Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 29 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Troisième Pause ................................................................. 160

Ce disant, le pauvre regardait humblement du côté du grand vicaire, lequel sautait tout cramoisi sur sa chaise ; sans doute parce que le sufficit n’était pas de ces beaux, de ces grands… Mais Monseigneur, devinant la simplicité du bonhomme apaisa d’un geste son compagnon. Il fit asseoir le Barthaut près de lui et le confessa si finement que le pauvre déballa tout le paquet. Et quand Monseigneur se leva pour partir, il se dit charmé de ce naïf entretien.

— Vous ne savez pas le latin, mais ne regrettez pas de n’avoir point cette science. Je vous donne ma bénédiction de grand cœur, et de retour à Clermont, je vous enverrai un petit souvenir.

De fait, un mois après, Barthélemy reçut un ballot par le roulage. Et quand l’ayant ouvert il y trouva des livres, – il avait dit à Monseigneur son goût pour la lecture, – il fut le plus surpris et le plus ravi des hommes.

 

TROISIÈME PAUSE

 

Mœurs et conditions de la Poule-Courte. – Tout eût été pour le mieux si la Poule-Courte n’avait jeté les hauts cris en retrouvant son anichon sans plus de queue qu’un boule-dogue. Cela faillit faire du vilain, le magister s’étant accusé du méfait. Elle se radoucit, toutefois, contente qu’elle était de serrer dans son boursicot le napoléon que Monseigneur avait laissé pour le sufficit. Mais n’étant pas portée de bon vouloir envers Barthélemy, – puisqu’elle désirait instruire et régenter à sa place la petite Pauline Grange, – elle en retint d’abord qu’il ignorait le latin, ensuite qu’il avait voulu lui faire affront en coupant la queue de son âne.

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Certainement, pour trop aimer les farces, Gaspard en fit une assez méchante, ce jour-là, au bourriquot qui n’en pou-vait mais. Enfin, qu’on songe au bien et qu’on laisse le mal.

Il en eut regret quand il vit que le tour porterait tort à ce pauvre Barthaut si quelqu’un relevait la bévue. Par bonheur, les voisins n’eurent pas le moindre vent du sufficit.

On peut dire par bonheur, car on en a le droit. La Poule-Courte avait si bien attaché le grelot, dans son désir de sup-planter le bonhomme aux Escures, qu’on commençait à par-ler de prendre un autre magister.

Lorsqu’elle se mettait sur le compte de quelqu’un avec ses commères, Dieu sait s’il faisait bon passer par leurs langues ! Pour avoir des souliers de bon usage, selon le mot de chez nous, il faut en faire l’empeigne en rancune de prêtre et la semelle en langue de béate, vu que l’un et l’autre jamais ne s’usent. Tant y a que la Dorothée ne laissait pas la sienne sous le traversin en se levant.

En son jeune âge, elle n’avait pu jeter le grappin sur un mari. Mais, et c’est une religieuse qui me le disait, quand une fille entend se marier, rien ne saurait la tenir : elle prendrait plutôt un chien coiffé que de rester demoiselle. Comme le chante la prière des filles de Craponne :

 

Ô Jeusé !

Un petit ou un vé,

Ma qu’aye un chapé !

 

Ô S. Joseph ! un petit ou un vieux, suffit qu’il porte cha-peau !

 

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La Dorothée fit tant des pieds et des mains, des ongles et des dents, qu’elle se fit épouser d’un honnête menuisier du bourg. À coup sûr, cet homme avait tété du lait de bonne mère puisqu’il ne devint pas promptement enragé en sa compagnie. Mais, le pauvre, patient comme les pierres du chemin ! La Poule-Courte avait pris l’habitude, plus pour l’emmalicer que par dévotion vraie, d’aller faire à l’église des séances qui n’en finissaient plus. Les plaintes de son mari et les remontrances de son curé, – qui lui représentait que le devoir d’une bonne femme est en premier lieu de gouverner sa maison, – faisaient qu’elle s’y entêtait davantage. Un jour, on vit le menuisier entrer par le porche. D’une main il portait une marmite, de l’autre un seau où nageaient des légumes tels que choux verts, raves et pastenades. Il posa seau et marmite à côté de son épouse en oraison et lui dit doucet-tement :

— Vois, m’amie, je ne t’empêche pas de venir à l’église, mais au moins, fais-y ma soupe !

Dites, j’en connais plus d’une, et vous en connaissez par là aussi bien que moi, qui voudraient avoir un mari d’aussi bon naturel. Voilà l’homme que la Poule-Courte faisait enra-ger tout son saoul.

Quand elle avait quelque prise avec lui, c’était merveille de l’ouïr, cette langue de vipère. Elle lui défilait tous ses torts et malheurs, depuis un grand oncle qui avait failli aller aux galères pour un quarteron de pommes volées, jusqu’à sa ri-bote de la veille au soir, à cet ivrogne, ce bambocheur, man-geur de maison et faiseur de dettes, ce porc de glands, bon à tout dévorer dans un ménage ! Et ce train pour un verre de vin bu avec les compagnons. Que si, à bout de patience, il lui caressait le museau d’une mornifle, ah ! merci de moi ! que

 

– 162 – lui fallait-il entendre ! Il n’avait qu’à la festoyer ainsi d’un ou deux camouflets, la vigile des fêtes : ses péchés lui étaient dits sans que pas un fût oublié, et certainement il n’avait plus besoin de faire son examen pour aller à confesse.

De fâcherie ou autrement, le menuisier mourut, et ses années de mariage durent lui être comptées là-haut sur son temps de purgatoire. Dorothée descendit demeurer à Am-bert, où elle avait un frère, et y fit la veuve avec beaucoup d’ostentation, ne parlant jamais de son pauvre défunt sans force soupirs et gémissements.

Elle habitait une maisonnette d’un simple rez-de-chaussée, adossée au mur de l’hospice. Par une veillée d’hiver, comme elle était devant ses tisons et poussait pour édifier deux autres béates, ses commères, des lamentations capables d’empêcher le quartier de dormir : – « Ah ! pauvre Michel, je ne te verrai plus ! Ah ! reviens, pauvre Michel, re-viens chercher ta Dorothée », – tout d’un coup, ho ! petits, mes amis ! dans la cheminée, un cri effroyable, une masse noire qui dégringole sur les braises, et au milieu d’une odeur de roussi, d’un nuage de fumée et de cendre, un énorme oi-seau qui saute au visage de la Poule-Courte… Les deux béates courent peut-être encore. La Dorothée, elle, chut sur le plancher de tout de son long, croyant qu’à ses appels son mari défunt ou quelque diable d’enfer venait véritablement l’enlever.

Or, c’était le paon de l’hospice. Peut-être avait-il pris les cris de la veuve pour ceux de sa paonne. Du jardin, il s’était venu percher sur la planche servant de toit à la cheminée. Et cette planche avait basculé. De là toute l’affaire. Avant qu’elle fût éclaircie, il y eut de beaux hurlements.

 

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Dorothée en garda rancune à la ville et regagna le bourg, – c’était à peu près au temps où Grange achetait son domaine. Mais au Monestier elle fit dès lors état de ce sé-jour, signalant la considération que le monde comme il faut avait pour elle. « C’est moi que j’étais celle qui lavillait les abbés ! » disait-elle en gonflant le cou, parce qu’on l’avait prise une fois pour laver les aubes et les surplis de la cure. Elle se serait mise volontiers sur le pied de tout régenter dans l’endroit et aurait voulu fréquenter dans les familles riches.

Le curé du Monestier ne vit pas son retour sans un tremblement, connaissant la Dorothée pour une de celles qui trouvent à redire sur tout et qui, selon le dicton, corrige-raient le Magnificat.

De fait, elle n’était pas là de huit jours qu’elle se mit en tête de reprendre le pauvre desservant, qui confessait mal, et surtout qui disait trop vitement la messe. La voilà clabau-dant partout, déclarant qu’il fallait écrire à Monseigneur, et finalement un jeudi, jour de marché, allant à Ambert porter ses plaintes à M. l’archiprêtre. Le curé du Monestier disait l’office d’un tel train qu’elle n’était qu’au Lavabo qu’il était déjà au Sanctus.

— Au Lavabo ? fit M. l’archiprêtre envisageant la Doro-thée qui n’était pas toujours fort nette de sa personne, eh bien, restez-y, ma bonne femme, restez-y.

Ils avaient, les desservants de ce temps-là, quelque peine à contenter leurs paroissiens. Ceux-ci, en vrais glo-rieux, étaient toujours tentés de ne pas les juger assez rele-vés. Et pourtant, ha, ils avaient besoin de grands docteurs, étant eux-mêmes juste assez doctes pour connaître leur pied de leur sabot.

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Une fois, le monde de Vertaizon s’avisa de trouver mau-vais que le curé n’amenât tant seulement jamais ce mot de Vertaizon dans les prières à l’église, et pas même le jour de la vogue. Lui, en habile et bon clerc sut bien se tirer de ce pas difficile. À chaque fête du bourg il fit dorénavant chanter le verset : Avertes undique mala. C’est du latin. Ça veut dire : À Vertaizon, toute espèce de maux ; ou quelque chose d’approchant.

Mais si l’on enfilait ces contes, l’un suivrait l’autre et ce serait trop s’écarter du grand chemin. Revenons à Dorothée, à Barthélemy et aux Grange.

Quand la Poule-Courte eut médit du curé en cent fa-çons, voyant qu’elle n’y gagnait rien, elle jugea meilleur de se déchaîner contre le magister. Ceux qui savent les dessous des cartes, content qu’elle le guigna pour époux, car la Doro-thée pouvait ressentir les aiguillons de la chair et l’on pré-tendait qu’en sa belle jeunesse elle avait eu certaines aven-tures… Elle s’était d’ailleurs mise bien au-dessus de ces pe-tits bruits. Reste que mon Barthaut, simple et fin comme un enfant, qu’il démêlât ou non la chose, sut éviter les pan-neaux tendus et garder sa liberté.

Mais de là une aigreur bien conditionnée contre le bon-homme.

— Est-ce que ce n’est pas une honte pour l’endroit un pédagogue pareil ? Ce joli chantre en sabots ! Au moins s’il portait des souliers à boucle, comme il se doit quand on est un peu d’église ! Je vous dis que ses moutons de jadis en sa-vent plus que lui. Ha, vous autres ! Les gens se riraient bien de nous s’ils connaissaient notre misère.

 

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— Vous devriez l’épouser, tenez, la Poule-Courte, glis-sait le maréchal. Vos besicles iraient bien avec les siennes. Il vous naîtrait de petits porteurs de lunettes qui se pousse-raient dans le monde. Je veux que vous ne soyez pas tout à fait du même naturel, mais c’est ce qu’il faut dans un mé-nage : huile et vinaigre font la bonne salade.

— Il suffit, pauvre Antoine. J’ai trop compris à quoi al-laient certaines petites manières de tourner autour de moi. Mais si jamais j’avais voulu me laisser tirer de mon veuvage, j’aurais trouvé d’autres galants que ce jacquot en habit de rase brune, comme un rémouleur, plus fait pour être berger de moutons que maître d’enfants baptisés.

Gaspard l’avait vue venir de loin avec ses gros sabots, la Poule-Courte. D’abord il ne fut pas surpris que, curieuse comme une marmotte et aimant se mêler de tout, elle se fau-filât aux Escures et cherchât à s’y établir. Le oui comme le non, le blanc comme le noir, tout lui était bon à revenir y montrer sa mine de fouine. Mais pourquoi se requinquait-elle de la sorte, maintenant, portant un magnifique châle jaune à palmettes et un chapeau de paille noire sur son bon-net du pays, oui, pourquoi tâchait-elle de faire, plus qu’il ne lui appartenait, la femme de la ville ? Tout cela ne valait rien.

En attendant, la Dorothée menait sa bataille contre Bar-thélemy et la menait tambour battant, ayant ouï dire par Mme Domaize qu’on mettrait l’an prochain Pauline au grand couvent fermé d’Ambert.

 

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