Gaspard des montagnes - Tome I
Troisième Pause ................................................................. 227
TROISIÈME PAUSE
Le bois des Fourches. – Les endroits défortunés. – La fon-taine de Malagoût. – Quand Gaspard remontant des Cha-pioux à travers prés arriva au haut de la côte, la troupe se trouvait hors de vue. La nuit d’ailleurs était tombée. « Je vais couper tout droit en pressant le pas. » Et sans plus y penser il est entré sous les arbres.
Le bois des Fourches porte ce nom peut-être simple-ment parce qu’il est à la fourche des routes, entre trois che-mins : le grand chemin, celui qui en part pour monter à Fournols, et celui qui coupant les deux autres va des Escures au bourg de Saint-Amand.
Ou peut-être, comme les vieux l’attestent, parce que là se trouvaient les fourches de justice, les potences où les sei-gneurs de Roche-Savine faisaient pendre le monde dont le nez leur déplaisait. (On les a démolies à la grande révolution et on en a même porté les pierres au bourg.)
Il n’importe. Le point, c’est que le bois des Fourches, – où du reste on arrêtait parfois à main armée, – avait une ré-putation fort maléfique. On en pouvait conter ce qu’on conte de quelque autre forêt en mauvaise odeur dans la mon-tagne : qu’un jour le diable se promenant par là avec le vent son compère pour lui tenir compagnie, « j’ai, dit le diable, af-faire céans ; tandis que j’y vaque, demeure ici à m’attendre ». Et il entra dans le bois. Depuis il n’en est plus
– 227 – sorti et le vent continue de faire son métier de vent tout à l’entour.
Il le fait en cet endroit, souffle que souffleras-tu ! et même le Guillaume de Montfanon, – mais c’était un farceur, – voulait que le bois eût pris son nom de ce que le vent s’y démène toujours de façon à relever les jupes et à faire voir les jambes jusqu’à la fourche.
Tant y a que ceux qui s’y étaient aventurés de nuit avaient vu de loin briller une lumière, et, chose plus singu-lière, une lumière qui changeait à tout moment de couleur, maintenant bleue, maintenant verte, maintenant jaune…
La Dorothée en faisait de grands contes. Et certain soir que Grange accompagnait Barthaut jusqu’au grand chemin après une veillée, ils avaient parfaitement vu tous deux cette fameuse lumière à travers les arbres. Ce dicton courait donc qu’il ne fallait pas aller aux noces sans couteau, ni passer devant le bois des Fourches sans porte-respect. On aurait cherché le détour à deux heures de marche plutôt que de traverser ce méchant coin.
Il est des endroits de maléfice où, comme si le lieu le portait, arrivent de tristes accidents. Il semble que de mau-vais esprits s’occupent là à guetter leur avantage. Le monde de campagne a toujours tenu cela pour certain et évité ces endroits qu’on dit défortunés. « Co ne vau re de passa per ati », ça ne vaut rien de passer par là, font les vieux dans les veillées en branlant le front.
Les gens de Thiolières n’ont aucune joie à se trouver la nuit près de la fontaine d’Acelu, ou sur le pont du torrent vers Picquolagne. De l’autre côté de la vallée, non loin des sapins et des antiques tours rondes du Bouchet, c’est le val-
– 228 – lon de Rochelie où, à minuit, on court fortune de voir le pied-fourchu. On parle aussi de certaines pierres de la mon-tagne entre Valcivières et Saint-Anthème : Le Pialou, la Pierre Basane, une singulière roche noire, toute seule sur ces pâturages battus des vents… Mais je n’ai jamais eu la curio-sité d’aller faire un tour dans ces quartiers-là…
Dans le Forez est en renom une fontaine qu’on nomme la fontaine de Malagoût.
Un soir de dimanche, à l’auberge, comme un garçon fai-sait le fendant, quelque buveur lui dit avec un clin d’yeux : « Oui, oui, je gage que tu n’irais pas là-bas crier trois fois de suite : Je suis à la fontaine de Malagoût ! – Moi ? que gages-tu ? – Gageons bouteille. – Eh bien commençons par la boire, nous verrons qui la paiera ! » On tope, on trinque ; puis le vantard se met debout, serre sa ceinture, plante son chapeau sur l’oreille. L’hôtesse le tira vers la muraille : « Tu ferais mieux de payer la bouteille et de te tenir en repos. Mais si tu veux y aller, emporte au moins le chat noir sous ta veste ! » Pour que le mauvais passe d’abord sa rage sur la bête, comme le savent bien ceux qui vont appeler le diable au carrefour.
C’était une nuit de tourmente où tous les vents se bat-taient, tandis que les nuées filaient dans le noir par le milieu de l’air. Le garçon ne vit quoi que ce fût auprès de la fon-taine. Seulement, quand il eut crié trois fois, il entendit une voix, venue de sous terre, ou d’en haut parmi l’ombre, lui crier à son tour : « Sans ton confrère chat, je te tiendrais compagnie à la fontaine de Malagoût ! »
Il n’en fut rien de plus, et le gars s’en revint à l’auberge. Mais, comme s’il avait eu les sangs tournés, il tomba mort sur le pas même de la porte.
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On ne sait point tout ce qu’il y a. Et le plus simple de beaucoup est d’éviter ces endroits défortunés. À la fin cha-cun, par coutume, prend la détourne.
C’était sans y songer, dans son désir de couper au plus court, que Gaspard était entré dans le bois des Fourches. Il avait enjambé le fossé et escaladé le talus quand la chose lui revint à l’esprit. Ma foi, il aurait tout autant aimé se trouver sur la chaussée, oui, d’aplomb dans ses souliers et prêt à voir venir… Lorsque, ayant tant et tant entendu conter de faits étranges, on a toujours vu les gens se comporter selon les enseignements de ces histoires, il faut avoir la tête bien so-lide pour agir autrement que tout le monde.
— Qu’est-ce que tu feras, maintenant ? Allons, ça va bien. Si le diable veut t’avaler, tu te mettras en travers.
Gaspard avait senti qu’il y aurait de la lâcheté à sortir du bois. Et pourquoi ne viendrait-il pas à bout, si quelque si-nistre créature rôdait par là, d’en désengeancer le lieu ? L’idée s’enfonçait dans son crâne d’Auvergnat. Ses amis et lui s’étaient plus inquiétés des mauvaises gens que des en-droits défortunés. Précisément c’était chose à voir. Quand il lui faudrait patrouiller partout, et y demeurer la nuit entière, il saurait le fin mot de la diablerie.
Il ouvrit son couteau et le laissa tout ouvert dans la poche de sa veste. Puis remontant des deux mains ses brayes, il se mit à rire en murmurant pour soi : Sés un lapien subre le terrain ! Je suis un lapin sur le terrain ! mot qu’un vieil oncle surnommé le Lapienchou, avait si souvent en bouche que cela lui valait son sobriquet.
Un autre ne se fût pas senti trop à l’aise. Pas un bruit en ce coin désert ; puis tout soudain, faisant croire au pistolet
– 230 – qu’arme un homme en embuscade, le craquement d’une pomme de pin qui s’ouvre. Ou bien l’appel d’un grand-duc – ho, ho, ho ! – tel qu’on se retourne, prêt à jurer que quelqu’un vous hèle. Ou bien encore un froissis dans les ge-nêts, comme si des brigands tapis les écartaient pour sortir. Ce silence traître des bois qui semble toujours sur le point d’éclater en un terrifiant vacarme… Le désordre des roches et des broussailles dans le noir, et les caprices de ces sen-tiers de hasard sous les branches tortes…