Gaspard des montagnes - Tome I
Quatrième Pause ............................................................... 102
Il a reconduit le petit garçon chez son père. Puis il est al-lé, oui, se faire dépouiller de ce pas. Et il s’était mis en un courage tel qu’il arrachait lui-même sa peau.
Un homme du Fournet l’a figuré ainsi, tirant sa peau et tenant un couteau, en une belle statue de bois qu’on peut voir dans l’église de Saint-Amand Roche-Savine. Car il fit un grand saint, S. Barthélemy, patron des sabotiers et protec-teur de la paroisse de Saint-Amand, laquelle le fête au di-manche qui vient après le vingt-quatrième d’août.
QUATRIÈME PAUSE
Le grand malheur des pauvres Grange dans la nuit des Trépassés. – La nuit, cependant, était venue, cette nuit de la Toussaint, qui passe pour la plus noire de l’année. Les cloches recommençaient de sonner le glas des trépassés et sonneraient de ce branle jusqu’à l’aube. Leurs coups de bat-tant caverneux s’abattaient du clocher, grondant, s’élargissant, faisant rebrongir tout le village. Et le vent s’était levé, comme il arrive cette nuit-là. Il sifflait sous les portes, il miaulait par les cheminées ; et loin, d’entre les sa-pins des bois, c’était avec lui les âmes en peine qui gémis-saient dans la montagne.
Au dehors le noir, la tourmente, ce bruit qui semblait ne devoir finir jamais plus. On se sentait oublié là, dans cette maison au fond du vallon, et près d’être emporté par la tem-pête qui battait les bosses des forêts écrasantes à l’entour.
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La mère ne rentrait pas : cette même idée pesait sur tous. On ne disait mot. Tandis que le vacarme roulait par les airs, c’était dans cette salle un silence inquiet. Sur son tabou-ret, Grange tendait les paumes à la flamme et la regardait comme s’il suivait en ces ressauts les pensées de sa tête.
Gaspard fit signe au Nanne, assis à côté, sur le coffre à sel, et l’autre alla quérir la lanterne de corne.
Il allumait un brin de chènevottes, quand il resta là, courbé vers le feu, tournant le cou, tandis que chacun se fi-geait pour tendre l’oreille. Un bruit tel que d’un fort soupir et de quelqu’un tâtonnant sur le seuil…
La porte s’ouvrit, on vit la mère. Mais, vrai Dieu, dans quel état ! Plus pâle que cire d’église, le visage défait, point reconnaissable : une maladie de quinze jours ne l’aurait pas tant changée. Elle se laissa tomber sur une chaise basse plu-tôt qu’elle ne s’assit. Le cœur lui sautait dans la poitrine comme une bête dans un sac.
Je laisse à imaginer l’effet d’une rentrée pareille : l’un qui s’empresse sans pouvoir parler, l’autre qui demeure cloué sur place et s’effare et questionne… Anne-Marie fut la première à se retrouver : on s’agitait encore au hasard qu’elle assistait sa mère, lui donnait un verre d’eau où fon-dait une pierre de sucre. Et la mère, tout en buvant, essayait de dire…
Elle avait accompagné assez loin, en causant, la cousine de Marsac. Si bien qu’il faisait nuit lorsqu’elle rentra dans le bourg. Arrivée proche de la fontaine, soudainement, une masse comme d’une personne lui avait sauté sur le dos, pas-sé les bras autour du cou, et des deux jambes serré la taille. Mais une masse lourde, lourde, si lourde… Nul moyen de
– 103 – crier ni de s’en débarrasser. Elle l’avait portée pendante à ses épaules jusqu’à cette place où est la croix de mission. Là, la galipote s’était laissée couler à terre et avait disparu…
La mère parlait encore quand le tremblement la reprit. Elle avait eu le cœur décroché. La fièvre vint, et tout de suite, une fatigue à faire croire que la pauvre allait passer. On fut obligé de la coucher en hâte dans un des lits-placards de la salle.
Un moment après, autre fatigue encore plus grande, dont on eut bien de la peine à la faire revenir.
Le Nanne courut chercher le curé qui entendit la malade en confession. Puis, le mal empirant, il revint passé minuit avec les saintes huiles et l’administra. Les cloches sonnaient toujours à branle, et toujours la tourmente.
Ah ! ce que fut cette nuit ! Les hommes plantés sur leurs pieds qui ne savaient que faire pour se rendre utiles, et tout juste bons à embarrasser le passage ; les servantes affolées qui pleuraient et jetaient les hauts cris ; le médecin qui n’arrivait pas, – on avait pourtant dépêché Gaspard à che-val… Le trouble, les sanglots, les hauts et les bas de l’espérance, les exhortations de la mère à ses filles, ses adieux à elles et à Grange, tout cela retournait le cœur. Des heures pareilles mûrissent une enfant de quinze ans.
La mère avait demandé pardon à tous, et aux domes-tiques mêmement, des torts qu’elle pouvait avoir faits et des impatiences qu’elle avait données. Mais la pauvre, avait-elle à demander pardon, puisque pas un ne l’avait jamais vue hors de son devoir ? Grange, le visage en feu et mouillé de larmes, tenait sa main. Il voulait parler : les paroles lui sé-chaient à la gorge. Et elle le suppliait de se remettre, de son-
– 104 – ger qu’il faut nous résoudre à ce qu’il plaît à Dieu de faire de nous, car sachant qu’il fait tout, on doit aimer tout ce qu’il fait… Lui, secouait la tête comme s’il ne voulait rien en-tendre…
La mère rappela d’un signe Anne-Marie. Elle était épui-sée et ne faisait plus que chuchoter : son visage se creusait, devenait vert comme celui d’une noyée de deux jours.
— Ma pauvre petite, tu vois que je vais vous laisser… Tu es l’aînée, ce sera toi la femme de maison. Tu feras dire les soirs la prière aux domestiques, tu veilleras au linge, aux habits, aux provisions, comme je te le montrais, et à la bonne conduite de tout. Il te faudra ne plus penser à toi, mon Anne-Marie, mais à ton père et à ta sœur. Je te les laisse, c’est toi qui me remplaces, je m’en vais tranquille. Sans cette pensée je me tourmenterais trop et ne penserais pas à Dieu comme il faudrait. Veille bien sur tous deux, sur Pauline et sur ton père. Ho, mes petites, mes pauvres pe-tites…
Elles, retenant leurs cris et ne pleurant que par reprises, se montraient entendues à la soigner comme de vraies femmes. Néanmoins la vie baissait. Soudain la mère tenta de se dresser sur son séant : elle demanda Gaspard dans un souffle ; – il était à Ambert, pendu aux sonnettes des méde-cins sans pouvoir en décider un à le suivre par une nuit pa-reille. Elle parut alors vouloir recommander quelque chose à Grange, mais on ne put savoir quelle idée lui était venue.
Puis elle se trouva si mal qu’il fallut dire les prières des agonisants :
Rendez-vous propice, pardonnez-lui, Seigneur,
Rendez-vous propice, secourez-la, Seigneur…
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