Gaspard des montagnes - Tome I
Deuxième Pause ................................................................... 52
DEUXIÈME PAUSE
Le village de Champétières. – Plampougnis le menuisier. – La reboule et la bourrée sur la route. – La cadenette de fer. – Le premier feu dans la maison neuve. – Gaspard donc pouvait avoir dix-sept ans lorsque son père l’envoya à Champétières aider le cousin Grange qui avait décidé de s’y établir. Car Grange voyait que ses trois femmes prenaient de l’ennui dans les bois de Chenerailles et entraient en frayeur pour un rien depuis l’aventure.
Champétières-des-Vallons est un assez gros village dans un fond, en pays riant, verdoyant, à côté de Saint-Ferréol-des-Côtes, qui se trouve sur une croupe en pleine hauteur. C’est encore la montagne, au-dessous de Sumontargues, mais l’air y est plus doux et le soleil plus chaud. On y voit des vignes sur les murs et des raisins sur les vignes. Quant à voir ces raisins vermeils, pourquoi ce ne pourrait-il arriver, quelque année, avec la permission de Dieu ?
N’importe, la guirlande d’un cep et de ses pampres verts réjouit l’œil sur un mur et cela donne idée d’être en un bon endroit.
Le dimanche de la seconde fête de Pâques, les Grange étaient donc venus camper dans un vieux logis que la mère avait hérité d’une tante proche l’église. Et Grange commen-ça de faire bâtir au haut du bourg une maison à la mode bourgeoise, de pierres de taille massives et jointoyées à peine, parce qu’alors la chaux qu’il fallait faire venir à dos de mulet était terriblement chère.
Aux environs de la Saint-Michel, voulant s’installer avant la mauvaise saison, il pressa les ouvriers et fit prier
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Gaspard de descendre les aider. Lui-même, poussant la var-lope ou maniant l’herminette, travaillait tant à la menuiserie qu’à la charpente.
Gaspard ne se contentait pas de savoir la théorie : il avait la main, comme on dit, qu’il s’agît d’enter un cerisier, de dresser un cheval ou d’arranger une horloge. Si habile de ses doigts qu’il ferait des yeux à un chat, déclarait la cousine Grange qui le voyait toujours avec plaisir. Bon menuisier, notamment, calant en deux coups le valet de banc et n’en mettant jamais plus de trois pour enfoncer un clou.
Afin de pousser la besogne et aussi parce qu’il sentait mitonner sourdement certaines affaires, il avait amené avec lui un garçon de même âge, charpentier de son état, qu’on appelait Plampougnis.
Plampougnis, qui est le nom du Petit Poucet d’Auvergne, signifie petite pièce, poignée, de chose qu’on tient toute dans la main. Or, il s’appliquait à un grand frisé haut et large comme un garde-habits, membru comme un chêne, et qui ne connaissait pas sa force. Garçon de la pâte du bon Dieu, au demeurant, fidèle, bon compagnon, franc du collier, toujours content du sien. On le sentait bien tel à le voir seulement au travail : l’ouvrage lui fuyait au-devant tandis qu’il chantait :
Oh ! malheur aux garçons qui n’ont point de maîtresse !
Moi j’en ai-z-une à quatre lieues d’ici :
Je vais la voir à mon plaisi.
Des fraisilles de sapin s’accrochaient à sa poitrine velue sur quoi bâillait sa chemise ; il essuyait d’une main son bon visage délibéré, et sa voix repartait, battant les murs :
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Ma mère, apportez-moi mon habit de soie rose,
Et mon chapeau, qu’il soit d’argent bordé,
Je veux ma mie aller trouver.
Grâce à ce compagnon de renfort, la maison se trouva prête à être habitée quelques jours avant la Toussaint.
Un matin, on cloua au pignon un drapeau et un bouquet de fleurs. Le curé vint bénir la bâtisse ; on dit un Pater, un Ave et un Credo à deux genoux, puis le maître trinqua avec chaque ouvrier. Ce fut la reboule, la fête qu’on fait, le toit posé, à toute maison neuve.
Grange régala son monde : un dîner où chacun eut sa serviette blanche, luxe dont on parla. À Saint-Anthème, quand on s’attable dans une auberge, la servante vient, jette l’œil sous la table, dit à l’hôtesse :
— L’a de bottis !
Il a des bottes, donc il a droit au linge. Mais si l’on est en éclots, va te faire lanlaire. Il n’y a de serviettes que pour ceux qui sont chaussés de cuir ou qui portent soutane.
Oui, un dîner qui se fit appeler monsieur ! Pas seulement de ces gros plats de truands comme on en voit dans les noces, la pièce de mouton cuite au four sur un lit de pommes de terre croustillantes : mais chacun sa grive dans les feuilles de vigne ; et la fine andouillette, et le civet de lièvre, et la tourte aux confitures grande comme une roue de char.
Les hommes dînèrent assis, servis par les femmes, qui, en ce vieux temps, demeuraient debout, l’assiette ou l’écuelle à la main. Les vieilles même ne se mettaient point à
– 54 – table, elles restaient sur leur tabouret, au coin du feu, tandis que les jeunes vaquaient ou mangeaient leur part sur le seuil.
Ils étaient là quelques-uns de bien endentés. Mais pas un n’approchait du Plampougnis. Plampougnis avait son re-nom. Aux noces, quand il avait fini, on pouvait encore lui approcher un bon gigot. Une fois, le métayer des Chapioux mariait sa fille. Le repas se faisait à l’auberge. On apporte sur la table une poitrine de veau farcie tout entière. Le mé-tayer, pour l’honorer, prie le maître de découper les viandes. Bon. Le monsieur commence par partager la poitrine en deux, et, embarrassé, pose la plus grosse moitié dans l’assiette du gars qui lui faisait face.
— Oh ! monsieur, c’en fait bien un peu !
Saboulé, le maître, l’envisage, voit que mon Plampou-gnis estime naïvement qu’on lui donne ce morceau de je ne sais combien de livres pesant pour sa part ; et alors :
— Mais non, va ! Il y a des os. Il te faut ça à toi !
Ma foi, le garçon prit son couteau et vous mit brave-ment la viande à l’abri. Celui-là ne lui avait pas volé son ar-gent qui lui avait appris le métier.
La dernière rasade avalée, on sortit pour danser sur la route. Les sabots claquaient, Dieu sait, sur la terre sèche : un train, un tapage à assourdir un meunier.
Comme il n’y avait là ni vielle ni musette, on dansa aux chansons. Les gens gais ne sont jamais embarrassés de rien. À la fête de Valeyre, pour ne pas perdre une minute, une voisine doublait le ménétrier, et lors des pauses où il vidait chopine, elle ramageait, accoudée à la table, un mouchoir
– 55 – sous le coude et la joue dans la paume : « Et ra hagnagna, ti-deli, tidelidelette, et ra hagnagna, tideli, tidelidela ! »
Là, c’était la petite Pauline qui chantait d’une voix tin-tante. Elle s’accompagnait en battant des mains, pour mar-quer la cadence, et tous de bondir, de tourner, de baller, de s’en donner à la joie de leur cœur.
— Allons, tant que la fumée du vin dure !
Gaspard fit danser Anne-Marie. Mais après deux bour-rées, elle préféra s’asseoir dans un petit pré de serpolet qui surplombait la route. Elle s’installa sur un quartier de pierre ; Gaspard vint la rejoindre, et resta accoté à un vieux pin tors qui leur donnait son ombrage. C’était une de ces belles jour-nées d’arrière-saison où le temps est à la fois bleu et doré. On voyait un pan de la plaine, au bout du vallon, et la mon-tagne du Forez avec une ou deux fumées de fanes qui mon-taient en filets vers les bruyères des crêtes.
Pauline chantait cette bourrée qui dit :
Que je fusse mariée,
Mariée à mon plaisi,
Passerais la matinée
Aux côtés de mon ami.
Gaspard, les yeux au loin, songeait à Anne-Marie, heu-reux d’être là vers elle, heureux surtout de l’avoir vue gaie à nouveau en ce jour de gaieté. Lui, qu’une fougue du sang endiablait près des autres filles, et qui n’avait plus de bon sens alors, leur disait des bêtises, les embrassait de force et les rendait pour un soir aussi déchaînées que lui, il se sentait un cœur nouveau près de sa cousine.
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Il sourit longuement pour soi seul. Anne-Marie, cette pe-tite figure claire sur laquelle il y avait toujours une douceur, et ses yeux couleur de noisette, si parlants même quand la figure se refusait à rien dire… Anne-Marie… Et il sentait contre la jambe la chaleur de sa jambe à elle, et il n’avait qu’à tourner les yeux pour la voir.
Il les tourna lentement vers la petite qui ne sonnait mot, les mains l’une dans l’autre au creux de son tablier. Et lui qui se la figurait rose d’avoir dansé, un peu lasse et souriante, il la vit pâle, absente, une larme déroulant sur sa joue, puis une autre, une autre, une autre, fil à fil.
Il en fut si saisi qu’il en eut le souffle coupé comme s’il entrait dans un étang. De toute une minute il ne bougea. Un élan pourtant l’emportait. La folie du grand repas et de la danse, les chansons, l’amitié pour sa cousine, tout cela, tout cela, jamais il ne s’était senti le cœur à la fois si gai, si triste. Il se laissa glisser près d’Anne-Marie, lui prit la main.
— Écoute, cousine, fie-toi en moi. Je ne sais pas ce que je pourrai faire, mais je saurai, je ferai. Crois-tu que je sois venu ici pour faire la belle jambe dans le bourg ? Vous êtes de ma parenté, vous ?… Tiens, je n’aurais plus l’esprit en re-pos que tu ne m’aies dit ton ennui.
Elle ne répondit rien, d’abord. Sa poitrine se soulevait, s’abaissait vite. Gaspard parlait avec un tel sentiment de cœur qu’elle le regarda, d’un regard chaud d’amitié qui allait vers lui comme une rayée de soleil. Puis elle se prit à sourire, mais le pauvre sourire :
— Il y a que je suis poltronne, et voilà tout… J’ai peur, ajouta-t-elle d’une voix changée, pressant du bout de ses doigts la main de son cousin. Cette fête m’a rappelé la me-
– 57 – nace du mauvais homme. Alors, je voyais ce bois, là, et je pensais qu’il pouvait y être à guetter, et m’envoyer une balle de plomb dans le corps avant que personne l’ait seulement aperçu… Ah ! vois-tu, ce n’est pas une vie de craindre tou-jours.
Sans faire cas de rien, Gaspard s’était placé du côté du bois. Elle ne s’en avisa pas : elle était toute à s’expliquer, pour qu’il ne la crût pas déraisonnée. Maintenant qu’elle avait vu le cousin chez eux, si vaillant et en train, à part elle, comme elle aurait aimé vivre au plein soleil, dans la joie de sa jeunesse. Mais jamais elle ne pourrait. Elle savait tout par avance.
— Si tu l’avais entendu ! Je suis sûre qu’un jour il me fe-ra crier pitié, comme il l’a promis…
Et dès qu’elle y repensait, elle n’avait aucun courage.
Elle disait ces choses si naïvement que Gaspard en eut un moment le même sentiment qu’elle. Pour la première fois il comprenait le malheur, les souffrances, tant de gens qui sont malheureux, tant d’angoisses, et tant de méchanceté aussi, il lui sembla voir cela d’une vue. Les peines qui tom-bent parfois sur la vie, la chavirent toute et font qu’on n’a plus de goût à rien… Anne-Marie avait-elle changé en six mois ! Que ce puisse devenir cela, la vie, cette tristesse, ce sentiment d’être si misérable. Est-ce qu’une entente de tous ne devrait pas mettre les choses sur un autre pied, et venir à bout du mal ?
Une colère le montait. Il s’en voulait maintenant de ce qui lui bouleversait le cœur, et se reprochait d’avoir devant une femme comme une envie de pleurer.
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Il s’était mis debout et tendit pour l’aider la main à Anne-Marie. La fraîcheur tombait au coucher du soleil et le serein commençait de mouiller l’herbe. On entendait clique-ter les feuilles jaunes au haut des peupliers du moulin. Des bourres de brouillard traînaient dans les fonds sur les pa-cages. Le soir était tranquille…
Comme Anne-Marie lui avait parlé avec ouverture et confiance ! Il tâchait de la rassurer : ces idées ! mais le maître des brigands, vu le commerce qu’il menait, était-il seulement en vie à cette heure ? Et puis on saurait bien veil-ler à tout.
Le ton plus encore que la chanson rendit cœur à la pe-tite. C’était une crainte sans raison qui la déconfortait, et non tant le souvenir du monsieur. Elle sourit d’un vrai sou-rire et parut délivrée enfin.
Un désir de se battre, de se dévouer pour elle, brûlait le garçon.
— C’est promis, cousine, lança-t-il en riant. Je te pro-mets ici, sous ce pin, d’être à ton service. Faisons la cade-nette de fer.
Comme deux enfants, ils s’accrochèrent l’un l’autre la main par le petit doigt, serrant et tirant fort, puis s’arrachant chacun un cheveu, l’envoyèrent du souffle voler au vent.
Ils avaient mis malgré tout un sérieux dans leur compor-tement et revinrent ensemble sans plus parler vers la maison neuve. Près de la fontaine, Anne-Marie posa la main sur l’épaule de Gaspard comme pour l’attirer à elle. Leurs têtes se touchaient presque. Elle lui chuchota un « merci », et, vite, lui fit un petit baiser sur la joue. Ses lèvres étaient
– 59 – chaudes comme un perdreau dans sa plume. Et ce fut ce bai-ser-là qui décida de leur sort.