Gaspard des montagnes - Tome I
Sixième Pause ...................................................................... 181
Gaspard alors dans le clocher noue les cordes, les cordes des cloches, à quoi la machine était suspendue, ce-pendant que Jeuselou joue sur sa vielle un dernier petit air guilleret, sautillant. Puis bonne nuit, bergère ma blonde ! et les trois garçons redescendent du ciel sans autre cérémonie.
Si le temps ne dura pas à la Poule-Courte, au cours de cette nuitée-là, dans son panier qui craquait, il y a apparence qu’il ne lui dura jamais, en quelque occasion que ce fût.
Au matin, le curé vint dire sa messe. Il n’avait point en-core pris l’eau bénite qu’il s’entend appeler d’une voix suffo-quée :
— Monsieur le curé, descendez, descendez-moi ! Je suis morte si vous ne faites diligence !
Il avance de trois pas, regarde de droite, de gauche… Enfin, levant le nez, il avise là-haut ma Dorothée qui avan-çait sous la voûte une tête couleur de pivoine.
Il courut chercher le Barthaut, et à eux deux ils dévalè-rent la corbeille. Aussitôt à terre, la Dorothée en sortit, roula jusque chez elle sans autre parole, ferma l’huis sur soi et ne fut vue de trois jours.
SIXIÈME PAUSE
Histoire grasse de la Poule-Courte, qui faillit périr en ré-pandant ses entrailles. – Et Gaspard ne s’en tint pas là.
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La farce fut tambourinée par les postillons et les rouliers de Saint-Dier à Saint-Anthème, de Craponne à Courpière. Sur vingt lieues de pays on brocarda la Poule-Courte.
Cela devait produire peu à peu l’effet que le gars avait désiré. Mais en attendant, il était dans ses petits souliers, craignant à tout moment d’entendre annoncer le mariage. Il s’agissait d’aller vite et de redoubler sur la béate.
Gaspard servait sa cousine à pieds baisés : on peut croire que, puisqu’il s’agissait de ce service, il entreprit la Dorothée de façon à ne lui laisser aucun répit.
Combien de malices et de tours ils perpétrèrent alors, lui, Jeuselou, Plampougnis et les autres, qu’ils puisèrent dans leur fonds de matoiserie et d’entrain ! Des farces un peu bien grosses, certains coups, mais les flambées de rire purifiaient tout en ces vieilles années, comme ces fougats qu’on allume au dimanche de la Quadragésime pour chasser le mauvais air de la saison.
Quatre faiseurs d’almanachs écrivant six mois de temps la nuit et le jour n’en rapporteraient pas la moitié de la moi-tié.
Ces garçons étaient sûrs ainsi de ne point perdre leurs peines : la Poule-Courte, d’heure en heure, acquérait un re-nom tel qu’on ne la verrait plus passer sans rire et que les galopins lui courraient sus dans le bourg. Or Grange avait trop d’amour-propre pour que l’idée lui vînt d’épouser une femme qui lui apporterait semblable dot.
Autrement on n’aurait jamais pu contraindre la Doro-thée à perdre toute envie de convoler avec M. Grange. Vou-loir laver la tête d’une mule est pour perdre son savon. Il y avait cinquante ans que la Poule-Courte avait commencé
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Pour se venger, car elle avait la méchanceté chevillée dans le corps, tout ce que Dorothée put imaginer, ce fut de faire choix et élection à certaines fins du devant de porte de Barthélemy. Chaque soir, la nuit venue, elle s’y rendait en tapinois et y faisait ce que le roi lui-même ne peut faire faire par quelque autre.
Voici une de ces histoires du temps qu’on se mouchait sur sa manche et qu’on n’avait pas le nez de jouer les dégoû-tés. Cette joyeuseté, cette grosse gaieté, ne témoignent-elles pas d’une certaine facilité de cœur ? Elles étaient le contraire même de la perversion et comme la marque d’une honnête naïveté de naturel.
Quoi qu’il en soit, dans les farces d’alors, la viande sans os, – vous m’entendez assez, – tenait beaucoup de place. Ces histoires ne sentent pas trop bon d’elles-mêmes, mais quoi, elles sont telles, et les laisser de côté ne serait pas pour don-ner une idée du vieux temps.
Il n’y avait guère de lieux d’aisances au village. Ou plu-tôt, il y en avait beaucoup, au coin des rues. Comme le dé-clarait la pauvre femme à qui son confesseur venait de don-ner pour pénitence une dizaine de chapelet à dire à sa com-modité : « C’est que, de commodités, mon père, nous n’en avons point : nous le faisons à l’égaillée. »
La, la. La Poule-Courte, donc, se recueillait chaque soir dans un recoin devant la porte du Barthaut qui prenait la chose en patience.
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Il en revint quelque bruit à Gaspard, qui, un certain sa-medi, à la nuit tombante, entra chez le magister. Il tira une bête de dessous sa veste, et, la tenant par les oreilles, la fit admirer pour un lièvre à son oncle.
— J’aurais cru à un lapin, dit Barthélemy en chaussant ses besicles, et même à un des lapins de Dorothée. – La Poule-Courte, en effet, avait un clapier de trois lapins : c’était, avec son cabas de tapisserie et son châle jaune d’or, une de ses manières de faire la grosse ; car on ne voyait guère de lapins, alors, chez les paysans. – Un lièvre ? Mais, petit, la bête a du blanc sur le dos ? – C’est un lièvre comme il y en a maintenant, répondit Gaspard. Je veux vous régaler, mon oncle. Demain vous invitez monsieur le curé ; et moi de cette bête et d’un écureuil, je vous fais un civet de lièvre dont nous nous lécherons les cinq doigts et le pouce… À propos, et la Poule-Courte, vient-elle toujours le soir ? Pauvre femme ! Elle a peut-être un dérangement de corps ?
Il écorchait déjà, vidait son gibier. Il mit de côté les en-trailles et demanda à Barthélemy d’aller chercher la pelle du jardin. La porte resta tant soit peu entre-bâillée, qui donnait sur la rue.
À son heure, tout bellement, la Dorothée s’en vint. Elle affectionnait maintenant ce coin, derrière le chevet de l’église, tout à ses aisances, tranquille, sous un toit en au-vent.
Elle se relevait, non sans un fort soupir, et ravalait ses cottes avant de regagner son logis, quand elle se retourna pour jeter un petit coup d’œil. C’était son habitude, et la lune, précisément, donnait ce soir-là.
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Mais alors elle vit sur le pavé quelque chose à quoi elle s’attendait si peu, quelque chose de tant effroyable pour elle qu’elle poussa un cri à faire accourir tout le village.
— Ha ! les boyaux qui me sont sortis !
La pelle avait fait son office. À terre rien d’autre qu’un paquet de boyaux tout frais, tout saigneux… Cette idée lui traversa la tête ainsi qu’un éclair : il lui en prenait comme à cet empereur païen de la Vie des Saints, qui, étant allé là où l’appelaient les besoins de nature, périt misérablement en répandant ses entrailles.
Elle ne put dire autre chose et chut sur le pavé privée de sentiment. Gaspard eut la charité de prendre un grand seau d’eau froide et de le lui envoyer en gerbe dans le nez. Un si brave remède la remit à peine. Ses commères eurent à l’emporter et à la coucher fumante de peur. Elle demeura au lit je ne sais combien de temps, s’attendant à rendre l’âme à toute minute.
Quand elle se releva, elle eut cette fâcherie de voir que le plus gros de ses lapins manquait au clapier. – Monsieur le curé, d’ailleurs, s’en régala, lui, troisième, et le baptisa inno-cemment lièvre, l’écureuil ayant donné au civet un agréable fumet sauvage. – Mais entre la disparition de ce lapin et l’apparition sur le pavé de ce paquet d’entrailles, la Poule-Courte jamais n’entrevit aucun rapport.
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