Gaspard des montagnes - Tome I
Troisième Pause ................................................................. 126
Quant à ce que la petite croyait avoir vu, qu’en fallait-il penser au bout du compte ? Des bruits couraient… Gaspard s’était mis aux champs pour relever les traces de quelques estafiers qu’on disait terrés par là, et il se promettait d’être toujours sur l’œil. Ce que cela ferait, il ne le savait pas. Le château des Escures avait sept portes et de tous les côtés il pouvait arriver des choses.
Au demeurant, nargue du souci. Ah ! qu’ils y viennent ! Ils trouveraient à qui parler. Gaspard se sentait sûr de ses amis en toute rencontre : alors il se laissait emporter par la folie de rire, du soleil et de la jeunesse.
TROISIÈME PAUSE
Les journaliers. – Les bois de la Montagne et comment on les fait valoir. – L’alerte de ce jour de brouillard sur le plateau . – Anne-Marie se levait la première aux Escures pour que le père mangeât sa soupe chaude avant de sortir en champs.
Dans les domaines, le maître donnait au soir les ordres au maître-valet, et l’autre au matin distribuait la besogne à son monde. Mais Grange était trop vétilleux pour en user ainsi, et trop absolu. Puis, peut-être que le Nanne, qui n’en craignait pas pour l’ouvrage, n’aurait pas su régler tout dans la maison.
Grange mangeait assis, tassé, courbé sur la table à la manière des paysans, et comme eux il rattrapait le long de son menton, d’un coup de cuillère, la soupe qui découlait.
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Tout en piochant dans l’écuelle à oreilles pleine de côtes de choux et de pommes de terre fumantes, il assignait à chacun sa tâche. Les valets, les journaliers, se tenaient là dans leurs vestes et leurs brayes rapetassées de pièces de toutes les pa-roisses, quasi sans forme ni couleur. Leurs mains lourdes pendaient embarrassées d’être vides, et ils parlaient à l’auvergnate, sans grand souci de déférence. « Eh bien ! Grange, qu’est-ce que je fais aujourd’hui ? Est-ce que je con-tinue à épierrer le champ aux Sardières ? Ou si je vais à Sagne-Rouge semer le trèfle ? Il s’en ferait temps… Mainte-nant, moi je dis ça… ici ou là ça m’est égal, vous n’avez qu’à dire, mais dites-le. »
Et Grange envoyait l’un verser une éteule, l’autre don-ner un nouveau labour à la jachère, l’autre refaire les rases, les rigoles.
Un homme gagnait dix sous à battre des gerbes tant que le jour durait. On travaillait peut-être avec plus de cœur qu’aujourd’hui, mais les fêtes étaient nombreuses, on se donnait davantage de relâche. Un garçon proposait aux amis d’aller jouer aux quilles, au lieu de battre en grange, et si ça leur chantait, les voilà du matin au soir à lancer la boule sous l’ormeau de la place. À cette heure on s’en scandalise-rait, sans comprendre que le monde est devenu plus mé-chant précisément parce qu’on ne sait plus chanter, rire et boire, et qu’il ne s’agit plus que de gagner de l’argent encore et toujours.
Le soir, Grange marquait dans le livre de raison ce qui lui paraissait notable : « J’ai fait refaire le mur de pierre au bas du pré de Prat-Long : il a fallu douze journées d’homme à douze sous… »
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Mais plus encore que de ses champs il aimait s’occuper de ses bois.
Remontant la pente, un peuple de sapins hérissés aux fûts gris d’argent, aux branches mangées de lichens et pen-dant en grosses pattes. Dès l’entrée, les fougères, les fram-boisiers, les bouleaux faisaient comme des caches. Une fraî-cheur de cave tombait sur les épaules. La vue ne passait guère avant, arrêtée par la rencontre de ces arbres confusé-ment poussés, là épais et drus, étagés par touffes, là égaillés parmi la ramée plate des jeunes fayards. Dans ces bois aux mousses gonflées d’eau, on entendait partout des gouttes pleurer aux ornières de terre noire creusées par les troncs que traînaient les bœufs au bout d’une chaîne. Des joncs bordaient la sente. Impossible de s’écarter à cause des fon-dis et des ronciers. Les bestiaux ne pacageaient que dans les prés-clairières. On voyait çà et là quelques fagots rouges ap-puyés à un arbre…
Plus haut, en lieu pendant, comment exploiter ? Les vents du printemps et de l’arrière-saison abattaient en long, en travers, de vieux sapins barbus qui pourrissaient sur place, serrant des paquets de terre entre leurs racines. Des sources glougloutaient, dégoulinaient. Il fallait sauter d’un endroit à l’autre, et pas une motte qui ne tremblât dans l’eau noire mélangée d’herbe. Un busard criait, qu’on voyait, en levant le nez, tourner en rond sous le nuage. Était-ce la sen-teur mouillée des mousses, ou ces dédales entrevus ? Le fris-son de la petite mort vous courait dans le dos. Comme on se sentait là dépourvu, sans avertissement ni défense…
Anne-Marie n’allait pas dire ces pensées à son père, qui dans l’année passée à Champétières avait déjà pris du regret de ces bois. Mais les soirs, par temps couvert, quand le vent
– 128 – chasse au loup, poussant des hauteurs de Virennes des nuées lourdes comme des outres, que ces montagnes se rapprochent et se font plus hautes, pareilles à celles de la Bête du Gévaudan, on ne sait quelle menace accable le corps sinon l’esprit.
Et pourtant Anne-Marie n’était plus aussi peureuse. Quand le père allait en forêt, il ne lui en coûtait pas de le suivre. Étant fort entendu à ce ménage, Grange commençait à tirer de grands deniers de ses bois. Il savait reconnaître quels sont les arbres vieux et langoureux qui ne grossiront plus et empêchent leurs voisins de croître, et voyait du pre-mier coup d’œil, parmi ceux-là trop pressés qui cherchaient la faveur du soleil, quels abatages il convenait de pratiquer. Au reste, il connaissait les temps propres à la coupe pour que le bois ne soit attaqué de la vermoulure : c’est ordinai-rement quand la lune entre en décours, et selon le dicton des bûcherons :
Beu d’épino
Luno fino,
Beu de felho
Luno velho,
bois d’épine, lune fine, bois de feuille, lune vieille.
Peu à peu, ses quartiers les moins difficiles d’accès, ceux des Escures, de la Souderie, des Fayes, furent tenus comme un jardin. On n’y aurait pas vu une branche morte. C’était son goût d’aménager les bois, d’en faire son bien, arrangé à son idée. Il allait lui-même avec une perche à crochet émon-der, assavoir ôter le mort et le rompu, et élaguer, assavoir couper les branches inutiles et nuisantes empêchant l’arbre d’avoir bonne grâce. Il déplantait de ses mains les jeunes
– 129 – plants semés à l’aventure pour les replanter dans les en-droits dégarnis. Et il se faisait aider par les petites. Même il habituait Anne-Marie à cuber les arbres à vue d’œil.
Ainsi, et comme ses bois rapportaient de bonnes sommes, lui qui était sujet à l’argent, voyait son chagrin perdre de mois en mois ce qu’il avait de plus noir.
Avant de déloger, par ces matins gris qui avaient un goût de brouillard, il prenait encore deux doigts de vin et un peu de pain de peur que l’estomac vide n’attirât le mauvais air de la saison. Puis, les pistolets dans les goussets, la grosse canne d’épine à la main, en route avec Anne-Marie et parfois Pauline. On allait au bois des Fayes marquer des arbres à jeter bas ; ou bien veiller aux charrois sur la hauteur du côté de Virennes.
Il faisait du vent et l’on se voyait par instants au milieu de grisailles de brume qui passaient vite. Les branches étaient trempées sans qu’il eût plu et la moustache du père pleine de gouttelettes. Là-bas sous la nue qui traînait en franges, couleur de ces bourres au tronc des sapins, un pâle éclairage faisait les monts du Forez blancs comme après quelque neige. Les lointains paraissaient à des lieues. On ne reconnaissait quasi pas le pays. L’air fumeux mettait une faim, presque une inquiétude au creux de la poitrine…
Ce fut un de ces matins-là, aux entours de la Croix de septembre, qu’Anne-Marie vit véritablement deux hommes se couler derrière les arbres. Dans le moment on entendit des cris de chouette qui se répondaient et des craquements de branches mortes sous des sabots. La petite devina à la contenance du père qu’il devenait inquiet.
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Sur ce plateau, le brouillard arrivait par bouffées car-dées, déchirées, poussées de biais dans une bise qui gelait les os et empêchait d’avancer. Le nuage semblait s’élever, on s’en croyait sorti, puis une demi-minute après, on n’y voyait plus à cinq pas. Rien que ce gris mouvant, se défai-sant, ou s’épaississant, passant en hauts fantômes de fumée qui se dépassaient, dans une poursuite de folie à quoi ce si-lence ouaté prêtait quelque chose d’un cauchemar. Et les méchants bruits continuaient, par intervalles, venus mainte-nant de là, maintenant d’ici. Une ou deux fois le père avait obliqué, à cause d’eux, et l’on n’était plus trop sûr du che-min.
À main droite, tout à coup, Anne-Marie aperçut trois ombres. Le père leva brusquement le bras pour faire glisser au poignet le cordon de son bâton et plongea les mains dans ses goussets en criant : « Ici, ma petite ! »
— Oh ! cousin, c’est vous ?
Grange, qui armait ses pistolets, reconnut alors Gaspard, Plampougnis et Jeuselou du Dimanche.
— Té, vous !… Et qu’est-ce que vous fichez par là ? Avec vos cris et vos manières, vous vous faites prendre pour de mauvais drôles : j’allais peut-être vous envoyer dans l’estomac quelque dragée dure à digérer, les fistons.
— Essayez donc de tirer, fit Gaspard d’un air mécontent. Si le brouillard n’a pas détrempé vos amorces !… Par ce temps, enveloppez-moi serré vos pistolets d’un mouchoir, un autre coup… Ça va bien, nous descendrons avec vous aux Escures pour y prendre un air de feu.
— Tout ça ne me dit pas pourquoi vous étiez là à dro-guer ? enchaîna Grange au bout d’une minute.
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