La faute
Chapitre 3
Du reste, bien que d’une façon tout à fait différente, presque en reflet de celle de mon père, elle aussi cultivait des formes coûteuses de mégalomanie bourgeoise. Si lui souhaitait pour son héritier un avenir d’artiste, elle s’était concentrée sur les piliers de la formation : Santé, Hygiène et Instruction. Et comme par hasard elle réussissait toujours à trouver l’argent nécessaire pour satisfaire de telles obsessions.
Je dois à cet argent rassemblé qui sait comment des après-midi passés dans les salles d’attente de spécialistes réputés : ophtalmos, dentistes, orthopédistes. Je crains qu’ils ne soient les seuls événements mondains de mon enfance.
Parfois, pour tromper les interminables attentes, ma mère me demandait de lui lire le journal. Elle me faisait croire que c’était moi qui lui rendais un service : avec la vie qu’elle menait elle ne trouvait jamais le temps de s’informer convenablement. Elle ajoutait qu’après cinq heures de cours elle avait les yeux fatigués et le cerveau en bouillie. C’était un de ses subterfuges pour solliciter mes intérêts culturels, stimuler mon activité intellectuelle, et endiguer l’inclination endémique à l’indolence qui n’allait jamais cesser de me persécuter.
Quoiqu’en général elle m’ait laissé le choix des articles, elle montrait une nette préférence pour les commentaires et les billets de politique étrangère, surtout sur la question israélo-palestinienne dont d’ailleurs je savais bien peu. De toute façon, elle préférait survoler le contenu de ce que je lisais. Elle s’intéressait davantage à la forme et m’ordonnait de bien marquer les syllabes. Elle ne m’interrompait que pour me donner la signification de vocables recherchés ou la prononciation correcte des mots étrangers. Elle exécrait le style facile et les fréquentes anacoluthes du journaliste moyen. Tout en considérant l’enseignement comme un expédient, elle avait une confiance exagérée dans la formation. Elle cultivait l’illusion platonicienne que savoir beaucoup de choses décuplait les possibilités de choix en rendant les individus meilleurs. Je crois qu’elle considérait livres et journaux comme les légumes et la courtoisie : une nourriture essentielle pour de jeunes organismes. Et pourtant, dans sa personnalité complexe et contradictoire il y avait place pour une curieuse méfiance à l’égard de la pédagogie ordinaire ; j’imagine que c’était ce qui la faisait éviter les invitations explicites à la lecture. Mieux valait me feinter avec de petits pièges. Comme quand elle me laissait sur ma table de nuit ou sur la tablette de la salle de bains un des romans qui lui avaient tenu compagnie petite fille (les seules reliques de sa mystérieuse, inimaginable adolescence). D’habitude des classiques pour enfants du genre Richard Adams ou Eleanor H. Porter adaptés aux fillettes de bonne famille, certainement pas à un jeune garçon dont les canons esthétiques se modelaient sur des dessins animés japonais et des cartoons américains. De temps en temps je jetais un œil dessus, histoire de lui faire plaisir. Je m’enlisais toujours au troisième paragraphe, en me demandant comment on pouvait prendre plaisir à de telles sottises maniérées, et surtout ce qu’avait pu y trouver en son temps une dame sérieuse et réservée comme ma mère, plus encline, du moins en apparence, à la précision scientifique qu’aux envols poétiques, plus orientée vers la raison que vers le sentiment.
Le plaisir de se pencher sur un roman pendant des heures, auquel elle s’abandonnait surtout pendant les vacances de Noël ou les étés à la plage, m’était à peu près incompréhensible. Pour moi, la période des grandes lectures n’allait arriver qu’après sa mort ; et j’en suis encore à me demander si une de mes passions les plus exclusives, ma seule source de revenu honnête, ne me vient pas d’une exigence intéressée de dédommagement posthume. Ce n’est que maintenant, dans la seconde saison de ma vie, la plus imprévisible, que j’allais comprendre que parmi les passe-temps à la disposition des personnes seules, les romans sont les plus indiqués précisément pour leur nature individualiste.
Une découverte douloureuse qui devait éclairer rétroactivement l’état de désolation dans lequel elle avait vécu elle-même durant les années de notre coexistence tragiquement brève.
Ce n’est là qu’une des rencontres manquées entre ma mère et moi. Le plus irritant est que bien qu’il se soit instauré entre nous une sorte de complicité intellectuelle (en admettant que l’on puisse considérer comme telle une association entre un adulte et un enfant) nourrie de mes lectures à haute voix du journal, suivies de mes questions et de ses explications, elle n’a jamais été en mesure de démolir cette barrière d’omerta derrière laquelle elle se cachait, et qui encore aujourd’hui m’oppresse comme une chape. C’était comme si l’intimité lui était impossible, voire interdite. Comme si l’affection, le dévouement qu’elle avait pour moi s’épuisaient dans les mille services qu’elle prodiguait, et dans ceux beaucoup moins onéreux qu’elle exigeait des autres.
Le souvenir de son attitude et de mon inaptitude à m’y opposer ne fait qu’aviver ma nostalgie. Une nostalgie qui va bientôt avoir un demi-siècle.
Pour revenir à ces salles d’attente glaciales, il faut dire que les révisions auxquelles mon petit organisme était soumis continuellement avaient fini par m’assimiler – du moins dans le domaine analogique de mon imagination puérile – à un des appareils électroménagers vendus par mon père, minés comme ils l’étaient par de fâcheux défauts de fabrication. Dents et colonne vertébrale pas assez droites, plante des pieds insuffisamment cambrée, sans parler de l’œil gauche, plus paresseux si c’était possible que son légitime propriétaire. À cause de ce feignant, deux après-midi par semaine, pendant les quatre premiers mois de la troisième année de l’école élémentaire, j’ai été traîné chez un ophtalmologue dont le cabinet occupait le dernier étage d’un hôtel particulier dans la partie nord de la ville, la plus verte et la plus distinguée, qui nous était inaccessible.
C’est lui, le professeur Antinori, avec ses manières distantes et sa moustache de colonel anglais, qui a décidé qu’il ne suffisait pas de m’infliger l’humiliation du bandeau de pirate sur l’œil sain, motif d’hilarité pour mes spirituels camarades de classe. Afin que la torture réservée au petit bigleux soit exemplaire il fallait l’enfermer dans un cagibi attenant à la salle d’examen et le laisser là, devant un instrument sur l’écran duquel se déchaînait une hélice phosphorescente. Ma torture consistait dans l’obligation de suivre avec un crayon de métal la fantasmagorique, capricieuse petite hélice. Il pouvait arriver que mon âge tendre, l’horaire d’après le déjeuner et surtout la pénombre aseptisée de la petite pièce dans laquelle j’étais enfermé favorisent l’engourdissement progressif de mes membres et de mon cerveau. C’était à ce moment-là que le professeur Antinori justifiait ses honoraires astronomiques. Alors qu’il ne pouvait pas me voir, occupé qu’il était avec d’autres patients dans la pièce voisine, dès que je m’assoupissais en abandonnant la maudite hélice à son destin il me rappelait à l’ordre d’une voix de stentor avec un « CRÉ-Ê-TIN-IN ! » qui déchirait tout l’appartement. Une telle injure avait l’avantage de me remettre en marche, comme les coups violents sur les machines à laver de mon père.
Cette petite histoire pourra paraître pittoresque à quelqu’un qui vit dans notre époque où l’on se soucie tellement de l’enfance. Mais de mon temps – et je ne parle pas d’hivers dickensiens rigoureux mais du début des années quatre-vingt tempérées du XXe siècle – un médecin pouvait se permettre de se montrer insolent envers un patient d’âge pré-pubère tout comme un suppléant assoiffé de sang pouvait infliger des châtiments corporels.
Qui sait si je ne dois pas au professeur Antinori et à beaucoup de ses pairs le soupçon qui continue de m’accabler d’être un individu maladroit, insuffisant et ridicule. En remuant dans le chaudron de ma mémoire j’ai du mal à trouver un seul cas où en entrant dans un lieu public je n’aie pas vu les regards de l’assistance se tourner vers moi, impatients de se moquer de moi ou, pire encore, de me juger. Et non parce que j’avais souvent subi ce genre de traitement mais parce qu’en raison de mes nombreux troubles et d’une complaisance proverbiale, je m’étais convaincu de le mériter. Encore aujourd’hui alors que les poils blancs ont dévoré ma barbe roussâtre et que l’orgueil viril s’est atténué d’un coup, si dans la rue j’entends quelqu’un rire je n’ai aucun doute sur l’objet de son hilarité.
Et pourtant cela n’a pas de sens de dire que j’étais malheureux. Le malheur suppose la conscience, un ensemble de valeurs, des priorités et des expectatives, et surtout quelqu’un à portée de main avec qui comparer tout ce dont j’étais simplement privé. En outre, il faut se rappeler le talent inné chez les enfants et déjà évoqué de supporter sans broncher contraintes et vexations. Jetés à l’improviste dans l’arène de l’histoire humaine sans l’avoir demandé, ils considèrent le niveau de leur minuscule vie comme le seul possible. Comme si le sens de la justice, le désir de liberté, la conscience de ses droits étaient des acquisitions à venir.
C’est Rudyard Kipling qui a écrit que « les enfants ne parlent pas plus que les animaux car ils acceptent ce qui leur arrive comme étant décidé de toute éternité ». Et même si je tiens à préciser que j’ai été un enfant décidément moins maltraité que le pauvre errant Rudyard, il m’est difficile de ne pas partager ses idées fatalistes sur l’enfance.
Cela seulement peut expliquer pourquoi j’allais à l’école tous les jours alors que je la haïssais du plus profond de mon âme. À tel point qu’aujourd’hui encore, quand je suis de très mauvaise humeur, pour me donner du courage je me dis : « Bof, au moins tu ne dois pas aller à l’école. »
Ah, les martyrs de l’école obligatoire ! Arrachés trop tôt à la tiédeur de leur petit lit pour être exposés aux intempéries et au jugement du monde. Je les ai vus bivouaquer en tête de ligne de l’autobus ou se presser dans des cours bondées et croulantes, chargés de cartables gigantesques ; et j’ai entendu remonter, d’un monde jamais assez lointain, une suite infernale de matins passés à écouter des sottises pseudo-culturelles dénuées de tout intérêt sous la menace d’interrogations, bulletins trimestriels, railleries. Les voilà, toujours les mêmes, éternels comme les maladies : la belle de la classe, le bellâtre indolent, la grosse tête à la chemise trempée de sueur, le prof colérique, les camarades de la FGCI, Ippolito Nievo, La ragazza di Bube… Je n’ai aucune honte à admettre que si un génie de la lampe m’offrait la possibilité de tout recommencer et retourner en arrière je lui dirais de ne pas me les briser et de me foutre la paix. Plutôt mourir que recommencer.
D’ailleurs, grâce à une vision aérienne, et donc plus détachée, de ces jours lointains, je peux dire que vivre sous la double autorité d’un père et d’une mère du genre des miens – un régime sud-américain chancelant et en conflit perpétuel – ne facilitait pas les choses. Le fait est que bien que ces deux satrapes aient été tout ce que j’avais, il me paraissait absurde de les considérer comme mes parents de plein droit ; il était plus logique de supposer qu’ils m’avaient trouvé dans un panier sur les rives du Tibre et m’avaient emporté chez eux sans se poser trop de questions. N’ayant pas une notion claire du rôle institutionnel qu’ils endossaient ni de son statut juridique, je peinais à identifier la limite entre leurs devoirs et mes droits ; tout comme j’avais du mal à les percevoir comme un corps unique et indivisible, guidé par des visions communes et des objectifs partagés. Ils étaient simplement lui et elle, jamais papa et maman (pas au fond de moi, pas même maintenant, imaginez un peu) : essences opposées, le yin et le yang, pour ce que j’en savais, ils allaient marquer mes jours dans les années à venir (et Dieu seul sait si la vie devait me donner à la fois tort et raison !).
Lui prolongeait volontiers la soirée et souffrait de devoir se lever tôt. Aimant rire, passionné, bavard, imprévisible, et un peu porté sur la bouteille, il s’occupait des aspects récréatifs de l’existence, à savoir des seules choses qui m’intéressaient : musique, voiture, nourriture et cinéma. Il savait comment vous encourager mais aussi vous démoraliser.
Elle, elle aimait la quiétude besogneuse mais énergique de l’aube, le soir elle allait se coucher avec les poules. Elle incarnait la discipline et le sens du devoir, et surtout l’honnêteté ; malheureusement, aussi dans l’acception la plus sombre et intimidante du terme. Elle n’aimait pas donner des ordres mais je savais toujours ce qu’elle attendait de moi : dents lavées après chaque repas, absorption quotidienne de légumes, devoirs finis avant et non après l’heure du dîner.
Jusqu’ici, la façade. Mais il y avait autre chose. Quelque chose qui risquait de bouleverser tout le tableau, l’inverser, pour ainsi dire.
De lui, en fait, il me semblait tout savoir, je réussissais à le situer dans le temps et dans l’espace.
Mais que penser d’elle ? Sa réserve avait le pouvoir de conférer à son passé des traits fumeux et énigmatiques qui convenaient très peu à la femme de la lumière. Comment réussissait-elle à empêcher que lui échappe une allusion à ses parents, à la maison de famille et à ses vacances ? Et pourquoi m’était-il si difficile de me l’imaginer autrement que telle qu’elle était maintenant ? N’était-ce pas odieux que quelqu’un d’aussi exemplaire ne mette pas cartes sur table, ne s’expose pas entièrement ? Ou alors le problème était peut-être qu’il n’y avait rien à savoir d’elle sinon que petite fille elle avait été seulement un peu plus jeune que maintenant.
Naturellement, il y avait aussi la part obscure. Et quelle part, seigneur. Elle se manifestait surtout par une appréhension générale et superstitieuse. Tourmentée par de macabres pressentiments, elle nourrissait une véritable terreur de toute forme d’imprévu. Comme s’il n’existait pas de dérogation à la routine qui ne préfigure la catastrophe. Quand mon père tardait à rentrer le soir, elle tombait dans un état d’angoisse sombre et contagieuse. Je crois que dans ces cas-là son imagination était envahie d’images atroces. Elle ne tenait pas en place. Elle parlait toute seule. Elle saisissait l’écouteur du téléphone à une fréquence maniaque pour s’assurer que la ligne fonctionnait. Finalement, brisée par l’anxiété, défiant sa peur du vide, elle sortait sur le balcon en priant l’Être Suprême auquel elle ne croyait pas que la voiture de mon père débouche au virage.
À propos de ce balcon, au cours des réunions de copropriétaires elle s’était battue plusieurs fois pour obtenir la permission de relever le garde-corps de quelques centimètres. Elle se plaignait qu’il était trop bas. Chaque fois que je m’en approchais elle poussait un cri d’épouvante indigne de ses bonnes manières. Manifestement, habiter au cinquième étage d’un de ces majestueux immeubles années cinquante aggravait le vertige dont elle souffrait.
D’ailleurs son hypocondrie ne faisait qu’épaissir le mystère d’un passé qui de temps en temps, malgré elle, trouvait le moyen d’émerger et qu’elle faisait tout pour enterrer de nouveau.
Je n’oublierai jamais cet après-midi de septembre. Nous faisions la queue à la caisse d’un grand magasin. Je tenais bien serrés contre moi le journal de Charlie Brown enveloppé de cellophane et une magnifique trousse bourrée d’accessoires. L’école allait commencer la semaine suivante et j’étais avide de fournitures flambant neuves : gommes, crayons, compas.
C’est alors qu’une femme s’est approchée de nous. D’une tristesse inconvenante, cheveux d’une couleur pâle indéfinissable qu’aucun coiffeur n’aurait jamais pu raviver, elle portait une petite robe de coton imprimé, presque une robe de plage, et une paire d’horribles mules. Si ma mère, après un sursaut de surprise, n’avait pas donné l’impression de la reconnaître, j’aurais cru qu’il s’agissait d’une mendiante qui allait nous importuner.
Au lieu de quoi ma mère s’est exclamée : « Myriam !
– Gabriella », a répondu l’autre.
Toutes les deux avaient l’air d’avoir vu le fantôme de sa sœur morte.
« Qu’est-ce que tu fais là ?
– Nous venons du rayon papeterie », a répondu ma mère comme si la chose avait un quelconque intérêt.
« Ne me dis pas que c’est ton fils, c’est ton garçon ?
– Oui. »
La sorcière m’a dévisagé, encore plus incrédule, hésitant à me dire bonjour ou moins visiblement stupéfaite qu’un spectre ait pu produire un morveux sans presque rien de fantomatique.
« Tu sais, avant-hier soir j’étais chez Nora… Imagine-toi, il y avait aussi Cesarino, a dit la va-nu-pieds.
– Vraiment ? » a répondu ma mère et j’ai perçu une alarme dans sa voix.
« Nous sommes allés la voir. Malheureusement, Nora ne va pas très bien. Tu le crois si je te dis que ta tante a le diabète ? Mais bien sûr que tu le crois, c’est dans la famille. Entre une chose et une autre nous avons fini par parler de toi tout le temps. C’est elle qui nous a demandé si nous avions de tes nouvelles. Tu vois, Gabriella, je ne devrais pas m’en mêler, mais Nora va vraiment mal, et le moment est peut-être venu pour toi de… »
Ma mère ne lui a pas laissé le temps de terminer sa phrase ; avec une impolitesse inconsidérée elle a d’abord allégué une excuse pathétique, ensuite elle m’a arraché des mains la précieuse marchandise et l’a déposée sur la première surface disponible, et enfin elle m’a traîné dehors.
Elle ne m’a fourni aucune explication ; à titre de compensation, dans l’autobus qui nous ramenait à la maison, elle a essayé de me consoler : nous achèterions le nécessaire pour l’école, trousse et tout le reste, en bas de la maison au risque de devoir dépenser un peu plus que prévu et de faire une entorse à la nouvelle règle en retournant chez les époux Albani. Je répète : pas un mot sur Myriam la mendiante, sur Cesarino et sur une certaine tante Nora. Comme s’ils n’avaient jamais existé ; ou comme si la rencontre importune de cette malheureuse en savates n’était pas la cause de notre fuite, des achats manqués et du fait qu’elle ne cessait pas de pousser de petits soupirs mystérieux et consternés.
Cultiver des curiosités généalogiques morbides est une exigence naturelle chez n’importe quel être humain. Nos origines nous émeuvent d’une façon non moins vertigineuse que les énigmes posées par le futur de la science-fiction. La machine à remonter le temps demeure la plus désirée des inventions impossibles, plus même que l’élixir de la jeunesse éternelle ou la téléportation.
Tout en sachant que ma mère ne satisferait pas ma soif de connaissance historique quant à son passé et à notre famille, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce qui l’avait poussée à se débarrasser de façon aussi maladroite et grossière d’une femme qui bien que dans un état lamentable s’était conduite avec une gentillesse irréprochable. J’en ai conclu que son aspect n’y était pour rien. Myriam n’avait probablement pas d’autre défaut que de venir d’un temps avec lequel ma mère ne voulait plus rien avoir à partager.
Et pourtant, malgré mes efforts pour leur opposer mille nouvelles barrières les questions continuaient de me submerger. Qui était Nora ? La tante de ma mère ou de Myriam ? Ou des deux ? Pourquoi ne la voyions-nous jamais ? Que s’était-il passé d’aussi irréparable entre elle et ma mère ? Qui était Cesarino ? Et pourquoi m’avait-il semblé qu’en entendant son nom ma mère avait rougi comme une petite écolière ?
Avant de s’engager dans l’avenue qui menait à notre quartier-dortoir à l’est de Rome, l’autobus longeait une agglomération de roulottes et de préfabriqués, une espèce de décharge à ciel ouvert peuplée de gitanes bien portantes occupées avec leur nombreuse progéniture et leur brasero. Bien qu’il ait menacé notre banlieue d’employés de bureau je n’avais jamais prêté grande attention à ce purgatoire métropolitain. Cette fois, au contraire, pendant que l’autobus le frôlait lentement je l’ai examiné avec soin, aussi loin que portait mon regard et non sans appréhension. Peut-être parce qu’il me semblait le contexte approprié dans lequel situer Myriam Trucmuche. L’idée que ma mère était liée à elle et donc à un monde aussi féroce et tribal m’a provoqué un certain trouble. Mais en même temps elle fournissait une explication plausible à son attitude muette. Tout à coup l’orgueil de l’opulence perdue de mon père trouvait son correspondant dialectique dans la honte suscitée chez ma mère par la misère et la dégradation dont elle avait réussi à s’émanciper. Alors je l’ai regardée comme si je la voyais pour la première fois et me préparais à ne plus jamais la voir : j’ai considéré la finesse de ses manières, sa silhouette délicate, sa posture impeccable, ses vêtements sobres et appropriés. Ensuite j’ai évalué ce que je connaissais déjà, c’est-à-dire l’invisible à l’œil nu : la grâce, l’inflexibilité morale, les mille choses que je savais et, si l’on peut l’appeler ainsi, son ironie particulière. Alors seulement, en descendant de l’autobus, plus ou moins à la hauteur du magasin de Mme Albani, je me suis permis un soupir de soulagement. Non, ma mère c’était une autre histoire. Alors qu’est-ce qui clochait ?
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