Gaspard des montagnes - Tome I

Henri Pourrat · Chapitre 36 sur 45

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Gaspard des montagnes - Tome I

Quatrième Pause ............................................................... 201

Un mois avait coulé sans apporter du nouveau à l’enquête, et Gaspard qui n’avait pas espéré grand’chose de la justice n’en espérait plus rien du tout. Par malheur, ce qu’il avait pu apprendre ne le menait pas beaucoup plus loin.

Sa seule ressource était de retrouver l’homme au ban-deau, celui bien sûr qui avait parlé au Nanne dans le bois et qu’eux-mêmes avaient pourchassé l’an dernier du côté de Fournols. D’après les dires d’une vieille, Gaspard supposait que le pistolet parlait le patois du Vivarais ou du Gévaudan. Allez donc le rechercher à de telles enseignes, alors que cet emplâtre à l’œil n’était sans doute qu’une façon de se mas-quer le visage…

Il s’agissait au demeurant de pousser les bandits de si près qu’ils n’eussent pas un moment pour faire leurs farces. Encore deux mois, et Gaspard supposait qu’on pourrait vivre plus tranquille. D’abord les autres sauraient que l’Américain ayant pris ses sûretés, il leur fallait aller fureter ailleurs. En-suite Jérôme Grange aurait renseigné son frère sur les gens à qui il avait eu affaire à Bordeaux.

Le tout était de gagner un peu de temps en jouant le jeu plus serré que jamais.

 

QUATRIÈME PAUSE

 

Les terreurs et les silences d’Anne-Marie. – L’homme vu la nuit de grand’lune. – Cet assassinat de Carcaille, on essaya bien de le cacher à Anne-Marie. Mais aurait-on pu empêcher la Poule-Courte de colporter une telle nouvelle ? Elle en gril-lait ; elle se sentait les pieds sur la braise. D’ailleurs, si les

 

– 201 – servantes n’avaient point parlé, ç’aurait été les dames du bourg.

Après cela, Anne-Marie se crut perdue. Elle passa huit jours dans le noir le plus noir. Son courage, à ce moment-là, n’allait plus qu’à ne rien laisser voir de ses affres. Si Gaspard était venu, elle se serait prise à pleurer et l’aurait serré des deux bras en lui disant tout pour ne plus tant sentir sa peur. À son père, elle ne pouvait se confier ainsi. Elle se répétait qu’elle ne devait lui parler de rien, pour ne pas lui donner du tourment. Tant d’ennui déjà n’était venu que d’elle. D’autre part, n’avait-elle pas promis à sa pauvre maman de tout faire pour eux deux, lui et Pauline ? Elle prenait donc le parti de se taire. Au fond, c’était parler qui lui eut coûté. De certaines colères où elle avait vu entrer son père, parfois, elle gardait une habitude de silence, de retraite et de recul devant lui.

Cependant, lorsque Gaspard n’était point sur les routes à faire des charrois, il courait d’Ambert à la Chaise-Dieu, à Brioude. On ne le voyait plus aux Escures, où Anne-Marie restait seule avec sa peur.

Ces pensées par les après-midi de pluie, tête basse sur les torchons qu’on ourle. Le chéneau se dégorge par une gargouille à l’angle du toit, et l’eau choit avec un glou-glou hoquetant, si triste, à la longue… L’averse bat les feuillages du jardin ; des gouttes de partout tombent dans les mares clapotantes, et tout ruisselle à des lieues dans la campagne grise, jusque par delà ces monts du Forez, plats là-bas comme un mur ruineux. On s’engourdirait en ce bruit rou-lant, de si loin venu. Si l’on pouvait partir ainsi dans la pluie ! ce serait comme dormir, presque : on ne sentirait plus cette lourdeur dans la tête, cette idée qui ne vous lâche pas une minute… C’est dur de savoir qu’on va mourir. Et il faudra

 

– 202 – voir l’homme, l’air effroyable qu’il aura ; et ses mains, et le couteau…

Il pleut à plein temps : par une porte entrebâillée, on en-tend au haut de l’escalier comme un ronflement sous les combles. La maison est vide ; cependant il y a par instants des craquements inexplicables. On dirait que quelqu’un marche dans la chambre verte. La peur gèle le sang d’Anne-Marie. Elle ne voudrait pas se retourner de peur de voir un homme apparaître au bas des degrés.

Un dimanche, – elle en avait depuis deux jours le senti-ment : des bruits, je ne sais quoi, enfin le sentiment d’une présence dans la maison, – elle se dit qu’elle ne rêvait pas, qu’un brigand était caché dans les Escures mêmes. L’enclos était si vaste. Il avait bien pu s’y glisser et comment le trou-ver, dans le foin ou entre les bottes de paille de ces granges ? Tant de caches. Anne-Marie avait remarqué que les chiens aboyaient ou grognaient sans qu’on sût pourquoi. Mais en revenant de vêpres elle trouva ouverte la porte du charnier qu’elle était sûre d’avoir fermée le matin. Pour rien au monde, elle ne serait allée dans les chambres.

Elle en séchait de frayeur et son esprit se serait dérangé si le vieux prêtre de Marsac, craignant que l’assassinat de Carcaille n’eût fait impression sur elle, n’était venu passer trois jours aux Escures. Il l’apaisa, voulut visiter minutieu-sement les bâtiments avec elle et le Nanne, et lui releva si bien le cœur que, quand il partit, elle doutait de ce dont elle avait été certaine la semaine précédente.

On ne sut jamais si un homme s’était véritablement ca-ché dans le domaine. Mais Anne-Marie devait bientôt voir, voir de ses yeux, ce qu’elle n’avait peut-être fait qu’imaginer.

 

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Une nuit du mois d’août qu’elle était couchée et qu’elle ne pouvait dormir, elle écoutait deux crapauds chanter goutte à goutte au vieux mur du jardin sous les fougères. C’était nuit de grand’lune, une lune sereine comme de l’argent poli ; sa coulée luisante entrait de biais dans la chambre. Au dehors, on voyait des cimes d’arbres et les bosses bleues des collines.

Les crapauds, soudainement, cessèrent tous deux de flû-ter. Un caillou déroula du mur. Anne-Marie se leva et s’approcha de la fenêtre en restant dans l’ombre. Debout, elle regardait le portail, le gros tilleul, la terrasse. Un peu plus bas, une tête se montra à la crête de la muraille, puis l’homme se hissa sur les poignets et sauta à terre sans bruit. Sous le sureau du bout de l’allée, il arrangea le mouchoir sombre qui entourait sa tête, et cela fait, collé contre le tronc de l’arbre, ne bougea plus ni pied ni main. Il tournait seule-ment le visage de droite, de gauche, et examinait le château aussi curieusement que s’il désirait l’acheter. À coup sûr il savait où logeait Anne-Marie, puisque c’était à sa fenêtre qu’il revenait toujours.

Eh bien, le cœur lui battait moins qu’elle n’eût pensé si on lui eût, la veille, parlé de cette visite. Une curiosité la mordait trop fort. Elle tenait les yeux fichés sur l’homme, mais sans presque rien voir dans ce noir entre les branches du sureau : à peine le blanc d’un visage et quelques mouve-ments de cette forme… Dire que c’était lui, là, coiffé d’un mouchoir comme à Chenerailles, dire qu’il était là, à dix pas, avec quelles idées en tête ?

Il ne pouvait apercevoir Anne-Marie dans l’ombre de la chambre. Il fallait aller chercher le père qui dormait à côté, la porte ouverte.

 

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Cependant la petite ne bougeait point. Elle savait que la première chose que son père ferait serait d’empoigner un fu-sil et de loger deux balles dans l’estomac de ce curieux. Or, même si c’était là l’homme de Chenerailles, tirer sur un chré-tien comme sur un chien enragé… Il pouvait se repentir avant de commettre un crime et sauver son âme que le coup de fusil expédierait en enfer. C’est une trop terrible chose que d’arracher ainsi sa part d’éternité à une créature.

Quelle folie de ne s’en être débarrassée à cette heure, alors qu’elle n’avait qu’un mot à dire, un simple mot ! Mais elle gardait comme un remords le souvenir du coup de cou-telas déchargé en trahison sur les doigts de ce même homme. Il lui sembla, à la pauvre petite, qu’elle rachetait sa faute en se défendant là d’aller avertir son père.

C’était se montrer trop bon chrétien ? Dieu veuille qu’on ait plus souvent à faire aux gens pareil reproche. Elle préféra courir son risque plutôt que de donner avantage au diable. Une fois par hasard sur cette terre, ce fut chez une enfant toute pure de cœur l’oubli de soi-même : une idée d’extrême charité surmontant la terreur. Et c’est beau plus encore que c’est étrange et rare.

Le monsieur ne remuait point. Sans doute ne voulait-il que considérer les aîtres. Il pouvait s’en rendre compte, au demeurant : en cette demeure de pierre les portes étaient so-lides, les fenêtres grillées, et il n’y avait pas à tenter grand’chose, au moins ce soir-là.

Se décidant, il se faufila contre la muraille. Elle le revit enjambant le chaperon. Il disparut.

Puis les crapauds recommencèrent de chanter, comme une source perdue dont les gouttes tintent dans la nuit. Un

 

– 205 – souffle de vent s’en alla d’arbre en arbre du côté du ruisseau. Quelque nuage aux bords éclatants jetait brusquement son ombre en passant sur la lune. Un chien aboyait dans une cour de ferme. De toute cette nuitée-là, Anne-Marie ne put dormir.