La faute
Si Tu N’es Pas qui Tu Croyais Être
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Pour affronter le soleil de ce beau matin d’avril ma mémoire doit faire des efforts et lutter contre une photophobie congénitale. En profitant de la fermeture de l’école pour une assemblée convoquée par la partie politisée du personnel enseignant (associée aux représentants des élèves), j’avais rendez-vous avec mes camarades de classe sur le chemin de terre habituel en bordure d’une des demeures patriciennes de Rome, prêt à vendre chèrement ma peau dans le énième défi de foot. Je me revois la bouche sèche et grande ouverte devant une fontaine publique (un « nasone » comme disent les Romains) retardant la volupté du flot glacial dans la gorge tandis que mes amis non moins assoiffés s’impatientent et me pressent : « Merde, grouille-toi ! »
En résumé, l’enfance archivée, me voici aux prises avec les premiers feux de l’adolescence. Je vous épargne volontiers le compte rendu détaillé des bouleversements hormonaux qui l’ont accompagnée : le déplorable échantillonnage d’irascibilité, duvets et érections, qui fait du mâle atteignant la puberté une petite bête hirsute et dégoûtante.
J’ai mis presque une heure en autobus pour retourner à la maison, et un quart de seconde pour comprendre que ma mère avait ses nerfs.
Elle repassait devant le journal télévisé. J’ai pensé que si elle était mal lunée c’était à cause de l’agitation au lycée. Ses sympathies gauchisantes (communistes, disons-le) ne l’empêchaient pas de se montrer intolérante face à toute manifestation de sectarisme idéologique ni d’exécrer ses collègues syndicalistes qui le lui rendaient bien ainsi que les élèves de bonne famille qui durant les assemblées faisaient cause commune en s’amusant à tapisser les classes et les couloirs de banderoles banales et pleines de fautes de grammaire. Que les apôtres du droit aux études ne trouvent rien de mieux que d’empêcher le déroulement des cours, en montrant de surcroît un analphabétisme arrogant, était l’exemple de contradiction qui offensait un esprit sévère comme le sien, consacré à la cohérence mathématique et obsédé par la précision de l’expression.
Je n’ai pas tardé à comprendre qu’il y avait autre chose. La cyclothymie d’une mère développe chez son petit héritier des pouvoirs de télépathie. Sa mauvaise humeur dégageait une certaine puanteur de danger que mes narines étaient capables de reconnaître à une centaine de mètres, comme celles d’une gazelle perçoivent l’odeur du fauve aux aguets. Tout cela pour dire que j’aurais évité de lui adresser la parole si je ne m’étais pas aperçu que son fer à repasser s’acharnait sans pitié sur mon blazer. Acheté pour la confirmation de Demetrio Velardi, il était resté depuis sous cellophane dans le placard, suspendu sur un cintre, à moitié mort, et avec lui l’idée que je le remettrais un jour. Pourquoi l’exhumer ?
« Parce que tu vas en avoir besoin ce soir », m’a-t-elle dit sans quitter la télé des yeux et en enfonçant le fer dans le col comme si elle voulait l’embrocher.
« J’en aurai besoin ?
– Nous sommes invités à un Seder de Pessah.
– À un quoi ?
– Un Seder de Pessah. »
Je suis sûr que le lecteur n’a pas besoin de note en bas de page pour savoir qu’il s’agit du point culminant d’une des fêtes juives les plus importantes. Mais j’espère qu’il comprendra que pour un garçon qui a grandi avec des parents réfractaires, voire carrément hostiles, à toute liturgie confessionnelle ce mot ne paraisse pas moins abstrus que Pentecôte ou Ramadan, d’autant plus obscur que ma mère l’avait prononcé en aspirant le « h » final comme un Arabe. En dehors de l’échange d’usage de cadeaux de Noël – auquel papa tenait beaucoup, surtout en raison d’heureux souvenirs d’enfance qui correspondaient pleinement à son infantilisme d’adulte – aucune autre tradition sacrée n’était bienvenue chez nous.
« Maintenant va prendre ta douche, il est presque prêt. »
Le ton péremptoire sur lequel elle m’a donné cet ordre n’autorisait pas de questions supplémentaires.
Entre-temps j’étais entré au collège avec un an d’avance. Malheureusement, une telle précocité ne s’accompagnait pas d’un quelconque esprit rebelle et libertaire. Et pourtant, ces derniers temps, un énervement – je ne saurais pas le définir autrement – s’était emparé de moi ; quelque chose de pas très différent de la nervosité généralisée qui vous prend après un traitement antibiotique ; une impatience qui avait certainement à voir avec les poils plus touffus du pubis, l’hirsute équivalent objectif d’une pulsion inédite vers l’autre sexe. Rien d’autre. Je n’avais pas d’amies, pensez donc si je pouvais imaginer une relation sexuelle avec une fille. Je regardais les femmes avec le flegme désespéré et non dépourvu de romantisme avec lequel un astronome dilettante contemple par une belle nuit d’été les myriades de corps célestes qui parsèment la voûte du ciel : l’étonnement, la curiosité déchirante qu’elles m’inspiraient étaient gâchés par le soupçon qu’à moins d’une révolution technologique improbable je n’établirais absolument jamais de contact avec elles. Il me semble que ce tsunami hormonal peut expliquer les brusques agacements tels que celui provoqué par le pantalon de flanelle, la chemise bleue et la cravate rayée qui m’attendaient sur mon lit.
Pour donner une idée encore plus précise de mon trouble il faut ajouter que l’autarcie de notre noyau familial ne s’appuyait pas seulement sur la réticence de mes parents à recevoir chez nous, mais aussi sur l’habitude de ne pas accepter d’invitations. Qu’avait donc ce Pessah, quel qu’il soit, d’aussi spécial ? Qu’y avait-il de différent cette fois ?
Quelques minutes plus tard, pendant que je me servais des pâtes, je lui ai demandé à quelle heure papa rentrait. J’étais pieds nus, en peignoir et renfrogné.
« Pourquoi tu ne t’es pas séché les cheveux ?
– Parce qu’il fait chaud et que j’ai faim. Je t’ai demandé quand rentre papa.
– Tu as fait tes devoirs ?
– Pas encore.
– Et qu’est-ce que nous attendons ?
– De finir de manger, ai-je dit sans dissimuler le sarcasme.
– Et ce matin, qu’est-ce que vous avez décidé ? » m’a-t-elle demandé mais il était clair que cela ne l’intéressait pas, pas plus que mes devoirs et mon sarcasme.
Je suis retourné à la charge. « Et papa ?
– Il arrivera tôt ou tard. » Et plus qu’un bon augure cela ressemblait à de la crainte.
Dans l’espoir d’obtenir quelques informations supplémentaires j’ai lancé : « Nous partons à quelle heure ? »
Elle a réfléchi, elle a posé sa fourchette sur la table. « À six heures, je dirais. Ils nous attendent pour sept heures.
– Qui nous attend ? » Elle a pris son assiette à moitié vide et a jeté le reste de pâtes à la poubelle.
« Roberto, mon cousin, et naturellement sa famille. »
Ainsi fonctionnait cette journée : chaque nouvelle information rendait les ténèbres plus épaisses au lieu de contribuer à les dissiper. Et maintenant, d’où sort ce cousin Roberto ? Je trouvais vraiment déconcertant que personne ne m’en ait jamais parlé. Pourtant, ne serait-ce que par voie de conséquence, un lien devait exister entre moi et la famille du cousin de ma mère.
Depuis la rencontre avec Myriam la mendiante, les seuls éléments utiles obtenus sur la vie de maman avant ma naissance, et donc sur cette part obscure de la famille, je les avais extorqués à mon père : ils concernaient une certaine tante Nora. D’après ce que j’avais compris, cette dame s’était occupée de ma mère adolescente. Ce qui ne faisait que jeter une lueur funeste sur le destin de mes grands-parents. Qui à son tour se réfractait sur un mystère tout aussi nébuleux : quelque chose avait dû mal tourner avec tante Nora puisque nous ne la voyions jamais, et que son nom n’était prononcé que par allusions.
Quel était le rapport de parenté entre le cousin Roberto et tante Nora ?
J’étais aux prises avec ma Sakura acoustique, sans réussir encore à me concentrer sur de nouveaux exercices comme je l’aurais voulu quand finalement mon père est entré dans ma chambre, l’inondant de bonne humeur.
Il s’est mis à se payer ma tête en attrapant ma cravate pour ensuite la laisser glisser entre ses doigts. « Quel chic. Ne crois pas être le seul. Moi aussi je vais devoir m’habiller en pingouin. »
Il a tiré un morceau de tissu de sa poche et l’a posé à côté de ma chemise : sa forme était la même que celle du minuscule couvre-chef que portent les ecclésiastiques de haut rang : évêques, cardinaux. Oui, exactement une espèce de calotte en velours bordeaux avec des broderies florales argentées. Un objet pas moins exotique et prétentieux que le mot « Pessah », et certainement en rapport avec lui.
Alors toutes les questions que j’avais gardées pour moi les dernières heures (les dernières années ?) ont surgi, à commencer par celles concernant la mystérieuse calotte que, semblait-il, j’allais devoir garder sur la tête toute la soirée avec la circonspection d’un équilibriste.
Heureusement, le laconisme maternel trouvait de temps à autre un antidote dans la faconde de mon père. Qui en fait, comme si de rien n’était, bavard comme jamais, m’a fourni les renseignements dont j’avais besoin et même certains dont je me serais passé volontiers. Pendant qu’il parlait je me demandais quel sort m’avait jeté ma mère pour m’empêcher jusque-là de pressurer un homme comme mon père qui, dûment flatté, pouvait se révéler une fantastique pipelette.
Il m’a dit que Roberto était le fils de tante Nora. Ils s’appelaient Sacerdoti, comme maman parce que tante Nora avait épousé un cousin germain. Roberto et ma mère s’étaient revus à l’occasion de l’enterrement récent de la vieille, après lequel ils avaient convenu qu’il était temps d’ensevelir rancunes et interdits. Quelle meilleure occasion pour un beau rapatriement qu’un Seder de Pessah ? Qu’est-ce que c’était un Seder de Pessah ? Le dîner qui conclut la Pâque juive. Mais comment, je ne savais pas que maman était juive ? Comment était-ce possible ? Elle était bien bonne !
Bah, le plus beau c’est qu’il ait été aussi amusé de mon ignorance et aussi surpris de l’omerta de sa femme.
Si mon père m’avait révélé avec autant de candeur que ma mère était esquimaude ou aborigène, religieuse cloîtrée ou danseuse de lap dance maltraitée par un maquereau obscène je n’aurais pas été moins déconcerté. N’étant pas en mesure, sur le coup, d’évaluer les retombées matérielles ou morales qu’une telle découverte pouvait avoir sur ma vie, je me suis demandé si j’avais le droit de me sentir offensé et manipulé comme si un coup fatal avait été asséné au cœur de mon identité.
En réalité, j’insiste sur le fait que l’aventure me laissait plus abasourdi que bouleversé. Après tout, j’avais connu combien de Juifs ? À vue de nez, et sous réserve de nouvelles découvertes imprévisibles, une seule ; et en outre sous de fausses apparences. Une Juive tellement discrète qu’elle avait oublié de se déclarer telle, même devant son fils.
J’avais appris ce que je savais sur les Juifs dans le livre d’histoire ancienne. Deux petites pages denses qui racontaient les péripéties d’un peuple de pêcheurs, du genre Phéniciens ou Carthaginois, suffisamment résolus pour se libérer du joug séculaire de très puissants pharaons grâce à l’habileté et aux ruses d’un certain Moïse, qui comme par hasard avait eu une jeunesse dorée, dissipée et incognito. La presque totalité de mes connaissances sur les Juifs s’arrêtait là.
J’avais encore la preuve qu’à la différence des Phéniciens et des Carthaginois ils ne s’étaient pas éteints, du moins pas encore. Seulement deux jours plus tôt, durant la énième assemblée préliminaire à l’occupation des locaux, j’avais entendu un garçon en dernière année – un type échevelé enveloppé dans une grande écharpe romantique à carreaux noirs et blancs – vomir des injures contre les Juifs ; il les traitait de « grands usurpateurs de la Palestine » ; il les représentait comme les citoyens batailleurs, récalcitrants et ombrageux d’un « État criminel », un « scandale de l’Histoire », « pire que l’Afrique du Sud de l’apartheid », dont les généraux, au moins dans leurs méthodes, rappelaient davantage Rommel que Moïse. D’ailleurs, ce n’était pas la première fois que j’entendais certaines choses, un jour j’avais participé moi aussi à une espèce de sit-in contre Israël. Non que j’y aie compris grand-chose sur le moment, mais voilà que tout le tableau acquérait une certaine cohérence, accompagné comme il l’était d’un syllogisme aussi élémentaire qu’inquiétant :
Tous les habitants d’Israël sont juifs.
Ma mère est juive.
Donc ma mère est une habitante d’Israël.
J’allais mettre un bon bout de temps avant de découvrir que la fausseté de la majeure invalidait la véracité de la conclusion. Dans l’immédiat, la clarté présumée du raisonnement ne suscitait en moi que de nouvelles interrogations déconcertantes.
Qu’est-ce qui avait poussé une Israélienne à épouser un représentant d’électroménager, romain par ailleurs et au bord de la banqueroute, et à faire un enfant avec lui ? Et à propos, avoir une mère juive faisait-il de moi un fils d’Israël ignorant l’être, comme ce camarade de classe avec la double nationalité (italienne et chilienne) ? J’en suis arrivé à me demander si elle n’était pas une espionne, et si une telle duplicité criminelle ne risquait pas de causer des ennuis à un type patriote comme moi. Quelle est la responsabilité légale du fils ignorant d’une espionne ?
On vous apprend à parer les coups qui viennent du monde extérieur, à craindre ce qui ne vous concerne pas, à commencer par les soi-disant étrangers ; on vous dit de faire attention à ne pas lâcher la main de maman dans la foule parce qu’on ne sait jamais ; et voilà qu’un beau jour la vie vous met devant la vérité morale la plus ironique : les premiers dont il faut douter, se protéger, sont précisément ceux qui vous ont mis en garde contre les autres. Et c’est leur main qui est la plus traîtresse.
Et que penser de Pessah ? Je ne supportais vraiment pas ce mot ! Et non parce qu’il était la preuve absolue de la trahison, mais parce que je ne parvenais pas à me sortir des oreilles la façon dont ma mère l’avait prononcé. De quelle profondeur caverneuse pouvait sortir un son aussi aspiré ? C’était bizarre qu’une lettre (la consonne la plus discrète et timide de notre alphabet) soit capable de révéler un monde nouveau. L’obsession de ma mère pour la correction de la langue italienne qui la conduisait à me réprimander chaque fois que je me laissais aller à une anacoluthe ou que j’oubliais un subjonctif en route faisait aussi partie de la représentation ? Le perfectionnisme des imposteurs ? Le zèle des faussaires ?
J’assimilais spontanément sa nature sournoisement amphibie à celle des « Visiteurs », les extraterrestres d’une série télévisée à la mode ces années-là, qui sous une apparence humaine convenable cachaient de répugnants reptiles malintentionnés et anthropophages.
Cela dit, avoir démasqué la seule Juive que je connaissais n’était rien à côté de l’obligation de me mettre sur mon trente-et-un pour aller voir une multitude de Juifs que j’avais même du mal à imaginer, irrité par la conviction qu’ils en savaient beaucoup plus sur moi que moi sur eux.
J’ai demandé à mon père les raisons de la rupture entre maman et tante Nora. Son visage gai s’est contracté en une grimace de mélancolie, d’embarras et de ressentiment (c’est ainsi du moins qu’il m’apparaît aujourd’hui).
« J’ai peur d’en être responsable.
– De quoi ?
– Laisse tomber. »
Je n’avais pas l’intention de lâcher l’affaire. Pas maintenant que je prenais acte de la déloyauté de la plus loyale des mères, de la gestion opaque du pouvoir absolu qu’elle exerçait sévèrement, pas maintenant que je comprenais combien sa réserve ne confirmait pas une moralité particulière mais bien, si l’on peut dire, son exact opposé. Conscient de n’avoir pas de réponse d’elle, ne serait-ce que parce que je n’aurais jamais trouvé le courage de lui poser des questions, il ne me restait qu’à exploiter mon père, profiter de sa jovialité pour lui extorquer de nouvelles informations. Le fait est que je l’avais rarement vu tellement en difficulté.
Même s’il faut préciser une chose avant de poursuivre. Si je le fais maintenant, à l’improviste, c’est pour fournir au lecteur quelques coordonnées utiles, de façon à ce qu’en temps voulu, dès que les choses commenceront à se précipiter, il sache en faire l’usage qu’il jugera bon. J’ai évité exprès de m’attarder sur les dégâts provoqués chez moi par l’irruption de l’adolescence : convaincu que de pareils déséquilibres ne diffèrent pas trop de ceux qui bouleversent la vie de tout garçon normalement constitué. Je ne prétends pas qu’entre-temps, en ce qui concerne les années difficiles de l’enfance, l’idylle avec papa se soit évanouie. Il est plus exact de dire que mon regard sur lui était devenu plus attentif et plus sévère, malgré moi et au détriment de tous. De plus en plus souvent les fautes que lui reprochait ma mère (plus seulement la nuit, désormais) m’apparaissaient pour ce qu’elles étaient : un obstacle à notre sérénité et un danger pour notre avenir. C’était comme si la légèreté proverbiale qui m’avait si souvent réconforté révélait sa nature négligente et gênante. Il était devenu évident que les difficultés financières que nous connaissions dépendaient de son inaptitude professionnelle, rendue ingérable à cause d’un excès d’optimisme et d’irresponsabilité. Les arguments avec lesquels il cherchait à nous rassurer – bien vite notre mode de vie allait changer grâce à quelques tournants providentiels – me semblaient de plus en plus sans fondement. Ainsi, l’ombre de la déception avait commencé à menacer son personnage en effaçant autant son charisme que sa crédibilité. S’il est permis d’attendre d’un père qu’il nous protège et nous rassure, alors peut-être celui qui m’avait été donné n’était pas le meilleur des pères possible. Et Dieu sait si une telle constatation ne risquait pas de miner les piliers sur lesquels reposait ma fidélité filiale.
Je l’ai harcelé. « Qu’est-ce que tu as à voir avec la dispute entre maman et tante Nora ?
– Elles ne se sont pas vraiment disputées. Disons que ta mère a pris un chemin différent. C’est tout, je vois ça comme ça. »
C’était ce que nous étions ? (Et par nous j’entendais mon père et moi.) Un chemin différent ?
J’ai repensé à la seule chose que je savais sur la rencontre de mes parents : le coup de foudre sur la grande roue d’un champ de foire. Ils s’y étaient retrouvés par hasard. Devant eux, sous un ciel d’orage, la ville se déployait à perte de vue. Eh bien, cela m’avait toujours semblé en accord avec la désolation dans laquelle s’écoulait leur vie conjugale depuis que, plus ou moins à l’âge de cinq ans, j’avais commencé à la surveiller ; en fait, seule la foudre aurait pu produire une telle dévastation.
L’ennui c’est que je m’étais toujours interrogé sur les effets explosifs produits par cette association conjugale en négligeant les coulisses. En entendant mon père raconter cette histoire j’avais toujours eu l’impression que ma mère était apparue sur le siège de la grande roue comme si elle n’avait jamais existé avant cette apparition magique, comme si elle n’avait pas de famille, ni de passé, ni d’histoire.
J’ai sorti du tiroir de ma table de nuit, dont l’accès était interdit à quiconque, une photo sépia d’un couple souriant (marié, probablement) dont les traits dégageaient un indiscutable air de famille, surtout ceux de la femme. La photo était entre les pages d’un livre que ma mère me laissait dans ma chambre par traîtrise.
Quelle meilleure occasion pour la montrer à mon père ?
« Et celle-là, petit curieux, d’où vient-elle ?
– Je l’ai trouvée.
– Je peux savoir où ? »
Il me l’a dit plus amusé que fâché.
« Dans un livre de maman.
– Ta mère et ses livres. »
J’ai demandé avec une certaine impatience : « Qui c’est ?
– À ton avis ? »
J’ai menti et j’ai répondu que je n’en avais pas la moindre idée. C’était pour ça que je lui posais la question.
« Bon, je te présente Guido et Fioretta Sacerdoti, tes grands-parents. »
Mon soupçon d’atavisme confirmé, j’ai repris la photo avec une certaine fougue, espérant qu’en la regardant plus attentivement que jamais je puisse en tirer qui sait quelles précieuses vérités généalogiques.
Il s’agissait d’une photo format standard jaunie. Elle représentait un couple d’âge mûr (c’est du moins ce que j’aurais dit à ce moment-là) posant devant des étagères pleines de livres. Elle était plutôt belle, menue, et elle avait les cheveux châtains exactement comme ma mère. Elle regardait l’homme de bas en haut avec vénération. Mais lui, indigne d’une telle considération, regardait fixement l’objectif. Il avait un air renfrogné rendu sérieux par la monture sombre et encombrante de ses lunettes. Visage mince, chemise boutonnée jusqu’au dernier bouton, il rappelait de façon démoralisante mon malheureux professeur de chimie.
« Ils sont morts, n’est-ce pas ?
– Bien avant ta naissance.
– Comment étaient-ils ?
– Je ne les ai pas connus, ta mère en parle rarement, mais d’après le peu que je sais ce devaient être des gens gentils. Un peu bizarres, peut-être, et même très, mais des gens bien.
– Si tu ne les as pas connus, comment tu sais que ce sont eux et que c’étaient des personnes gentilles mais bizarres ?
– Parce que je le sais. Je connais cette photo et je connais leur histoire », et cette fois c’est lui qui me l’a arrachée des mains.
Sans la quitter des yeux et presque en se parlant à lui-même, il m’a révélé comme si de rien n’était ce que je désirais savoir depuis que j’avais trouvé la photo : Guido et Fioretta Sacerdoti étaient morts dans un incendie domestique en pleine nuit. Une fatalité à laquelle leur fille unique, qui n’avait pas encore treize ans, avait échappé de justesse. Pendant que ses parents brûlaient avec les meubles et les tapisseries du salon, avec un courage digne d’elle et mise face au dilemme le plus inouï de sa courte vie, ma mère s’est lancée du deuxième étage au risque de se casser le cou. À part le choc épouvantable et en dehors de la souffrance incommensurable de la mort de ses parents elle s’en était tirée avec une fracture du tibia. À sa sortie de l’hôpital elle était allée vivre avec tante Nora, la sœur de son père, qui depuis s’était occupée d’elle. Tout s’était bien passé pendant des années jusqu’à ce que ma mère, qui venait d’être licenciée en mathématiques, aille à la foire avec une amie. Le reste, je le savais déjà.
Je le savais, et comment. C’était moi le reste, et notre vie jusqu’à ce moment-là. Dommage que cela n’ait pas résolu l’énigme : pourquoi une dame accueillante et miséricordieuse comme tante Nora s’était-elle opposée au mariage de mes parents ? Un veto totalement incompréhensible qui rendait le changement encore plus aventureux, avec des effets narratifs imprévisibles mais sans rien d’agréable : voilà ma mère qui devant une bifurcation sacrifie sur l’autel de l’amour ses devoirs de reconnaissance envers sa bienfaitrice. Quel acte noble, quel geste effronté et irrémédiable. J’avais toujours considéré ma mère comme un personnage intéressant, mais pas à ce point. Finalement, sa discrétion, sa sévérité, son intolérance vis-à-vis de tout maniérisme inutile trouvaient une explication plausible. Que de vicissitudes, pauvre maman : d’abord la mort de ses parents, ensuite la longue coexistence avec cette marâtre sorcière de tante Nora, et enfin un homme pour l’amour duquel elle avait rompu avec son passé, en répudiant patrie, tribu, religion. Quel caractère. J’ai décidé qu’elle n’était pas une espionne, que les méchants étaient les parents dont elle s’était débarrassée pour être avec mon père et avec moi. Nous étions à la fois son choix et le symbole de sa rédemption. Voilà, tout fonctionnait de nouveau. La seule chose qui ne marchait pas c’était ce que nous allions faire. Pourquoi leur donner une autre chance ?
Mais c’était sans importance. L’important c’était que la couverture nuageuse qui depuis quelques minutes pesait sur la biographie de ma mère commençait à se dissiper et m’offrait un horizon rassurant. Elle était redevenue un être humain, et pas n’importe quel être humain, mais un être humain doté d’une détermination et d’une intégrité que je ne parvenais même pas à imaginer. Perdre ses parents à treize ans à peine dans de telles circonstances. De quoi vous donner la nausée, des convulsions, vous faire trembler les genoux. Je me sentais même coupable. Moi et mes nuits passées dans la peur que mon père soit mort : une piqûre de moustique en comparaison avec le feu qui avait réduit mes grands-parents en cendres et fait de l’enfance de ma mère un cauchemar victorien. C’est pourquoi à un certain moment elle m’avait interdit de chercher dans leur lit un réconfort à mes angoisses nocturnes. Elle voulait me fortifier, me libérer de toute faiblesse, me préparer au pire, faire de moi un homme avant que la vie ne s’en charge.
Mes super-héros préférés aussi – Peter Parker, Clark Kent, Bruce Wayne – étaient orphelins, ils avaient un passé douloureux avec lequel régler les comptes et un présent de solitude auto-infligée, d’omerta et de simulations.
Dans la BD sur ma mère que j’ai mise en scène à la va-vite j’ai forcément attribué le rôle du méchant à tante Nora. Elle était comme Magneto, quelqu’un qui passe du bien au mal à cause d’un sens perverti de la justice. Comment avait-elle pu, cette mégère, s’opposer au mariage de mes parents ? Comment s’était-elle permis de ne pas juger à la hauteur de sa nièce le meilleur homme qu’elle ait jamais connu ? Pourquoi séparer ce que le destin avait contribué à réunir dans un décor tel que la grande roue ? Je ne pouvais sûrement pas ignorer que rien ne me concernait davantage que l’union de mes parents : si tante Nora avait eu le dessus en persuadant ma mère de renoncer je ne serais jamais venu au monde. Ce qui à l’époque me paraissait beaucoup plus catastrophique qu’aujourd’hui.
« Mais enfin, papa, je ne comprends pas, pourquoi tante Nora ne voulait pas que vous vous mariiez ?
– Les Juifs sont comme ça, a-t-il dit visiblement impatienté. Ils n’aiment pas se mélanger. »
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