Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 26 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Sixième Pause ...................................................................... 144

était gaucher, à se bien servir de sa main droite. Nous de-vons avoir encore quelques mois de bon. Gare la suite ! À moins que le particulier ne soit mort…

 

SIXIÈME PAUSE

 

Les après-dînées des métairies. – L’orage au moulin de Martial. – Les amours du Jeuselou et de la Marguerite. – Grange devait une fière chandelle à ces garçons et ne s’en doutait guère. Il n’avait rien démêlé à leur commerce ; seu-lement, de semaine en semaine, dans cette tranquillité des Escures il se faisait plus tranquille. « Les gendarmes ont du bon, se disait-il quelquefois, les soirs ; leur voisinage a ses agréments. »

Il était offusqué qu’Anne-Marie fût triste à certains jours. Puisqu’il la gardait, pensait-il, de tout mal, elle aurait dû se garder de tout ennui. Il lui disait d’aller chez la cousine Do-maize se divertir avec les enfants. Mais ces enfants, Hor-tense qui avait l’âge de Pauline et Jean deux ou trois ans de plus, ils ne faisaient guère une compagnie pour la petite. Par bonheur, souvent venaient les prendre Gaspard, Jeuselou, Valentin et d’autres, et leurs sœurs, ceux, celles, qui avaient été du même catéchisme et avaient fait ensemble la pre-mière communion. Aurait-on bien pu vivre sans soleil au mi-lieu de cette jeunesse ? Ces quelques mois de ses quinze et seize ans furent à peu près le seul bon temps de la pauvre Anne-Marie.

Ha ! ce feu dans les yeux des jeunes filles, alors qu’il ne dit que la vivacité, la gaieté, le désir qui ne sait même pas ce qu’il désire ; cet éclat de vie sur les joues en fleur, le sang si

– 144 – frais aux cols nus : celle-là qui pour avoir couru renverse la tête avec un soupir, le joli geste de celle-ci qui dégage son front des mèches retombantes, les rires repartant sans rai-son, les cris, les poursuites, toute la diablerie naïve des amours avant dix-sept ans.

On se retrouvait dans ces vergers des vieilles métairies où de hautes herbes noires montent toucher les basses branches des cognassiers en parasol. Le soleil, à côté de ces retraites, le soleil et les abeilles ronflaient dans la lumière ; une paix, un bonheur… et que les reines-claudes étaient bonnes, à demi-sucées par les guêpes, chaudes, confites, su-crées… Jean Domaize installait des traquenards pour les chardonnerets au milieu du feuillage. On cherchait ces nids pleins d’œufs que les poules font parfois en cachette de la métayère. C’était de petites fêtes pour la fenaison, la tonte des moutons, le gaulage des noix, la cueillette des pommes. Des parties sous les vergnes au bord de ces ruisseaux si froids, si vifs dans leurs pierres brunes : les écrevisses qu’on pêchait à la balance ou les truites qu’on harponnait à la fourchette…

Le Plampougnis, fort comme un avant-train, soulevait les roches, pour que Gaspard pût plonger le bras dans ces trous d’où le poisson se darde et file, zigzaguant en éclair. Au besoin, il portait ainsi qu’un S. Christophe les demoiselles à l’autre bord et remuait un tronc d’arbre comme un fétu. Toujours aussi cordial que cette odeur de bois frais, de me-nuiserie qu’il gardait sur lui.

Dans ses recommandations dernières, la mère avait dit aux petites de bien prendre garde à souhaiter la fête du père à chaque Saint-Jean, en lui offrant quelque ouvrage de leur main comme elle le leur avait appris et comme il se doit

 

– 145 – dans les bonnes familles. Cette année-là, Grange voulut qu’on allât tous en bande s’amuser dans la campagne.

On avait emporté des saucissons, du pâté de lièvre, des couronnes au beurre et une petite outre de vin de Beaujolais. Le repas dura longtemps à l’ombre des frênes où bourdon-naient des mouches bleues. Puis on se mit à pêcher des écrevisses, qu’on appâtait de grenouilles coupées en mor-ceaux. Bientôt, elles grouillèrent par douzaines au fond du sac, avec ce bruit de gravier remué dans l’eau qu’elles mè-nent. On comptait en prendre surtout une fois la nuit tom-bée, à la lumière des torches.

Cependant, le temps s’était chargé. Comme on s’en avi-sait, un bruit s’éleva, courut dans les bois, puis coups de tonnerre sur coups de tonnerre ! La tempête éclate, une tempête comme on dit qu’il s’en lève quand on jette des pierres dans le lac Pavin. L’eau de tomber à croire qu’on la versait à pleins seaux. Et, les provisions ramassées à la diable, voilà tout le monde en fuite.

Ils étaient dans un fond, à cinq minutes à peu près du moulin de Martial, vers les villages de Barbaliche et Losfournet. Quand ils arrivèrent au moulin, on aurait pu tordre leurs habillements comme du linge de lessive. La grande roue ne tournait pas et tout eût paru abandonné si l’on n’eût vu briller une petite lumière par la fenêtre à gros barreaux.

Gaspard, qui avait pris les devants, heurtait du poing la porte. Une femme vint enfin parlementer. On la devinait ef-frayée par cette troupe qui piétinait devant sa maison, ne comprenant pas ce que ces gens faisaient là, défiante, hési-tante, discutant avec une autre plus jeune avant de se déci-der à tourner la clef de son huis.

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Le meunier était mort à l’arrière-saison, laissant sa femme et sa fille sans un écu vaillant. Elles avaient, la vieille du moins, la méfiance des pauvres qui sont toujours dans le malheur. Grange et les siens entrés, la bonne femme s’activait, brisait des bourrées sur son genou pour les mettre au feu, mais encore craintive, sans un mot, tout en regardant de coin ces gens que le lumignon éclairait mal. Avait-elle bien affaire, comme ils l’avaient dit, au monde des Escures ?

La fille, une jeunesse fraîche comme une feuille de mai, avec on ne savait quoi de clair en toute la personne, pouvait avoir l’âge d’Anne-Marie Grange. Elle était blonde, mais blonde par merveille, du soleil aux cheveux. La pauvre au-rait voulu assez faire pour ces gens réfugiés chez elle. Mais elle n’osait, et puis tout manquait : c’était la misère, la vraie misère, dans cette maison.

La meunière et sa petite vivaient comme elles pou-vaient, de leur quenouille, de quelques coins de terre, des fa-gots faits dans les bois.

Il n’y avait pas deux minutes que Grange et les siens étaient là lorsqu’on cogna de nouveau à la porte. Gaspard va ouvrir, et, trempé comme une soupe, entre, tout à fait en voisin, devinez qui ? Jeuselou du Dimanche, que l’on croyait en train de faire son trafic du côté d’Auzelles.

Il fut ébahi, les Grange encore plus et tout autant la meunière et sa petite, voyant Jeuselou, leur connaissance, trouver en ces gens ces bons grands amis. Mises en con-fiance du coup, elles ne savaient plus qu’imaginer pour ser-vir leurs hôtes, les aider à se changer, à se mettre à l’aise. Les garçons s’en furent dans la grange avec les vieux habits du meunier. Les demoiselles se déshabillèrent et se séchè-rent devant le feu. Marguerite avait été quérir toutes ses

– 147 – chemises. La mère en prenait une, tortillait le col, la faisait tourner au-dessus d’une poignée de paille en flamme, et quand la chemise se ballonnait comme une cloche : « Là, pauvre m’amie, passez-moi ça tout chaud ! »

On s’habilla de vieilles choses, trop longues, trop courtes, à ne pas se reconnaître. S’amusa-t-on ! Et puis le souper, les écrevisses que Gaspard fit cuire lui-même dans un court-bouillon à s’en lécher les doigts ; et puis le retour aux étoiles… Soixante ans après, Hortense Domaize parlait encore du jour où l’on fut surpris par l’orage au moulin de Martial.

 

Voici comment Jeuselou et la petite meunière s’étaient pris d’amitié.

Il ne la connaissait guère, encore, quand un lundi de Fête-Dieu, qui est la grande foire d’Ambert, il aperçut cette Marguerite debout, les nattes défaites, près d’un particulier qui achetait les cheveux. L’homme marchandait en patois, étourdissant la pauvrette de son remue-ménage. Il ne voulait lui donner qu’un écu de trois livres et un coupon de coton-nade où tailler une robe. Elle, elle n’osait demander davan-tage, mais entendait se faire payer tout en argent blanc, sans doute parce qu’on avait encore des créanciers à satisfaire.

Jeuselou s’approcha. La petite, enfin, tombait d’accord avec le marchand. Elle réservait deux touffes de cheveux, juste de quoi se coiffer en bandeaux, sans qu’il parût sous le bonnet qu’on l’avait tondue. Pour les garer des grands ci-seaux de l’homme, elle ramenait ces mèches sur sa figure et les tenait mordues dans les coins de sa bouche.

 

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À cette minute, elle avisa Jeuselou et devint rouge comme une cerise.

— Une minute, Marguerite, écoute. Je sais quelqu’un qui te donnera deux fois plus de tes cheveux.

— Si tu dis vrai… fit la petite en hésitant, le regardant de ces yeux qu’elle avait aussi bleus qu’un ciel de Pâques et grands ouverts, comme s’ils parlaient de naïveté, de gentil-lesse. Et qui ça ?

— Et moi-même, à ton joli commandement.

— Je te savais seulement leveur de beurre ?… Mes che-veux, je ne les vendrais pas à un autre du bourg qui en ferait peut-être une dérision, mais vois, je me fie à toi de bon cou-rage.

Il détortilla le lacet de sa bourse, compta les écus pro-mis et en donna un à l’homme qui grognait de voir aller sur son marché. Puis, empoignant les grands ciseaux, il coupa sur cette tête blonde une petite boucle qu’il plia dans un pa-pier blanc.

— Je couperai le demeurant une autre fois. Mais n’oublie pas que ces cheveux sont miens : tu n’as plus droit de les vendre.

Elle fut si saisie, elle eut le cœur si plein que les larmes lui montèrent aux yeux. Dieu la pardonne, la pauvre petite ! Prenant Jeuselou par la main, elle lui donna un petit baiser sur la joue. Puis la voilà toute rouge de confusion, de joie, et lui, soudain, aussi rouge qu’elle. Comment ne se seraient-ils pas rendus amoureux l’un de l’autre ?

 

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De ce jour, Jeuselou ne jura plus que par Marguerite. Et jamais il ne se sut aussi bon gré de quelque autre chose qu’il ait faite que de cet achat de cheveux.

On retourna souvent vers le moulin de Martial pêcher aux écrevisses. La mère avait acheté une vache. Anne-Marie allait avec Marguerite enlever la crème de dessus les pots de lait, dans l’eau froide de la fontaine.

Ou bien c’était Marguerite qu’on invitait aux Escures. On faisait la partie d’aller tous cueillir des framboises dans le bois, ou couper des gaules de noisetier pour ramer les pois du jardin. Gaspard était d’une belle humeur à quoi rien ne résistait, je dis rien, pas même les ennuis ou les peurs d’Anne-Marie. Et si quelques craintes travaillaient l’esprit du garçon, il n’en laissait rien voir.

 

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