Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 15 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Troisième Veillée ............................................................ 84

TROISIÈME VEILLÉE

 

 

PREMIÈRE PAUSE

 

La médaille bénite. – Les postes de lièvre et l’affût la nuit dans les bois. – La lutte du Plampougnis et de la Bête-Noire. – Ce même soir, Gaspard alla faire un tour dans le bourg pour prendre langue.

Les uns mettaient tout sur le dos du Guillaume de Mont-fanon ; quelques autres sur celui du Six-Mions de la Côte. Toujours est-il que la bête continuait de mener son train par voies et par champs. Ceux qui passaient pour entendus en ces matières disaient que, d’après son marché, il lui fallait courir dans sa nuit sept paroisses.

Toutefois, il était certains coins, carrefours, vallons ou fontaines, qu’elle hantait de préférence. De ces coins qui ont mauvais renom, tels que sur le plateau d’Échandelys, cette Croix des Trois-Croix qui voit souvent rôder des loups-garous. Entre la Fougère et la Faye, encore, le ravin des Couleires où lesdits loups-garous tiennent l’assemblée au-tour d’un grand feu. Et certains paysans, rentrant chez eux de nuit, ont bien vu une tête de cheval en flammes dévaler en roulant la pente de cette ravine.

Gaspard en écoutant tous ces dits se faisait une petite promesse…

 

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La veille de la Toussaint, sur les quatre heures, il vint re-joindre au jardin Plampougnis, qu’il cherchait. Et, dès qu’il l’aperçut :

— Eh bien !… ce soir ! lui lança-t-il.

Il pelotonnait une cordelette, qu’il fourra dans sa poche. Alors seulement il avisa Anne-Marie qui se relevait derrière une planche de choux, tenant des pieds de céleri dans ses mains pleines de terre. Elle et lui se considérèrent un instant avec une pointe d’embarras.

— Oh ! Gaspard, fit-elle, regarde ta veste : elle se dé-coud à l’entournure… Donne-la moi : je vais y faire un point pour demain, jour de fête.

Il fallut qu’il la donnât, bien qu’il ne vît pas trop où la couture lâchait.

Cinq minutes après, il revint la quérir.

Pour profiter d’un reste de jour, Anne-Marie cousait dans ce bout de hangar à demi-clos de planches où le père avait son établi :

— Voilà, dit-elle vite, ne grogne pas, tiens !

Gaspard prit sa défroque, – elle était de bure bleue, quelque peu reprisée aux coudes, – mais au lieu de l’enfiler, il se mit à en palper les doublures. Tout de suite, il sentit sous son pouce quelque chose de rond comme une piécette. Il releva les yeux sur sa cousine, et ils virent qu’ils s’étaient devinés.

— Je me suis bien doutée, dit-elle…

— Et moi aussi, je me suis douté, dit-il.

 

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Il tâtait la médaille bénite qu’elle venait de coudre là, ayant compris qu’il irait chasser la Bête-Noire. Les joues d’Anne-Marie avaient pris un tel éclat de jeunesse que le vent semblait lui avoir fleuri la mine. Gaspard se sentit si at-tendri et si aise qu’il en fut transporté. Sans autre façon, il l’embrassa, et le revoilà lui souriant, lui riant, la regardant comme s’il voulait apprendre sa figure par cœur…

… Par la petite allée bordée de fraisiers et d’oseille, il al-lait, si allègre dans ses souliers que la terre ne le portait pas. Pour rien, pour se donner du jeu, tout d’un coup, il sauta par-dessus la haie, comme un loup, et s’en fut à travers pré vers le bois-bocage. Il aurait passé dans le feu pour sa cou-sine : « Si je la prenais en amitié, songeait-il, vrai, je ne me sentirais plus ! »

 

Après la soupe, par un demi-clair de lune, ils sortirent, Plampougnis et lui.

Il avait eu la pensée d’écrire aussi à Jeuselou du Di-manche ; mais Jeuselou était de petit tempérament et peu propre à la lutte ; tandis que Plampougnis, à dix-huit ans, ne craignait guère d’hommes, collet à collet.

L’arrière-saison, cette année-là, était belle, le temps doux. Gaspard et le camarade allèrent se tapir à cinq cents pas l’un de l’autre, chacun en un poste de lièvre. Parce que chez nous, on chasse ordinairement la lièvre, comme on dit, à trois ou quatre… Quand le chien a empaumé la voie, on le laisse se débrouiller seul et chacun court prendre un de ces postes que savent bien les gens du pays, un carrefour, une croisée de sentiers, bref, un point qui commande plusieurs

 

– 86 – passages. Comme le lièvre suit toujours les chemins, on l’attend là à l’affût.

Ces deux garçons, donc, qui n’avaient rien à apprendre, se postent en des lieux où ils avaient chance de toper la Bête-Noire. En travers des sentes, à un demi-pied de terre, ils tendent un fil d’archal d’un arbre à l’autre. Puis, les voilà blottis de façon à ne pas manquer le gibier, vu que la gali-pote devait prendre ses sûretés et avoir toutes les ruses : quand on sème des épines, on ne va pas sans sabots.

Une singulière chose d’être la nuit à épier dans ces bois mal hantés. On s’y sent comme guetté : ces roches, ces fou-gères, ces souches biscornues peuvent chacune cacher un homme. Un cri d’oiseau, le passage d’une bête, et même ce silence fait de froissements de feuilles, tout parle d’embûches. L’imagination travaille sur ces petits bruits inexplicables. À la lumière de la lune, on croit apercevoir dans cette corne de taillis un homme enfroqué dans sa li-mousine et le chapeau sur les yeux. Lorsqu’on l’a vu, impos-sible de ne plus le voir : on distingue jusqu’à ses bouton-nières ; et impossible de revoir la masse de feuillage qu’on a réellement devant soi. Ou bien, c’est contre ce sapin aux branches étalées bas sur une traînée de champignons… ou bien encore dans ce bouquet de frênes au bord de la sente…

Plampougnis se serait embarqué gaillardement dans les hasards. Gaspard, lui, trois ou quatre autres, n’avaient que trop de goût à faire les aventuriers et les chevaux échappés. Le gars aurait su trois malandrins dans ce hallier, c’est sans frayeur qu’il aurait retroussé ses manches : et hardi petit, mon ami !

Mais au milieu de ces faux-semblants et de cet incertain chuchotis de la nuit, un malaise, à la longue, embrouillait les

– 87 – idées. Non pas une peur : un malaise. Il faut bien que le lan-gage de ces bois dans l’ombre de minuit parle aux imagina-tions, puisque tant de contes rapportent les aventures que les gens ont cru leur être arrivées ainsi, alors qu’ils faisaient route seuls sous la ramée, en revenant de foire. Plampougnis se secouait de temps à autre, mais une gêne descendait sur lui, lui pesait sur les membres. Il lui semblait que quelque créature était là, derrière, qui allait le prendre par les reins…

Depuis deux heures peut-être il se tenait accroupi, guet-tant de tout son sens, quand soudainement la chose arriva : la Bête-Noire qui passe à le frôler et trébuche dans le fil d’archal… Mon Plampougnis qui saute dessus, l’agrafe, la renverse dans le chemin cul par-dessus tête.

L’autre, ceinturée, se débattait à grands coups comme un brochet qu’on tire hors de l’eau. Et de se secouer, et de ruer, et de se rouler tous deux en écrasant les genêts de la sente. La bête grinçait des dents pour donner de l’épouvante au garçon. Mais lui, sans s’étonner, crochait dur. À la fin, il vient à bout de la coucher sous ses genoux, et, pour la voir nez à nez, se met en devoir de lui arracher sa peau.

Rien de plus coriace que peau de loup-garou. Je me suis laissé conter que quand un nommé Planevialle de Sauxil-langes mourut, ses héritiers trouvèrent dans son coffre à ha-bits une de ces dépouilles. Ils décidèrent de la brûler, de peur de scandale, et la jetèrent dans un four. Qu’en advint-il ? Il en advint que le four éclata comme si on y avait jeté un sac de poudre de mine ; et l’on entendit le pet de deux lieues de loin.

Plampougnis, donc, s’y retournait les ongles sans lâcher la galipote, qui continuait de se démener telle qu’un diable dans l’eau bénite :

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— Je ne te laisserai pas aller… que je ne sache ton nom…

— Tire-toi de là, marmonnait l’autre, haletant à la façon d’un bœuf qu’on égorge. Ce que tu fais… tu le paieras cher… Il y en a d’autres… plus forts que moi… derrière moi.

Plampougnis n’était pas garçon à se laisser pousser par des menaces. Et la galipote étouffait. Il a bien fallu qu’elle parle. Elle a dit son nom. Elle a dit :

— Je suis le Guillaume de Montfanon, puisque tu veux le savoir.

Or, Plampougnis l’avait déjà compris et reconnut le par-ticulier à sa voix.

La galipote venait à peine de se confesser que, profitant de ce que le gars lui donnait un peu de relâche, elle lui fait traîtreusement lâcher prise. Plampougnis la sent glisser telle qu’une anguille et ne la voit que sauter dans les genêts, où elle disparaît comme si la terre l’avait bue.

Un peu camus, il revint ramasser son chapeau, puis s’étira en faisant craquer ses jointures. Gaspard arrivait tout juste, au grand galop, ayant entendu les cris d’appel. Plam-pougnis lui conta ce qui venait de se passer, sans aucune gloriole, car si quelqu’un n’était point glorieux, c’était ce bon grand frisé-là. Il s’accusait fort d’avoir, par naïveté, lâché la galipote. Mais enfin il avait reconnu le Guillaume de Mont-fanon.

Eh bien ! on savait ce qu’on voulait savoir.

… Ils touchaient aux premières maisons du bourg, quand d’un bois, sur la gauche, ils entendirent un éclat de rire perçant, haut, moqueur, assez pareil au cri de l’écureuil,

– 89 – qui est moitié rire, moitié hennissement, comme si le loup-garou eût voulu se gausser d’eux.