Gaspard des montagnes - Tome I
Quatrième Pause ................................................................. 26
Parce qu’il avait ainsi le mot pour rire, les gens disaient qu’il n’était pas fier. Ils plaisantaient avec lui, mais plutôt par flatterie, sans trop s’en douter, que parce qu’ils se sentaient là en humeur joyeuse.
Sa femme revint du bourg contrariée au possible. La nièce de monsieur le curé avait un rhumatisme. Sa fille Zu-lime s’était fait prier… Enfin il était entendu qu’Anne-Marie irait la chercher dans l’après-midi : elles mangeraient et cou-cheraient ensemble, gouverneraient tout à leur plaisir.
On appela Anne-Marie et on lui dit la chose. Elle rougit un peu, – elle était assez finette pour se douter de l’inquiétude des siens, – et elle parut avoir l’esprit en repos. Sa mère, alors, lui recommanda de tout clore soigneuse-ment, à cause, ajouta-t-elle, des bêtes sauvages qui pour-raient venir du bois. Anne-Marie, si elle avait de la crainte, n’en fit pas montre. C’était forcé que ses parents s’absentassent tous les deux, et si elle tenait de son père une certaine roideur de caractère, de sa mère elle avait la sou-mission qui fait accepter et même aimer ce qui ne saurait être autrement.
Sur les deux heures de relevée, les Grange montèrent sur leur mulet, elle en croupe arrangeant ses jupes, lui fouail-lant déjà la bête de la bride. Et ils se mirent en route, pressés d’être de retour.
QUATRIÈME PAUSE
La rencontre des Grange au retour avec le valet. – Anne-Marie et son amie. – La lâcheté de Zulime. – Le lundi, sur le
– 26 – midi, Grange, qui revenait avec sa femme et la petite Pau-line, s’entendit héler dans le bois par son valet, qui rentrait aussi à Chenerailles. Le Nanne marchait dégingandé, de ses longues pattes d’araignée, mais tout plan-plan, et n’avait point la contenance d’un homme qui vient de perdre son père.
— Mon père ? Santé de cheval et jambes de lièvre ! Il a quatre-vingts ans sonnés et je l’ai trouvé qui arrachait des genêts sur la côte. Pour l’ouvrage, il ne se bougerait pas de-vant un jeune… Le joli oiseau qui me porta cette lettre, s’il me tombe jamais sous la patte, je lui travaillerai le casaquin d’une façon dont il se souviendra.
En apprenant que la lettre était fausse et supposée tout exprès, Grange changea de visage. À ce moment, comme ils approchaient du domaine, une bête se sauva du fort d’un buisson, faisant faire un écart à la mule. Le valet se baissa pour jeter un coup d’œil et avisa sous cette épine un chien crevé.
— Oh ! mon Dieu ! c’est la pauvre Trompette… Il y a un malheur par ici, dit-il comme pour soi, sourdement.
Sans doute avait-on jeté quelque boulette sur le chemin ; et la chienne en revenant du bourg avec Anne-Marie et Zu-lime avait été empoisonnée raide. Ils se sentirent tout froids.
— Écoutez, maître, je n’ai pas pu me remettre en route le samedi, j’avais un talon emporté après cette diablesse de trotte. Et puis chez moi on a voulu me garder pour le di-manche…
— S’il est arrivé quelque chose, ce sera par ta faute, sa-cré gueux que tu es, cria Grange. Je te réponds que nous au-rons un fameux compte à régler tous les deux !
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Sans rien comprendre à ce qui se passait, la petite Pau-line fondit en larmes.
— Vite, Grange, vite à la maison, murmura la mère qui avait plus de sens qu’eux tous. Et elle donna un coup de ta-lon dans le ventre de la mule.
Mais quand, deux minutes après, elle vit une mare rouge sous la porte de l’écurie, elle se sentit comme si elle allait tomber en faiblesse. Sans que ses yeux quittassent ce sang, elle se laissa couler à terre, et elle, la silencieuse, la soumise, elle eut là un mot terrible : « Si c’est le sien, Grange, de ma vie je ne vous reparle. »
Tout était clos, bouclé ; et cogne à la porte, que cogne-ras-tu ! Rien ne bougeait dans la maison non plus que si la mort y eût passé…
Après le départ des siens, Anne-Marie était allée au bourg quérir son amie Zulime.
Elle pensait avoir bien fermé la porte derrière elle. Mais sur les sept, par malheur, elle en avait oublié une. Si elle avait su, la pauvre petite, ce qu’il lui en coûterait ! Si l’on sa-vait toute la peine qu’on aura dans sa vie, et parfois pour rien, pour trois secondes d’absence… Quel pays que cette terre ! La porte de l’écurie, donc, resta ouverte, et l’histoire d’Anne-Marie Grange commença.
C’était une de ces après-midi de mars, qui, parce que les jours sont plus longs, l’air plus doux, sentent je ne sais quoi de la saison nouvelle. De petites araignées courent sur la terre jaune entre les champs de seigle vert. Un soleil clair ré-jouit les os et le saule chatonne dans la haie où le verdier, la
– 28 – mésange, la fauvette mènent leur guilleri. Ces premiers chants si forts et si purs, les monts bleus comme des fleurs dans l’éloignement, le vent et la lumière qui passent en-semble en poussant quelques caravanes de nuages, tout ap-porte une promesse de liberté.
Les deux petites revenaient, chantant la chanson des mariniers et de la fille du prince. Le chien trottait, sautait, vi-rait autour d’elles, faisait dix fois le chemin.
C’est la fille d’un prince,
Trop matin s’est levée…
Trop matin s’est levée,
Sur le bord de l’île,
Trop matin s’est levée,
Sur le bord de l’eau
Tout auprès du vaisseau.
Elles aimaient cet air qui traîne par la campagne. Des idées leur venaient qui leur enchantaient la tête : sur une col-line semée de buissons, un vieux château aux corridors de pierre grise, et de la tour une jeune princesse belle comme le jour, blanche comme la neige, qui regarde au loin sur la mer… Elles se tenaient par la main, et balançant les bras s’en allaient chantant à plaisir de gorge :
’Le s’est mise en fenêtre
Pour se voir habiller…
Pour se voir habiller
Sur le bord de l’île,
Pour se voir habiller
Sur le bord de l’eau,
Tout auprès du vaisseau.
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Voit venir une barque,
Trente soldats dedans…
Avant d’entrer, Anne-Marie, prise peut-être d’un demi-ressouvenir, voulut visiter les sept portes. Elle les trouva toutes closes. Zulime et elle montèrent les degrés de pierre, riant, babillant, s’installèrent dans la maison, redescendirent panser les vaches, revinrent allumer le feu. La mère avait laissé, pour affriander Zulime, un pot de miel, de la crème, des noisettes…
Et elles deux de voltiger, de verbiager, comme des li-nottes au soir dans un tilleul. L’idée d’être maîtresses de tout les transportait. « Tu verras, nous ferons une farinade, je sais que tu l’aimes. Il y a de la fleur d’orange que le père a rap-portée de Marseille… Nous mangerons là devant le feu, sur nos genoux, et nous nous mettrons dans le même lit, ce soir. » Puis, laissant la louche dans la seille de lait et leurs écuelles demi-remplies, elles couraient, tracassaient par la salle, ouvraient les armoires, mettaient le nez partout. Et, haussées sur leurs pointes, elles regardaient sans oser y por-ter la main ces curiosités des Grandes Indes : coquillages, colliers de graines, plumes d’oiseaux de toutes couleurs. Après quoi de revenir à leur laitage en sautant et chantant. Au fond de ce train, qui sait s’il n’y avait pas quelque besoin de s’étourdir ?
Cependant, Anne-Marie qui s’amusait à lancer son dé en l’air pour le rattraper dans ses mains, le manqua, et ce dé roula jusqu’au lit-placard où toutes deux devaient coucher. Zulime, qui était proche du lit, voulut le ramasser. Et alors, alors…
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Elle se releva lentement, blanche comme un linge. Si bien qu’Anne-Marie qui se tournait vers elle, étonnée qu’elle ne jabotât plus, se sentit prise d’effroi.
— Qu’est-ce qu’il y a, Zulime ? Mais qu’est-ce qu’il y a ?
L’autre, sans répondre, tremblait ainsi qu’un jonc dans l’eau.
— Je me sens comme malade…
Il faut croire qu’elle avait la tête perdue. C’était jeunet, sans vice ni vertu, sans idée de grand’chose. Un tendron blondin, fadasse, qui faisait penser à un gâteau mal cuit. Et, de vers le père, une famille de pulmoniques. Tout de même elle fut trop lâche et trop faillie de cœur à ce moment-là. Elle n’eut plus qu’une idée en esprit, se sauver… De même qu’une fois sauvée elle s’en tint à ne rien dire, de peur qu’on n’exerçât sur elle quelque vengeance. Son amie, elle l’abandonna comme si elle l’avait vendue pour de l’argent.
Une minute peut-être passa ainsi dans un silence à faire peur.
— Veux-tu de la fleur d’orange sur une pierre de sucre ? – Le sucre alors valait six francs la livre et la journée d’homme dix sous. – Ou bien, attends, il y a de l’eau de la reine d’Hongrie dans l’armoire.
Zulime, les jambes molles, tirait vers la porte.
— Je suis malade, je te dis. Qu’est-ce que tu ferais cette nuit s’il fallait me soigner ? Oh ! je ne peux pas coucher ; je veux m’en aller, je veux retourner à la cure.
Il n’y avait pas à essayer de la raisonner. Anne-Marie la suit pour lui faire un bout de conduite. Mais à peine sur le
– 31 – palier, l’autre dévale les degrés comme une folle et prend ses jambes à son cou.