pas l’imagination délicate, épluchait ces noix de cimetière et vous les mangeait très bien. Et brimba-lant les jambes, donnant de ses sabots contre les pierres, il prenait plaisir à faire craquer les coques.

Le sacristain qui venait de sonner l’Angélus, ayant fermé l’église, traversait le champ des trépassés pour rentrer chez lui. Il entend ce bruit, manque d’en laisser choir ses clefs, court jusqu’à la cure sans prendre vent.

— Ha ! pauvre monsieur le curé ! Les diables sont dans le cimetière qui croquent les os des morts !

Le curé qui lisait ses Heures devant le feu de la cuisine commence par lever les épaules : « Allons, tu auras trop pin-té dans la soirée. Tu as sonné avec les parents de la Treize-Langues, pour son bout de l’an, et vous avez dû boire tous comme des sonneurs. Ou alors tu rêves et tu n’es pas bien

– 69 – sage. » Mais l’autre de jurer ses grands dieux. Il avait bien entendu ce qu’il avait entendu peut-être !

— Monsieur le curé, vous ne voulez pas y croire ? Vous y viendrez voir avec moi ! Ah ! j’ai rêvé ? Ah, je ne suis pas trop sage ? Je vous y porterai plutôt sur mon dos.

Car le pauvre curé ne pouvait guère marcher vu sa para-lysie. Bien qu’il fût gras comme une taupe, l’autre vous le charge sur son échine, ainsi que ces vieilles que l’on voit porter en le retenant des deux mains un fagot de ramée.

Les voilà le long de la murette. Le Six-Mions épluchait toujours des noix sous son gros arbre.

— Les entendez-vous ! Je vous dis que tous les diables sont là qui fracassent les os des défunts dans leurs mandi-bules…

Diantre. M. le curé commençait de regretter le coin de son feu. Cependant : « Va toujours, dit-il à son bedeau, que nous les voyions d’un peu près. » Le chasse-chien donc avance encore, mais d’un pas de procession.

Ils n’apercevaient rien, d’abord parce qu’il faisait noir comme dans un four, le Six-Mions ayant su choisir sa nuitée, ensuite à cause des branches retombantes qui leur cachaient ce brave mangeur de noix. Lui ne les avisa que quand ils fu-rent quasiment sous le noyer. Et croyant à son honnête homme de fils qui revenait chargé du mouton : « Ha diable ! À la bonne heure ! C’en est un bien gras que tu m’apportes ! »

À ces mots dans le noir, tout proches, mais tombant ils ne savaient d’où, les deux autres se voient entre les mains des démons prêts à ne faire d’eux, tripes et boyaux, qu’une

 

– 70 – seule bouchée. Le sacristain décharge le curé par terre plus rudement qu’il n’eût convenu et détale si roide que le plus vite des diablotins ne l’eût pas rattrapé à la course. Quant au curé, par un effet que les médecins expliqueront s’ils veu-lent, la peur lui rendit ses jambes et l’on croit qu’il ne fila guère moins bon train que son bedeau.