Gaspard des montagnes - Tome I
Deuxième Pause ................................................................... 90
— Ris tant que tu voudras. Mais ne t’avise pas de re-commencer le jeu, parce que si tu t’y fais rattraper, tu passe-ras mal ton temps, le Guillaume.
DEUXIÈME PAUSE
La soirée de la Toussaint. – Le Six-Mions possédé du dé-mon. – Histoires d’enfants vendus au diable. – Le lendemain, à la sortie de la grand’messe, Gaspard fit nouvelle aux gens de la galipote :
— Pas besoin d’en avoir peur, ce n’est que le Guillaume. Plampougnis lui a serré les côtes, cette nuit.
Des vieux branlaient le chef : les loups-garous ont des secrets pour changer leur voix, ou, qui sait, un pouvoir de donner des illusions aux personnes. Communément, on pen-chait à croire que quelqu’un de plus mauvais que le braque habillé de jaune avait part à la manigance.
Dans toutes les maisons, ce jour-là, on ne s’entretint d’autre chose. Après les vêpres, on en causait chez Grange avec une parente venue visiter la nouvelle demeure.
C’était la nièce du prêtre qui avait baptisé Gaspard. Cet homme saint et d’un grand âge, ayant dû renoncer à prêcher des missions, habitait maintenant le bourg de Marsac.
Il y travaillait à empêcher les procès, à étouffer les haines, à réconcilier les familles, et y donnait, en patois, des
– 90 – sermons tout simples, tout populaires, qui changeaient les cœurs.
Il était extrêmement vénéré et sur lui couraient des his-toires étranges.
Étant de Champétières, sa nièce y connaissait la carte et les gens. Quand on lui eut conté les déportements de la gali-pote et la dernière nuit des deux garçons, elle serra les lèvres. Puis :
— C’est le Six-Mions avec son cou tordu, je vous dis. Mon oncle me reprocherait de faire des jugements témé-raires. Il n’aime d’ailleurs pas qu’on parle de ces choses. Mais je sais bien que, dans un temps, il se conta à Saint-Alyre que le père du Six-Mions l’avait vendu au diable. Leur maison, là-bas, était devenue comme hantée ; on entendait des coups dans les murs et tout dansait autour de ce gamin. Ne pensez pas que ce soit des fariboles : je l’ai vu de mes yeux et ce n’était pas joli à voir. Un frisson vous courait dans les cheveux, on se demandait s’il ne passait pas un coup de folie. Les chaudrons, les écuelles sur la pierre d’évier, les ou-tils, même, pendus sous l’escalier, quand le petit était là, tout entrait en danse ou volait à travers la salle, comme lancé par des mains invisibles. Il fallait qu’il eût un démon dans le corps…
« Aussi bien le père, ajoutait la cousine, était homme à se donner au diable, poil et tout, pour de l’argent. Déjà, avant d’avoir fait quinquenelle, il passait le plus clair de son temps entre les cartes et la bouteille ; pour ouïr sonner quelques écus dans son gousset, il aurait bien vendu sa marmaille au Malin. Ce n’était point la religion qui l’embarrassait, il se sentait certainement plus de soif que de dévotion. Même, on devait dire quelque messe le samedi
– 91 – pour lui, car il ne mettait jamais les pieds à l’église le di-manche.
« Un jour de Pâques, comme il se tenait sur la porte de sa fabrique de lacets, fumant une pipette de tabac, la voisine lui dit en passant :
— Ô païen que vous êtes ! vous n’allez donc pas à l’église ?
— Qui y est ? fit-il sans s’émouvoir.
— Pardi ! tout le monde !…
— Ils y sont assez, alors…
« Et il continua d’envoyer au soleil les bouffées de sa pipe.
» Le diable avait de quoi faire dans cette famille et dut acheter le petit à bon compte. »
Des cas de possession, on en aurait jadis cité des dou-zaines.
Il y a bien l’histoire de ce garçon dont les parents habi-taient certaine grande maison isolée, pas très loin de Chene-railles, sur la route de la Chaise-Dieu. Je la savais, mais ne me la rappelle plus trop… L’enfant allait sur ses quinze ans quand le père fit on ne sait quel pacte avec le diable. Satan ne prend que ce qu’on lui donne, mais lorsqu’il l’a pris, comment lui faire quitter prise ? Dès que ce garçon se trou-vait seul, il ne se trouvait plus seul. Un monsieur arrivait dans la maison, commandait, se faisait servir, maintenant fais ci, fais ça maintenant… Je crois que le démon ligota ce garçon au fond de la forêt, une certaine fois : des choses ter-ribles…
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C’était ces histoires mêmes qu’on contait chez Grange, serrés autour du feu où les marrons cuisaient sous la cendre : les marrons de la Toussaint qu’on mange en buvant du vin blanc.
Gaspard aimait les soirées pour l’agrément d’être près d’Anne-Marie. Le quinquet faisait luire selon leurs bosses les grosses nattes de la petite. Elle tricotait, la tête inclinée, et sur ce visage, plus doux qu’une oraison, mais, comme celui de la mère, net et de traits calmes, on pouvait lire ce qui passait par le cœur. On : Gaspard, qui ne la quittait guère de l’œil et devinait à un rien, au pli de sa bouche, que tel propos attristait Anne-Marie en lui rappelant la nuit de Chenerailles. Il plaçait alors quelque historiette qui emmenait la petite vers un autre pays. Ensuite, elle y faisait réflexion, compre-nait, le remerciait d’un sourire. Sans avoir à se l’entre-dire, ils se sentaient en amitié mutuelle. Gaspard, en lui rendant son sourire, rayonnait à percer le nuage.
La mère l’envisageait, démêlait les choses et lui savait gré d’égayer Anne-Marie. Elle avait une faveur d’esprit pour lui : d’abord parce qu’il était de sa parenté à elle, ensuite parce qu’elle le voyait tout cœur, tout vaillance, tout brave honnêteté de Dieu.
… Ce soir-là on n’avait pas allumé encore. Dehors il fai-sait un vrai temps de jour des Morts, gris et bas. Une petite neige poudroyait lentement en miettes, sur les prés désolés, couleur de chanvre. Derrière les vitres passaient comme des fantômes, les gens qui, la visite faite au cimetière, s’en re-tournaient dans leurs villages. Les flammes rouges de la cheminée commençaient de marquer des ombres. Là, ce feu, ces châtaignes mangées ensemble, ces escabelles, ces
– 93 – meubles usés, embrunis, mettaient un vieux charme tran-quille. Ils ne se doutaient guère, les pauvres, qu’avant la nuit, le malheur prendrait tout pour soi…
— Au Fouet de la Chapelle, dit la mère, un homme de-vait avoir vendu sa fille… Le diable la tourmentait et la for-çait à insulter les prêtres qui passaient devant la porte.
Elle se riait de tous les missionnaires qu’on faisait venir pour la délivrer, et elle révélait leurs manquements : « Toi, tu as fait ci et ça ! Je ne crains qu’un seul de vous. Il n’y en a qu’un que je craigne ! »
À la fin vint celui-là même. Elle ne trouva rien à lui re-procher, sinon : « Toi, un soir tu as volé une grappe de raisin et une épingle à une femme. – C’est vrai, seulement, j’ai mis deux sous à la place. »
Ce missionnaire dit une messe. Pendant l’élévation, cette fille fut enlevée en l’air par trois fois sans que quatre hommes qui se cramponnaient à elle pussent la retenir… Après quoi on lui chassa le diable du corps…
La cousine rappelait l’histoire d’un pauvre homme des Issarts de Marsac. L’année n’était pas bonne et le malheu-reux s’était loué du côté de Lezoux pour peigner le chanvre. Un jour qu’il se plaignait de sa misère, un monsieur se pré-sente : « Vends-moi ce qui est derrière ta porte : je te donne autant d’argent que tu en saurais désirer. »
Que pouvait-il y avoir, sinon le balai ? Topez là. On convient qu’à tel jour le monsieur aura liberté de prendre ce qu’il achète ainsi. Quelque temps passe. Cependant l’idée de cette vente travaillait le peigneur de chanvre. Il envoya un mot d’écrit à sa femme : « Mande-moi ce qu’il y avait à midi, le premier dimanche du mois, derrière notre porte. » La
– 94 – femme lui fait réponse que c’était le petit, qu’elle y avait mis en pénitence…
Au jour dit, l’enfant, une frénésie l’a pris, qui le transpor-tait sur les ruisseaux. Le démon, par bonheur, ne pouvait l’emporter, parce qu’à défaut du père, le parrain se trouvait dans la maison. On alla consulter l’ancien curé de Marsac ; il fit bénir des scapulaires. Mais le jour où il a délivré le petit, – l’a didemounio, dédémoné, – il est tombé tant de pluie, de grêle et de tonnerre, que la tempête nettoyait tout dans la montagne…
L’heure venait pour la cousine de regagner Marsac, et la mère voulut lui faire un bout de conduite. Les adieux don-nés : « Ne t’attarde point, poussa Grange, la nuit sera bientôt là. » Et il resta près des petites, au coin du feu, avec Gaspard et les gens de la maison.
— Je me suis laissé dire, fit une servante, que c’est votre cousin le missionnaire qui a délivré cette possédée de la Chapelle.
— Notre cousin, avança Grange avec un air de taire des choses, peut bien avoir puissance sur le diable. Sans parler des mérites qu’il a acquis, il est à cela des raisons…
Mais il en revenait à la galipote : ce ne pouvait être que le Six-Mions, ce tison d’enfer. Le Nanne et les servantes, alors, d’abonder dans son sens. Gaspard seul, ne voulant pas que le Plampougnis eut été joué, restait d’un autre senti-ment. Ayant la tête près du bonnet, en bon Auvergnat, il se sentait un peu piqué. D’ailleurs, il comprenait qu’il fallait se méfier du Six-Mions. Le chenapan ne s’en prendrait plus seulement au bétail s’il se sentait poussé ou soutenu. Qu’imaginerait-il bien dans sa malicieuse couardise ? « Il
– 95 – faut, se dit Gaspard, que la nuit prochaine je sache, sans plus pouvoir en douter, de quoi il retourne. » Ce qu’il se mettait ainsi dans la tête y était si bien mis que n’y aurait rien pu homme né de mère. Il ajouta tout haut :