Gaspard des montagnes - Tome I
Cinquième Pause.................................................................. 71
Voilà comment les Six-Mions firent une grande et belle cure qui aurait honoré bien des docteurs. Mais étant gens sans bruit, ils ne songèrent même pas à en tirer gloire.
CINQUIÈME PAUSE
Les sorcelleries de Gaspard. – Le grand sabbat sur le Puy-de-Dôme. – Les amitiés d’Anne-Marie. – Les vaches maléficiées. – Gaspard et Plampougnis avaient dû retourner chez eux où le travail pressait. Cependant, à Champétières, la galipote courait toujours le pays. Au lavoir, à la fontaine, au pas des portes, en mangeant la soupe, à la sortie de la messe sur la place le dimanche, on ne parlait d’autre affaire. Les dires de Chouvet s’étaient colportés. On croyait qu’on verrait des choses étranges.
Un jeudi, sur les trois heures, Gaspard reçut un mot de lettre par lequel le cousin lui mandait de venir le plus tôt qu’il pourrait, qu’on avait jeté un sort sur son bétail.
Le garçon s’attendait à quelque mystère de cet ordre. Ce billet lu, il se sentit du vif-argent dans les veines. Qu’est-ce que c’est que cette manigance ? On va bien voir ! Inconti-nent il passe dire deux mots d’adieu à Plampougnis, et le voilà parti par les raccourcis des bois.
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Sur le chemin il songeait au Six-Mions et ne cessait de se demander ce qu’il pouvait bien y avoir au fond du sac. Sans doute on avait barré les vaches du cousin. Lui-même il connaissait un secret : on met de l’herbe de lys dans un pot plein de lait qu’on recouvre d’une peau de vache blanche ; toutes les bêtes des environs perdent leur lait. La chose se-rait, paraît-il, fort éprouvée, mais Gaspard n’y ajoutait point de foi. Trop franc et trop brave d’ailleurs pour perpétrer de pareilles sorcelleries.
Quant à ce qui est d’en savoir, il en savait plus d’une. À la foire de la Saint-André d’Ambert, il avait acheté un de ces mauvais livres à un marchand d’almanachs. Par curiosité, pour connaître les plus galants de ces tours. Un soir, aux fe-naisons suivantes, voyant un char de foin monter, tout caho-tant, dans un mauvais chemin, escorté de garçons qui l’arc-boutaient de leurs fourches, il lui vint en fantaisie de le faire verser par tel secret qu’enseignait le livre. Et il le fit. Et le char versa.
Du joli travail. Gaspard aida à tout relever. Puis, rentré chez lui, il prit le grimoire et le jeta au feu.
Mais il savait assez de magie pour éberluer les gens, ou bien à l’occasion pour rendre service à son prochain sans engager son âme. Un dimanche, à l’auberge, il paria chopine qu’il prendrait dans sa main nue une poignée de charbons ardents et ferait le tour de la salle. De fait il les prit dans la cheminée comme si c’eût été des noix fraîches sans avoir la main offensée par le feu. Seulement il ne dit pas qu’il avait eu soin de se frotter auparavant d’une mixture de blanc d’œuf et d’alun.
Un autre jour, il paria d’attraper des douzaines d’oiseaux à la main, et vous les attrapa parfaitement en leur jetant des
– 72 – graines trempées dans de la lie de vin arrosée de jus de ci-guë.
Ces badinages parurent au-dessus de nature et Gaspard en garda du renom.
Dans le vieux, vieux temps, les sorciers étaient si épais qu’on n’aurait pu les dénicher. Le village de l’Imberdis sur-tout passait pour leur coin dans notre montagne. Il fallait bien qu’il y en eût, puisqu’on les excommuniait au prône chaque dimanche.
On raconte que dans la nuit de la Saint-Jean d’été, les sorciers, les jeteurs de sort, les magiciens tenaient une grande réunion sur la cime du Puy-de-Dôme. Même on y fit bâtir une chapelle dédiée à S. Barnabé pour sanctifier le lieu. Ils arrivaient là, de bien loin, de l’Auvergne, du Limousin, de la Marche, du Velay, du Vivarais, du Gévaudan, voire du Languedoc. Car ils n’avaient qu’à enfourcher leur balai de bouleau pour être rendus en un clin d’œil dans les vents de la nuit.
Leur maître, c’était Satan, qui avait la figure d’un bouc. Il les recevait au milieu d’un rond tracé sur le gazon au sommet de la montagne. Chacun venait allumer sa chandelle à une chandelle noire qu’il portait sur les cornes et dévotieu-sement lui baiser la fesse. Pour commencer le sabbat, le diable disait la messe à sa façon, avec une tranche de rave en guise d’hostie.
Chaque sorcier ou sorcière avait fait serment de renier N.-S. et de causer toutes sortes de maléfices, comme de tuer, d’empoisonner, d’attirer les orages. Il venait là rendre compte de son année ; et le diable distribuait les métiers de sorcellerie pour leur année nouvelle, faisant largesse de
– 73 – charmes contre le feu, les loups, les bêtes sauvages, et souf-flant sur ses suppôts pour leur donner le pouvoir de prédire l’avenir.
La montagne est si haute qu’on dit :
Si Dôme était sur Dôme
On verrait les portes de Rome.
Qu’on imagine dans cette nuit de la Saint-Jean, où le crépuscule du soir rejoint presque celui du matin, le grouil-lement de cette foule parmi les vents blafards, là-haut, d’où l’on domine, si bas au-dessous, une infinité de villages, de forêts et de campagnes. Assis sur l’herbe rase les sorciers faisaient un repas de pain, de vin et de fromage, où ils met-taient en commun leurs provisions comme pour signifier qu’ils étaient tous frères. Puis jusqu’à l’heure où l’air de pâle devient rouge, ces belles et dignes cérémonies se conti-nuaient par des débordements, des horreurs, des lubricités, qui ne vaudraient rien à être retracés.
C’était cela le grand sabbat. Il y en avait de petits les mercredis et vendredis. Que si quelque pauvre voyageur avait le malheur de tomber au milieu, il courait grand hasard de ne jamais reparaître. Il fallait qu’il y perdît ou la vie ou son âme, car, ou bien on l’égorgeait, ou bien on l’obligeait à faire le pacte avec le démon en le jurant sur un livre noir.
Toutes ces choses sont si vieilles qu’on n’oserait les donner pour matières de bréviaire. Cependant encore au-jourd’hui il est de tradition que les bergers montent à la Saint-Jean sur la plus haute montagne pour voir danser le soleil, qui danse, ce jour-là, à son lever, ne sachant s’il doit aller à droite ou à gauche. Certainement beaucoup en ces
– 74 – cantons écartés sont longtemps demeurés païens et magi-ciens dans le secret de leur cœur.
Cependant Gaspard faisait chemin. Il y mettait de la di-ligence parce que l’affaire l’attirait, et aussi pour revoir cette Anne-Marie dont l’idée ne le quittait guère. La cousine Grange avait raison de dire qu’un cheveu de ce qu’on aime tire plus que quatre bœufs.
La petite, elle, était autre, depuis le jour de la reboule. Elle se sentait à la fois plus amie de tout le monde, et seule à cause d’une chanson dans sa tête. Mais seule en un monde où tout lui parlait, le chamaillis des chardonnerets dans leur cage, les dernières roses mousseuses au jardin, le verger à midi, plein de rayons à travers les pruniers qui perdaient leurs feuilles… Rien qui ne lui parût changé et neuf. Une joie l’enlevait à elle-même, celle de certains réveils d’enfance, quand tinte une cloche, un peu loin, et que le rideau blanc éclate de soleil. Elle courait, trottait partout en vrai per-dreau ; elle aurait volé. Et si elle ne montait pas vingt fois le jour dans la chambre des parents se regarder au petit miroir, elle n’y montait pas une. Elle dépensait là-haut des quarts d’heure à se mirer, en se demandant si son cousin voudrait d’elle, plus tard.
D’un jeu de cartes, dépareillé sans craindre la colère du père, elle avait tiré un valet qui lui parut ressembler à Gas-pard, et une dame qui fut censée elle-même. Elle biffa leurs noms, écrivit celui de Gaspard sur le valet, et glissa les deux figures face à face à la même page d’un livre en se disant que son cousin et elle s’embrassaient chaque fois qu’elle re-fermait le volume.
Puis elle allait au verger cueillir une pomme. Il s’agissait de la peler en rond, d’un seul tenant ; elle jetait ensuite la pe-
– 75 – lure derrière son épaule : de quelque façon que le ruban fût disposé par terre, Anne-Marie voyait un G à tout coup. Le nom de son mari commencerait donc par un G.
… Le garçon fut à Champétières à la nuit et tomba dans la salle comme une bombe, questionnant, s’informant, de-mandant des nouvelles. On ne l’attendait pas sitôt, et on fut touché de le voir arriver sans aucun retardement.
— Si, dit Grange, je t’ai envoyé ce mot, c’est qu’on a jeté un sort sur mes vaches. Tu sais que je n’entre pas facilement dans des créances et opinions fantasques ? Mais voilà bien trois jours qu’elles ne veulent plus manger ni foin ni raves. On aurait cru hier au soir qu’elles allaient reprendre appétit. Ce matin, nous les avons lâchées ; le Nanne me dit qu’elles n’ont pas touché à l’herbe, et depuis, rien sous la dent. Plût à Dieu que par quelque effet de magie blanche ou noire tu pusses me lever ce sort. Ô sacré tonnerre ! continua-t-il en s’emportant, comme je te le disais, j’aurai donc toujours quelque loup-garou derrière moi !
— La, la, coupa Gaspard, d’un rien peut-être, vous en faites aussitôt une affaire à désespérer de Dieu. Allons à l’étable, nous y mettrons l’œil si avant que nous éclaircirons bien des choses.
Le Nanne pansait les bêtes. C’était sûrement le bétail le mieux tenu du pays, de brave bétail ! Les crèches étaient pleines de foin vert ; mais les vaches, après avoir fait mine de manger, renonçaient à rien avaler, et meuglant, tendant le mufle, se démenaient d’impatience ou bien se couchaient sur leur litière. On leur avait présenté du trèfle, des raves coupées en morceaux ; même on leur avait fait de la buvée, de la soupe de choux verts et de son bouillis dans l’eau avec
– 76 – du petit-lait, comme dans les burons de la montagne. Rien ne leur avait dit.