Gaspard des montagnes - Tome I
Sixième Pause ...................................................................... 210
SIXIÈME PAUSE
Le somme au Chei de l’Ermite. – L’orage. – L’attente. – Et alors arriva ce qui devait arriver.
L’homme de la nuit écarta des feuilles, avança la tête. Puis, sans plus de bruit qu’une mouche qui marche sur un carreau, il se coula de sapin en sapin. Il se coula jusqu’à son couteau de chasse, qui traînait là, s’en saisit, le tira de sa gaine. À ce moment, il regarda la jeune fille.
Elle dormait, la tête versée sur l’épaule, et des boucles tombaient contre sa joue à laquelle ce peu de vin des Cana-ries avait donné des couleurs. Une enfant, rien qu’une en-fant. Sous le fichu en pointe, sa poitrine se soulevait à peine. Au fond de ces grands bois, endormie contre ce rocher près d’un pied de digitale, on l’eût prise à la voir pour une petite reine des chansons. Les vieilles gens et ceux qui savent les secrets de ce monde auraient bien compris qu’elle avait trop de beauté pour que son sort fût jamais heureux.
Elle dormait sans un mouvement, et la tête ainsi pen-chée, offrait ce cou nu et pur comme si elle le tendait au cou-teau. Était-ce possible de la voir sans se sentir le cœur ému d’amitié ?
Enfoncer la lame sous l’oreille, entre la nuque et le men-ton. Puis la coucher sur la roche, dans le creux même du corps mort. Les autres l’y trouveraient avec ce couteau dans le cou…
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Mais maintenant l’homme la regardait… Si ç’avait été de la compassion qui lui eût passé par le cœur !… Ha, c’était bien pis. Et qu’il eût mieux valu qu’il la tuât là tout de suite.
Il demeurait debout devant elle sans se soucier de Grange ni de ses bûcherons, aussi tranquille que s’il assistait à la grand’messe. Son œil ne quittait point Anne-Marie et se faisait fixe, fixe, à mesure qu’il suivait une idée soufflée par le diable.
En sursaut la petite s’éveilla. Elle regardait sa main qu’elle sentait meurtrie. Une pierre roula de sa robe. Qui ve-nait de la lui lancer ? Personne à l’entour…
Elle reconnut, arrivant de la clairière, la voix de son père, les bruits du travail. Elle était tout à fait réveillée.
Alors elle vit, dans cette mousse sombre tout en étoiles, – de cette belle mousse épaisse qu’on cherche pour en faire des couronnes à la Toussaint, – deux marques comme des pas dans un pré mouillé, les marques des semelles d’un homme resté là debout longtemps. Deux brins d’herbe se décollaient, se relevaient…
En même temps elle pensa au couteau de chasse, avec cette idée qu’elle allait le serrer dans le cabas lorsqu’elle s’était endormie. Et ce couteau qui devait se trouver près d’elle, il n’y était plus.
Le cœur lui battait avec une violence douloureuse : c’était comme des éclairs qui passaient devant ses yeux. Il ne lui vint même pas à l’esprit que son père pouvait avoir emporté le coutelas : elle savait tout. L’homme était là der-
– 211 – rière quelque buisson, il avait pris le couteau, puis il lui avait jeté cette pierre sur la main. Sans doute il la regardait.
À travers des sureaux il lui sembla entrevoir une forme. Mais les feuilles partout arrêtaient la vue, et, soudainement, d’un nuage montant tomba une grande ombre.
Anne-Marie avait repris son air de calme quand elle re-joignit le père. Des coups de vent passaient sur les têtes d’arbre et des roulements approchaient, grossissaient, l’un n’attendant plus l’autre. Les bûcherons se hâtaient d’abattre un sapin à demi scié, s’essuyant le front d’un revers de bras, tandis que d’autres ramassaient cabas et haches et enfilaient leur veste.
Le bois se faisait noir. Une rafale s’éleva furieusement, meuglant comme un taureau dans la futaie qui se démenait toute. Le tonnerre déchargeait déjà ses tombereaux de bou-lets qui rebondissaient à n’en plus finir avant de s’écraser dans les fonds.
On partait en grand’hâte, courant, s’entr’appelant, quand on vit de loin arriver la pluie par lames glissant comme le vent. Elle tombait à pleins seaux. C’était un bruit, dans la forêt, un énorme dévalement grondant, et cela s’accordait bien avec les pensées qu’Anne-Marie roulait en sa tête, comme un ruisseau en crue les pierres qu’il charrie. Elle s’y laissait emporter et descendait dans ces grands abats de pluie, dans ces vacarmes des sapins, dans cette canon-nade à gros ressauts du tonnerre, songeant, ainsi que la nuit dans les songes, à l’homme, à Gaspard.
Gaspard, ce je ne sais quoi de jeune, de brave, de bon, en toute sa personne, sa face claire et riante, couleur de flamme… Elle le revoyait sous un châtaignier, dans sa petite
– 212 – veste bleue et ses longues guêtres, appuyé de côté sur son bâton. Et le soir de la reboule à Champétières, comme il lui avait pris la main, et comme ses yeux brillaient… Cousin, cousin, ce serait si bon d’être toujours tous deux, l’un proche de l’autre. Près de toi, je n’aurais jamais plus de peur.
Cette bourrée que chantait alors Pauline revenait à Anne-Marie comme un refrain dans la fièvre et ne la lâchait plus :
Que je fusse mariée,
Mariée à mon plaisi,
Passerais la matinée
Aux côtés de mon ami.
L’air dansant et triste chantait toujours, tandis qu’elle descendait, les souliers clapotants d’eau, par le chemin tour-né en ruisseau, couverte d’un sac qu’un des hommes lui avait donné en guise de capuchon, mais sans plus se soucier de s’abriter, maintenant, à travers l’orage qui redoublait.
Comme elle raconterait tout à Gaspard, et ce soir même ! Mais qu’il ne fut pas trop tard, déjà ! Lui la sauverait. Et puis il ne s’agissait pas de cela : il s’agissait de ne rien garder de caché pour lui, d’être tous deux un même cœur.
… On rentra aux Escures plus trempés que des rats de rivière. Il fallut se changer, se réchauffer. Le père fit du vin chaud à la cannelle.
Ce ne fut qu’à une semaine de là qu’il chercha le cou-teau de chasse. Il crut qu’on l’avait perdu lors de cette fuite à travers bois sous la pluie battante et ne grogna pas trop.
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Gaspard se trouvait à Brioude le jour qu’Anne-Marie s’endormit au Chei de l’Ermite et ne devait rentrer que sur la fin de la semaine.
Ces soirs d’attente, abandonnant son travail, avant d’allumer le chalet, la petite rêvait qu’elle se confiait toute à son cousin. « Je lui raconterai comme j’ai eu des misères et que même je ne voulais pas les lui dire… » Alors la repre-naient ses gaietés de naguère, quand Gaspard la taquinait, la câlinait. Son imagination allait, entrait en d’autres temps heureux. Elle suivait ces rêves, souriant d’elle-même, d’abord. Puis c’était à ces rêves qu’elle souriait jusqu’à la minute où elle se levait, réveillée, prise de trouble. Elle allait à la fenêtre, la joue brûlante de honte, s’appuyer à la vitre et regarder les sapinières que le vent rudoyait de l’autre côté de la lande aux gentianes.
Maintenant elle n’embrassait plus Gaspard, bien qu’en ce temps-là on s’embrassât comme on se presse aujourd’hui la main. Elle n’aurait pu, elle ne savait pourquoi. Le sang lui battait dans la gorge. Elle voyait le cou de Gaspard, nerveux, rond, et, de brun, blondissant jusqu’à devenir tout blanc près de l’ouverture de la chemise. Il lui prenait des idées étranges. Et elle songeait davantage à cette solitude… Ah ! elle savait bien que cette solitude n’était pas : il lui suffisait de laisser ses regards s’engager dans ceux de son cousin. Mais c’était la bonne amitié, cela, se disait-elle, la parenté ? Leurs sorts tourneraient-ils de façon qu’ils pussent vivre l’un près de l’autre ? Gaspard irait de son côté, et elle…
Elle ne pouvait prévoir que des jours sombres tant le malheur lui avait donné son pli.
En attendant, comme il lui tardait que son cousin re-vint !
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Il revint. Elle le revit un matin de bonne heure. Elle était dans la première cour, celle des pruniers, qui jetait du grain à la poulaille. Elle posa l’écuelle sur le bassoir de la fenêtre et lui sourit. Ils causèrent un instant des couvées, d’un putois qui avait saigné plusieurs gelines chez le métayer. Anne-Marie regardait Gaspard toujours avec le même sourire. Il y eut un petit silence. Les coups de bec des poules sonnaient mat comme une averse. Puis elle dit :
— Tu ne vas pas donner le bonjour au père ? Il est avec Pauline dans la maison.
Et elle l’accompagna sans plus parler, raclant aux pierres en passant son sabot où restaient collées des pailles.
… Souvent, durant la semaine qui suivit, assise à coudre dans la salle basse pleine de soleil, elle repensa au jour de l’orage. Du portail un char sortait en grinçant. Les oies can-cannaient, s’en allant vers le ruisseau, et les premières feuilles sèches roulaient avec un bruit de papier froissé le long des murs. Ou bien un fruit tombait, d’un de ces pruniers bleus de prunes. Une tranquillité dormait sur les pentes au-tour des métairies, malgré, par là-bas, le coup de fusil d’un chasseur. Les araires de bois geignaient, fieulaient comme des flûtes, et les couplets des laboureurs se répondaient d’une colline à l’autre. Douceur de la pleine matinée, en fin septembre, aux terrasses du jardin devant la campagne montueuse.
Puisque l’homme ne l’avait pas tuée lorsqu’il avait si beau faire, peut-être la laisserait-il désormais en repos ?
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Elle l’aurait pu croire, par ces matins d’arrière-saison si bons dans les domaines ; mais elle ne le croyait pas. Elle se rappelait la pierre que l’homme avait lancée. Elle avait bien compris que rien n’était fini. Et puisqu’il ne l’avait pas tuée, que lui voulait-il ?
La mort de la mère fut un grand malheur dans cette maison. Si elle était demeurée sur terre, elle aurait empêché bien des choses. Mais le sort est le sort.
Anne-Marie avait eu scrupule de dire à Gaspard ce qu’elle n’avait pas dit à son père. Depuis qu’il s’était mis sur le pied d’un bourgeois de campagne le père ne faisait plus autant d’accueil au cousin. Et Anne-Marie devait se compor-ter de façon à lui complaire sans qu’il eût besoin d’en tou-cher mot. Elle le devait, même si elle en souffrait dans son cœur.
Maintenant, elle eût désiré quelque tentative du mon-sieur, quelque fait de brigandage. Gaspard était là, on appel-lerait tout de suite Gaspard au secours… Elle croyait à son cousin comme à ses reliques.
Le matin où Anne-Marie fut sur le point de parler, dans la cour, le garçon revenait de Brioude, et rayonnant à fondre les brumes. Il se sentait du vif-argent dans les veines. Sans s’attarder aux Escures, envoyant parfois d’un moulinet de son bâton quelque caillou voler par-dessus les sorbiers, il re-gagnait le bourg en sifflant la Youyette, quand sous le bois des Fourches il rencontra Jeuselou du Dimanche.
L’autre, rien qu’à voir le camarade, comprit qu’il y avait du bon tabac. Gaspard lui coiffa l’épaule, et, d’une voix basse, vive, chaude : « Si on les empaumait, tout de même,
– 216 – ce coup-ci !… Va, j’ai entendu chanter de jolis oiseaux dans la forêt de Javaugues. Nous irons tous de lundi en huit à un endroit que je sais et je crois qu’il y aura beau jeu, comme on dit, si la corde ne se rompt. »
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