Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 37 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Cinquième Pause................................................................ 206

CINQUIÈME PAUSE

 

Les bûcherons dans la forêt de Virennes. – Le lendemain au matin, elle grava de son petit couteau une croix sur l’arbre tordu qu’elle appelait déjà le sureau de l’homme.

L’angoisse l’oppressait tellement qu’elle comptait écrire un mot à son cousin, – Dieu fasse qu’il fût au bourg ! Pour-quoi ne lui avait-elle rien dit quand elle croyait un homme caché dans le domaine ?

Ah ! il aurait bien su la garder de tout mal. Mais elle avait craint de s’être déjà mal comportée en lui contant les dernières affaires sans savoir si le père le trouverait bon.

Et elle n’eut pas le temps de faire sa lettre. Sa canne d’épine pendue au poignet, essuyant d’un revers de main la goutte de vin rouge qui tremblait à sa moustache, le père l’appelait avec impatience.

Il fallut partir pour les bois. Anne-Marie ne vivait plus. Il lui semblait que quelque chose d’affreux était en suspens. La journée ne se passerait pas sans un malheur. Comment dire maintenant ce qu’elle avait vu cette nuit ? Elle tremblait comme la feuille à l’idée de la colère où le père entrerait. Ne pas l’avoir réveillé ? Quand l’autre était là ! Quand on tenait

 

– 206 – pareille occasion de lui laver la tête avec du plomb de ca-libre !

La journée commençait d’être lourde. Entre les sapins on voyait un ciel trouble, à queues de cheval. Les écorces sentaient fort et par places montait cette odeur aigre, comme de vinaigre, de résine, de bois pourri, qui dort en certaines retraites des bois. L’air était plein de senteurs ainsi que quand il va faire de l’orage. Pas un souffle sous le cou-vert. Ce calme dormait, loin, loin, gênant comme dans un village à l’abandon. On n’entendait que le pivert toquer à coups de bec contre un tronc et s’envoler en criant.

Grange disait à la petite de prendre garde au soleil. Mais il y avait là de vieux coins noirs où elle était aussi au frais, pensait-il, que dans la salle basse du château. Il se sentait seulement impatienté de la voir tricoter à la manière d’une paysanne.

On était monté sur le plateau, vers Virennes. Les bûche-rons, en corps de chemise, le feutre en arrière pour dégager le front, faisaient leur travail. La cognée volait tout doux, comme sans effort, et peu à peu entaillait le fût si propre-ment qu’on l’eût dit ouvert à la scie. Puis, à genoux, pous-sant, tirant, ils maniaient le passepartout dont les dents mordaient dans le bois frais. Les mouches devenues mau-vaises s’irritaient autour de ces bras tatoués de signes bleus, autour des têtes suantes. Le père disait où devait tomber l’arbre et surveillait la besogne, les sourcils rejoints. « Là, là, assez ! Reprends la hache maintenant. » Un craquement… Gare dessous ! On se rassemblait autour du pied. L’arbre tremblait, penchait, à peine, un peu, un peu plus, des branches là-haut dégringolaient, arrachées à des voisins ; puis le sapin partait, en pivotant, parfois, et, le bruit

 

– 207 – s’enflant, s’enflant, s’abattait tout rebondissant en ébranlant la place. Après, quelque petit arbre se couchait encore, en-traîné dans sa chute. Et du brouillis des branches sur la terre écorchée venait un goût sauvage.

C’est beau à voir abattre, ces sapins plus hauts que des clochers. Anne-Marie aimait demeurer près de ces forts hommes qui menaient la besogne sans guère parler, avec de bonnes figures rouges sous les grands feutres. Elle s’asseyait pour tricoter au milieu des scies, des haches, des cabas d’où sortaient des bouteilles. Sa peur, elle l’oubliait presque et sa-vait seulement qu’elle la retrouverait tantôt. Une résignation d’ailleurs lui était venue. Rien n’arriverait sans que Dieu ne l’eût permis. Sa pauvre mère était là, présente, qui la proté-geait.

Pour beaucoup, bien sûr, la religion n’était guère qu’une chose d’habitude et de bouche, signes de croix, génuflexions et marmottements de prières. Mais la mère était d’une de ces vieilles familles de la montagne où le sentiment chrétien passait vraiment dans la vie ; où l’on avait coutume d’offrir son ouvrage à Dieu en le commençant ; de penser, si quelque braise vous brûlait les doigts en nettoyant le four, aux pauvres âmes du Purgatoire, et de dire un de profundis pour elles. Elle avait élevé la petite dans ces grandes mœurs. Et aujourd’hui, Anne-Marie, que cette idée travaillait, de la mort pouvant tomber sur elle comme la foudre, retrouvait un peu de paix à vivre ainsi en société avec Dieu.

Midi venu, Grange voulut aller s’asseoir pour manger au Chei de l’Ermite, qui n’était qu’à deux pas.

C’est au milieu de la forêt un rocher à l’aspect de bise creusé à la forme et figure d’un corps d’homme. Dans ces bois de Virennes vivait, ce dit-on, un ermite qui se sustentait

– 208 – l’été d’airelles et l’hiver de racines d’arbres. N’est-ce pas le fait d’un grand saint de s’en tenir à pareil vivre ? Il faisait là sa solitude, et si d’aventure des sorciers de l’Imberdis, qui a passé longtemps pour un repaire de jeteurs de sort, venaient l’y troubler, il les chassait à grands coups de rosaire.

On eut quelque peine à découvrir la roche-sépulcre. Au demeurant, – qui dira pourquoi ? – c’est toujours malaisé, même alors qu’on sait où elle se trouve.

… Le repas pris, Grange força la petite à boire un verre de vin des Canaries. Elle était assise, adossée au rocher. Sa nuit blanche, ce temps lourd, elle laissa aller la tête et s’assoupit sans s’en apercevoir.

Le père se sentait de bonne humeur. Un moment il la regarda dormir. Comme elle était diligente et soigneuse, elle avait déjà rangé les restes du dîner dans le cabas. Seul le coutelas d’Allemagne, celui de l’homme de Chenerailles, était resté là sur la mousse. Grange aimait l’emporter lors-qu’on devait manger dans les bois, à cause de la fourchette et du couteau de la gaine. Il le trouvait riche et commode et ne s’était jamais aperçu que la petite n’avait guère plaisir à s’en servir, pour tout ce qu’il lui rappelait.

Qu’elle dormait donc de bon cœur ! Il y avait d’ailleurs un tel silence dans ce coin de forêt qu’on n’y sentait pas monter l’orage s’amassant là-bas du côté de Saint-Germain-l’Herm. On entendait seulement la cognée des bûcherons. Ne pas aller les gouverner, se disait Grange, c’était laisser écraser deux ou trois jeunes sapins de belle venue.

Il ne put se résoudre à éveiller Anne-Marie. Son monde était là, pas même à un jet de pierre. Qu’y avait-il à craindre ? En trois pas et un saut, il rejoignait la petite. À la

 

– 209 – fin, il n’y tint plus : il se mit lentement sur pied et s’éloigna entre les arbres.