Gaspard des montagnes - Tome I
Sixième Pause ........................................................................ 77
Gaspard en regarde une, deux, trois, puis fait le tour de l’étable en envisageant tout sans voir quoi que ce soit qui lui donne à penser. Il y avait un rameau de buis bénit fiché dans la fente d’une solive. Les aiguillons rangés sur des clous au-dessus de la porte, les mangeoires, les cloisons de planches, les guichets de bois par où de la fenière on pousse le four-rage, tout était selon l’ordinaire. « Vous êtes sûr qu’on n’a rien caché… qu’on n’a pas jeté quelque drogue par là ?… » Il humait cet air chaud de l’étable qui sent le lait et la litière, mais aussi une bonne odeur de vache, de foin.
Les deux hommes dirent qu’ils avaient fait la visite avec la plus exacte minutie…
La lanterne pendue aux solives basses balançait, et des ombres avançaient, reculaient entre les poteaux. Les flancs des bêtes luisaient et on leur voyait un si beau poil qu’on ne pouvait les croire malades. Au demeurant, elles n’avaient pas la gorge enflammée et ne tremblaient pas la fièvre. Pourquoi diable pas une ne mangeait-elle ?
— Ha, mais ! quelque antéchrist se mêle du mystère, dit Gaspard.
SIXIÈME PAUSE
Histoire d’un sort jeté sur les vaches d’un domaine. – Comment Gaspard délivra les vaches de Grange. – « Voilà, dit le Nanne, vingt ans de cela, j’étais loué dans un grand do-maine près de Saint-Alyre ; il y eut une maladie sur notre bé-
– 77 – tail. En quinze jours, douze bêtes à mettre dans la fosse. On ne riait plus. Le maître fit venir un guérisseur d’Arlanc, puis un d’Ambert ; il lui en coûta bon, et ça n’y changea rien. Il se levait à quatre heures du matin pour faire les remèdes, les préparer lui-même, parce qu’il ne voulait se fier à personne. Rien n’y pouvait. Aujourd’hui une vache, demain l’autre…
» Enfin, bien qu’on fût en novembre, il s’embarque pour Saint-Germain l’Herm, où des gens, à ce qu’on disait, avaient eu la même épidémie sur leur bétail et ne s’en étaient sortis qu’en faisant venir un sorcier du Bourbonnais.
» Je l’accompagnai. Sur la route, nous trouvons l’abbé Bonnepoche. La neige tombait à grosses pattes. Il nous de-mande où nous allons par ce joli temps. Le maître le lui dit.
» — Mais en avez-vous parlé à votre curé ?
» — Non… j’ai fait dire quelques messes.
» — Avez-vous fait bénir l’étable ? Allez trouver Mon-sieur le curé.
» — Eh bien ! de ce pas.
» Le curé vient. La maladie durait depuis trois semaines. Il bénit, mais il fit aussi une prière passablement longue. Nous entendions : « Satanas ! Satanas !… »
» Tout fut fini du coup, plus une bête ne mourut.
» C’était un certain homme qui avait jeté un sort, un nommé Clavières, qui sortait de prison pour avoir fait des faux quand il vint s’installer à Saint-Alyre. Le frère de mon maître y était maire, en ce temps-là. L’histoire est donc moins vieille que je ne pensais ; il doit y avoir seize ou dix-huit ans… Ce Clavières alla lui demander un papier, un cer-
– 78 – tificat de civisme. Le frère de mon maître dit que ça ne se pouvait, que le particulier était trop nouveau dans la com-mune. Et comme ses propriétés étaient trop loin, – au bout du pays, – l’autre, qui lui en voulait à mort fit tomber le mauvais sort sur celles de mon maître, lesquelles se trou-vaient voisines de sa masure.
» Cet homme aurait désiré prendre l’état de panseur de bêtes. Il disait à qui voulait l’entendre : « C’est un sort qu’on a jeté. Si j’y vais, je l’enlèverai. »
» Comme la maîtresse en avait peur, et n’aurait pas ai-mé le voir entrer dans la maison, j’allai lui dire de la part du maître de venir chez la métayère. Il y vint. Je me rappelle qu’il avait un vieux chapeau rond et une limousine à raies noires et blanches. Il nous dit :
— « C’est un mauvais sort. L’individu qui l’a jeté, je vous le ferai voir. »
» Le maître lui répondit :
— « Je ne veux pas le voir. Il suffit. Puisque vous dites maintenant que vous ne pouvez pas enlever ce sort… »
» Ce Clavières avait donné deux ou trois petites fioles, mais plutôt que de se servir de ses remèdes, on les jeta. Puis enfin le maître partit pour Saint-Germain et rencontra l’abbé Bonnepoche… »
— Mais, s’écria Grange, s’avisant soudain de la chose, et le feu lui sauta au visage, tu dis Clavières, et qu’il avait fait des faux ? Mais ce devait être le père du Six-Mions ! Qu’est-ce que je pensais ? Hein ! Gaspard, est-ce que je ne mettais pas le doigt dessus ?
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Le voilà à questionner le valet, et tous deux à se perdre dans des confusions de noms, des bouts de souvenirs, des recherches…
Gaspard les écoutait en mangeant un quignon de pain qu’il avait tiré de sa poche.
— Ça va bien ! finit-il par faire. Que ce soit son père, son oncle ou le cousin de sa belle-sœur, voilà qui ne desserrera pas le gosier de ces pauvres vaches. Nous serions là à caque-ter sans pondre ! Demain, au jour, nous regarderons tout de plus près et nous consulterons ensemble. Venez, en atten-dant, la soupe nous ouvrira peut-être les idées.
À la porte, cependant, il arrêta le Nanne par le bras, le regardant droit aux yeux et lui dit que la chose était de con-séquence. Qu’il fallait donc qu’il leur confessât tout, même s’il avait à se reprocher quelque faute. On lui promettait – et Grange s’y engagea d’un signe de tête – de tirer le rideau sur ses torts. Mais qu’il racontât tout. Et d’abord, était-il bien sûr que personne n’était entré dans l’étable ?
Il en était sûr. Il avait toujours couché dans le cabinet, près des vaches, où couche d’ordinaire le valet, et n’avait jamais rien entendu. Une nuit, le chien avait aboyé près de la lucarne… ce devait être un chat qui ratounait. En tout cas, personne n’avait pu mettre le pied ici.
— Et le jour où le mal a pris les vaches, es-tu aussi sûr que personne n’avait pu les approcher ?
Le Nanne rougit comme un enfant. Depuis qu’Anne-Marie ne sortait plus seule, c’était lui qui gardait les bêtes dans une combe au flanc d’un bois. Ce matin-là il avait voulu réparer une barrière et, ma foi, un moment, tout à sa be-sogne, il ne s’était plus inquiété du troupeau ; les vaches
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étaient entrées sous bois, où l’herbe était moins dure ; il y avait envoyé le chien, qui les avait ramenées tout de suite. Que quelqu’un fût là, sous le couvert, pour tourmenter les bêtes, ce n’était guère à croire.
Grange allait se mettre en fougue :
— Et voilà comme tu fais arriver des malheurs…
Gaspard lui posa la main sur le bras et lui signifia du re-gard d’avoir à se contenir. Bien qu’il fût à peine un jeune homme, il se trouvait avoir pris la gouverne, parce qu’il avait l’esprit plus clair et plus vaillant, plus en éveil.
Mais ce matin, le bétail recommençait de manger. De-puis, il avait dû se passer quelque chose en champs.
— Certainement, tu n’as pas eu tes vaches tout le temps sous les yeux ?
Le Nanne, rouge comme une cenelle de buisson, l’air malheureux, se dandinait d’un pied sur l’autre devant le gar-çon qui l’exhortait à tout confesser. On ne lui garderait pas rigueur d’un manquement, et cacher là la moindre particula-rité de l’affaire, ce ne serait pas tenir l’intérêt de son maître.
À la fin il se décida :
— Ha ! ça n’a pas grand’chose à y voir… Il y avait une fille, un peu plus bas, qui gaulait ses noyers. Comme tout le monde aurait fait, je lui ai parlé de loin, quelques mots, moi-tié honnêteté, moitié sornette…
— Oui, et puis, pour gagner ses bonnes grâces, tu es allé l’aider à gauler les noix ?… Tu es resté là un grand mo-ment ?… Pas bien grand ? enfin, qui ne t’a pas semblé bien
– 81 – grand… Et puis, quand tu es retourné au troupeau, tu l’as re-trouvé dans le bois, tout ainsi que l’autre jour.
Le Nanne faisait : « Ma foi !… » en donnant de côté des coups de tête qu’accompagnaient de petits haussements d’épaule. En même temps il reculait pas par pas jusqu’à la cloison, voyant les yeux de Grange flamber de fine fureur. D’un coup le maître éclata : il allait se jeter sur son valet. Gaspard n’eut que le temps de le prendre à bras-le-corps :
— Tonnerre de tonnerre ! C’est comme ça que tu garde-ras mes vaches !… Lâche-moi, toi !… Approche, joli cœur, approche, que je te donne un tour de peigne !
— Pardonnez-lui, cousin, il n’est si bon cheval qui ne bronche…
— Mais un double cheval pareil… Lâche-moi, je te dis, Gaspard !
— Allons, remettez-vous. Vous avez promis de ne rien lui dire.
— Ho ! il faut avoir tété du lait de bonne mère pour ne point se fâcher. Qui maltraite le bétail maltraite les maîtres.
La colère de Grange montait telle qu’une soupe au lait et ne durait guère. D’ailleurs, Gaspard ne le laissa pas la re-mettre sur le feu. Les pauvres vaches, durant ces propos, piétinaient comme sous les mouches et mugissaient en avançant le cou pour demander du secours aux trois hommes, Une vraie pitié. Le garçon pensa un peu à ce qu’il venait d’entendre, huma l’air à nouveau comme s’il y démê-lait un fumet qui ne fût point de mise, puis alla détacher une bête de la crèche. Anne-Marie, qui s’était glissée dans
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— Ça va bien. Vos vaches, vous les verrez taper sur le foin dans cinq minutes ! Anne-Marie, va seulement me qué-rir du sel et du vinaigre.
De ce vinaigre, il leur lava parfaitement la langue qu’un malfaisant, comme il venait de s’en apercevoir, leur avait frotté d’un oignon. Les vaches abominent tellement l’oignon qu’elles seraient mortes de faim plutôt que de rien avaler. Une fois débarrassées de ce goût, ah ! merci de moi ! comme elles se jetèrent sur le foin, sur les raves, sur la soupe de choux verts. Ce fut plaisir de les voir briber.
Grange avait le sang aux joues, tour à tour de colère et de contentement. Il jurait sa foi que le Six-Mions s’était ca-ché dans le bois pour lui faire cette canaillerie. Un lâche pa-reil ! Tourmenter de pauvres bêtes, est-ce que ce pouvait être le passe-temps d’un chrétien ?
— Nous en saurons le fin mot, fit Gaspard, à qui son succès chauffait agréablement le cœur. Avec votre permis-sion, j’écris un bout de lettre au Plampougnis pour lui man-der de venir me joindre. Nous dirons à nous deux quatre pa-roles à cette galipote. Il faut que l’histoire finisse.
— Tout ce que tu voudras, fiston… La maison est tienne ; tu n’as qu’à parler.
Le cousin n’avait jamais été autant dans ses bonnes. En rentrant dans la salle, sans même vouloir attendre la soupe, il cria à sa femme de donner la bouteille de ratafia de cerises et deux petits verres.
— Allons ! apportes-en un pour le Nanne aussi…
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