Gaspard des montagnes - Tome I
Quatrième Pause ............................................................... 167
QUATRIÈME PAUSE
La manière nouvelle d’apprendre le latin. – Le conte du cu-ré au trop fin langage. – Le soir même du passage de Mon-seigneur, ayant ainsi appris que le Barthaut ignorait le latin, elle alla sur la chaude en faire bruit au pas des portes.
— Croyez-vous ? Il a fallu qu’il envoie chercher dare-dare Gaspard des Montagnes. Il n’entendait même pas ce que désirait Monseigneur. Si c’est pas une honte !
Les gens connaissaient la Poule-Courte et son crédit n’allait pas loin. Néanmoins, ce rabâchage faisait impression sur les cervelles. On répétait communément que le Barthaut n’était pas assez savant pour instruire la jeunesse : bon chré-tien, bon voisin, homme de la pâte du bon Dieu, mais en son état, cela suffisait-il ?
Ces dires revenaient aux oreilles du bonhomme et le tourmentaient de cruelle façon. Un beau soir, n’y tenant plus, il s’en fut à Saint-Amand afin de consulter Gaspard.
Il le trouva dans l’écurie, sous la grange, au fond de la cour dorée de soleil. Il fallait voir si tout était bien tenu, les bêtes étrillées, luisantes, les harnachements cirés, accrochés au mur, licous, brides, sur-dos, croupières, ventrières, et les housses, et les colliers garnis de leurs clochettes, de leurs franges, de leurs bouffettes de laine bleue. La paille sentait bon, tout était tranquille et chaud, Gaspard pansait les che-vaux de son père. Il chantait la Youyette, la chemise ou-verte, le chapeau sur la nuque ; il chantait, mais à tue-tête, d’une certaine façon débridée qu’il avait lorsque la colère commençait à lui chauffer le sang.
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C’est que, tout en s’activant, il songeait à la Poule-Courte. Trottant de côté comme un chien qui revient de vêpres, chaque soir maintenant on voyait la menette sur le chemin des Escures. Elle s’efforçait d’apprendre les affaires et secrets des Grange en se rendant une familière du logis. Et cependant, bien que plus sotte qu’un panier percé, elle pous-sait avec astuce ses travaux d’approche. Sous les armes, en châle jaune et trimballant un cabas de tapisserie, elle allait supplier Grange de l’éclairer par ses conseils. C’était des af-faires, des règlements d’héritage traînant depuis la mort de son défunt : « Ce pauvre Michel, soupirait-elle, je peux bien vous le dire, à vous, il ne m’avait pas rendue trop heu-reuse… » C’était des réparations à faire faire à sa bicoque, et elle ne savait pas si elle devait continuer de demeurer au Monestier ou retourner vivre à Ambert…
Elle consultait Grange avec révérence. Dans le cabinet joignant la cuisine, assise dans un fauteuil de vieille basane rouge, son cabas sur les genoux, elle l’écoutait la bouche entr’ouverte, comme pour boire sa parole, se récriait sur sa judiciaire et sa sagesse. En un mot, cent grimaces, mais qui avaient leur effet, tant un homme a les yeux bouchés quand on lui flatte la vue.
Avec une personne de condition plus relevée que la Do-rothée, Grange se fût trouvé à la gêne. Elle, au contraire, lui agréait, parce qu’il avait le sentiment à la fois de rester maître et monsieur pour elle, et de la voir dame pour les autres. Ce mariage pouvait se faire, son orgueil serait ainsi satisfait doublement.
Il y pensait, le soir, en fumant sa petite pipe, à califour-chon sur une chaise.
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Anne-Marie n’aurait su parler de cela à Gaspard. Quand le garçon, qui n’avait pas pris la Poule-Courte assez au sé-rieux, comprit, brusquement, où en étaient les choses, il s’envoya un coup de poing derrière la tête. Il allait temps de rabattre le zèle de la béate, mais comment s’y prendre ?
Lorsque le Barthaut vint le trouver, cela le tracassait au-trement que la petite guerre entre le bonhomme et sa voi-sine. Certainement cette affaire se rattachait à l’autre. Néanmoins, le magister tombait plutôt mal.
Gaspard demanda à son oncle Barthélemy, – il l’appelait ainsi par gentillesse, – quel bon vent l’amenait et le fit as-seoir sur le coffre à avoine. L’oncle le tira plus près de lui pour lui parler à voix de confesse, comme si les chevaux avaient pu les entendre.
— Écoute, pauvre petit, tu m’as tiré d’un gros embarras le jour où Monseigneur a passé. Je t’en demeure bien recon-naissant. Aujourd’hui, tu pourrais me rendre un encore plus grand service. Dis, mon petit, apprends-moi le latin ? Du moins, apprends-m’en des bribes pour que je l’écorche et que j’en place quelques mots, à la mode nouvelle, devant les gens. Sans cela, les choses tournent si mal pour moi qu’ils ne me garderont pas comme maître d’école.
— Hé ! laissez, dit Gaspard, laissez faire. Le diable m’emporte ! Je veux vous apprendre à dégoiser du latin tout un jour s’il vous chante. Attendez seulement que j’aie fini la besogne. Dans une heure je vous mettrai à même de discou-rir en us et en um autant que les quatre Facultés. Marquise, veux-tu ! Ah ! Tonnerre de bougre !
Mon Barthélemy, un poids de moins sur le cœur, reste assis là, les mains à plat aux genoux, cependant que Gas-
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Mais la Youyette, elle est encor trop jeune,
Mais la Youyette, elle est encor trop jeune,
Faites l’amour en attendant Que la Youyette elle ait vingt ans !
— Voilà, l’oncle. Et maintenant venez faire un tour. Je ne vous demande autre chose que de bien regarder de vos yeux. C’est une manière d’apprendre le latin toute nouvelle, mais vous verrez qu’elle est aisée, belle, et de grand profit.
Ils descendent la côte par le grand chemin. Il y avait dans le ruisseau un âne mort au ventre ballonné, et quand ils passèrent sur le pont leur arriva une odeur fort sauvage. Ils remontent du côté de Pierre-Blanche. Une femme qui venait de boulanger, raclait sa maie avec un vieux couteau. Le chien s’était couché là près, et reniflant, faisant claquer ses dents, chassait ses puces en conscience.
Un peu plus loin, en longeant un verger, ils virent un trou qu’une latte arrachée ouvrait dans la palissade. Un ga-min s’y était coulé, et, juché à la fourche d’un arbre, il cueil-lait de chaque main des pommes dont il bourrait le devant de sa chemise.
Sur ce, ils s’en revinrent.
— Eh bien, dites-moi un peu ce que nous avons vu ?
— Rien, pauvre petit, ou si peu de chose… D’abord cet âne mort, au pont, tu sais, qui sentait si mauvais…
— Bon. Je dis : l’âne mort, pont puant.
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— Cette femme qui raclait sa maie…
— Racle la maie.
— Et le chien qui mordait ses puces…
— Mord ses puces.
— Puis quoi ? Ce lattis troué, le voleur de pommes…
— Latte ôtée, gare aux pommes. Ça va bien, mon oncle : déclamez seulement avec moi :
Lanemor pompuan raclelamé morcèpus
Latoté garopum !
N’est-ce simple comme bonjour ? Il n’est que de jeter les yeux autour de soi, puis de débiter d’un trait ce qu’on a vu. Cela donne aux oreilles des écoutants plus que ne ferait page de bréviaire.
Barthélemy prit sans lâcher trois prises de tabac. Il s’agitait comme si des fourmis lui couraient dans le dos.
— Tiens, pauvre Gaspard, dit-il à la fin, j’y renonce. Ce serait peut-être bien tromper le monde, et je n’en aurais pas le front. Au demeurant…
Gaspard haussa l’épaule. À cette heure il voyait ce qu’il avait à faire contre la Poule-Courte, sa colère était tombée et il jugeait stupides ses fariboles de tantôt.
— L’autre mardi, fit-il, j’étais chez ma cousine Domaize ; elle vient dans le jardin. L’oncle de Jeuselou buttait les céle-ris. Tout d’un coup il se tourne : « Madame, appelez votre garçon, monsieur Jean. Il apprend le latin au collège
– 171 – d’Ambert ? Je verrai, moi, s’il en sait… Ha, monsieur Jean, qu’est-ce que ça veut dire : « Tornibus libobum ? – Hé, mais ! père Étienne, ce n’est pas du latin ! – Ah ! c’est pas du latin ? Eh bien ! si c’est pas du latin pour vous, c’est du latin pour moi ! » Croyez-m’en, mon oncle, celui que je vous apprends, c’en sera toujours pour le monde du Monestier. Ils sont trop bêtes, non… avec leur Poule-Courte.
— Vois-tu, ce n’est plus à mon âge qu’on a les intelli-gences assez promptes… Ha, je serai peut-être plus heureux berger dans les champs. Je me sens seulement le cœur lourd à l’idée de ne plus montrer ses lettres à la petite Pauline, de ne plus voir cette Anne-Marie, qui est toute bonne. Si c’est une faiblesse, que Dieu me la pardonne et que tout aille se-lon son vouloir.
Le gars en eut je ne sais quel picotement au cœur. Il po-sa sa main sur la manche du bonhomme :
— Ça va bien ! mon oncle, ceux qui veulent vous faire des misères y perdront leurs peines.
Le lendemain dimanche, Gaspard mit sa veste sous son bras, et s’en fut au Monestier de son pied leste. Le soleil était chaud, mais un petit vent frais ventilait la feuille. On sortait de vêpres et on s’attardait sur la place gazonnée devant l’église. Des oiseaux faisaient tout un piaulis dans les sor-biers. On était là sur une terrasse, haut au bord de cette longue vallée enfoncée du Livradois.
Les garçons jouaient aux quilles, et la boule montait en l’air comme une bombe. Des vieux regardaient, appuyés sur leurs bâtons. On entendait les hommes dans l’auberge. Quelques vieilles étaient venues s’asseoir sur les troncs d’arbres couchés parmi les graterons et les choux d’âne.
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C’était plus joli à voir que les gens d’aujourd’hui, ces paysans habillés de bure bleue, un bleu couleur du temps, ti-rant un peu sur le vert, une couleur réveillée qui plaisait à l’œil. Les hommes à chapeau large comme une roue de char et hautes guêtres pour empêcher la terre d’entrer dans les sabots ; les femmes en capote de paille à rubans de velours, en corsage plat et jupe à gros plis relevée sur les cotillons rayés de rouge.
Ce peuple parmi l’herbe, sous les grappes de sorbiers, le grand air, la belle vue longue, tout ici rafraîchissait le sang.
Les garçons firent fête à Gaspard. En avant les parties de quilles. Et pensez qu’on n’oubliait pas de chopiner. La bouteille n’était pas loin, dans un coin d’ombre sur un degré du porche. Tope et trinque ! À la tienne, Étienne ! Jamais plus nous ne boirons si jeunes.
Gaspard cependant, sans enfoncer rien, avait commencé de parler du magister, de sa grande bonté et honnêteté. Et prenant sa langue des dimanches, il remontrait doucement qu’on ne trouverait jamais un meilleur homme pour ensei-gner les petits du village. Si le Barthaut n’avait pas toujours du latin en bouche, c’était par une sage modestie. Il savait bien que cela porte malencontre d’user d’un trop fin langage pour s’en faire accroire à l’endroit des gens simples.
Les filles qui allaient à l’eau avec leur cruche s’arrêtaient pour écouter ces propos. De sorte que Gaspard en prit occa-sion de narrer le conte qui s’ensuit.
Il n’y a pas longtemps, dans un bourg dont j’ai oublié le nom, du côté de Tauves, un curé loua un garçon de cam-pagne, tout uni, tout champêtre. Ce garçon ne savait que ses
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Au jour dit, il arrive à la cure pour entrer en condition. Comme il traversait la cour, un petit épagneul venant japper et frétiller autour de lui :
— Vous avez bien un trop joli petit chien, monsieur le curé.
— Mon pauvre ami, que tu es simple. On n’appelle pas ça un chien, on l’appelle un badailleras-tu.
Bigre, il fait bon s’instruire. Les voilà dans la cuisine, où près des landiers, ronronnait un minet de bonne façon.
— Ha, monsieur le curé, vous avez bien un trop joli petit chat.
— Un chat ? Eh non, ça s’appelle un cacherat.
Le garçon pose son baluchon, tout éplapourdi. Mais ce fut bien pis quand, en lui montrant les aîtres, le curé lui ap-prit pour toutes choses des noms nouveaux, voire pour l’eau, qui devenait du saintésil, et le feu du brisebois.
— Tâche de te mettre ces noms dans la tête, dit le curé, et ne te sers jamais des autres qui sont trop rustiques.
Voilà le bel air. Le pauvre valet s’y rompait la cervelle. Mais enfin, ric à rac, il vint à bout de posséder ce jargon du diable.
Un matin, on le vit sortir de la cure comme un fou, tan-dis que la servante était à l’église :
— Badailleras-tu et cacherat se sont battus ! Badailleras-tu a foutu cacherat dans le brisebois. Cacherat a apporté du
– 174 – brisebois sous le reposian du parpignan, le parpignan se brûle ! Bandelibande, sortez de la sainte-pérugine ! Arrivez-tous ! Vite, du saintésil ! Le parpignan se brûle ! !
Ah ! malheur et va te faire pendre ! Les voisins enten-daient bien, mais ne comprenaient goutte. Qui eût pu, sans se donner au diable, comprendre que le chien ayant jeté le chat dans le feu, le chat avait apporté des bluettes sous le lit et que le curé était en train de se rôtir ! Les gens, au lieu d’accourir avec de l’eau, barrèrent leurs portes. Ils se con-tentèrent de regarder par les fenêtres ce garçon qui avait perdu le sens.
Et le curé se rôtit tout à son aise, pour avoir voulu que son domestique parlât autrement que les bons chrétiens.
Son conte fait, Gaspard mit le propos sur autre chose. Mais il trouva moyen dans la soirée de revenir sur Barthéle-my et sa brave honnêteté de Dieu. Selon le mot du pays, les vaches qui fouettent tant l’air de la queue, ce ne sont pas celles qui ont le plus de lait. Monseigneur, qui avait meilleur nez que quelques béates de par là, avait fait grand état du magister. Même il lui avait envoyé un ballot de livres que lui, Gaspard, avait vu de ses yeux.
Cela imposa. Surtout les gens du Monestier étaient con-tents de pouvoir répondre aux quolibets et brocarder ceux qui feraient cas d’un langage autre que celui de leur pauvre maman.
Voilà comment roule ce monde. Des raisons bien dé-duites n’y auraient rien pu : des badineries de village en fi-rent l’affaire.
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