La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 15 sur 34

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La faute

Chapitre 5

 

Un instant plus tôt encore, si j’avais dû choisir, j’aurais préféré la compagnie des adultes. À présent je souhaitais seulement mettre une distance de sécurité entre moi et la nouvelle humiliation infligée à papa et à mon orgueil filial d’une famille dont l’influence délétère avait en quelques heures bouleversé l’ordre naturel des choses.

Je savais que dans n’importe quelles autres circonstances ma mère aurait fait en sorte qu’à cette heure-là nous soyons tous au lit. Mais non ! Nous étions encore sur place.

Je ne pouvais pas m’empêcher de la regarder ; et en la regardant, de l’évaluer ; et en l’évaluant, de la juger. Enfoncée dans le canapé comme un habitué, occupée à feuilleter de vieux albums de photos, elle semblait parfaitement à l’aise au milieu de gens qu’elle avait passé une grande partie de sa vie adulte à éviter, et peut-être à détester en secret.

Je soupçonne (et entre-temps j’ai eu plusieurs décennies pour y réfléchir) que mon impression a péché par strabisme. Bien qu’il me soit encore pénible de l’admettre, la sociopathie que d’ordinaire elle ne faisait rien pour dissimuler n’était que la moitié de l’histoire. Entendons-nous bien, d’une certaine façon, je le savais : ayant vécu à l’ombre de ses réticences et de ses impostures, je l’avais compris depuis longtemps. C’était plutôt de l’agacement que me provoquait la vitalité éblouissante irradiée par l’autre moitié de l’histoire, celle qui m’avait été cachée aussi obstinément.

Telle une exilée qui remet finalement les pieds dans sa patrie, elle manœuvrait dans son ancien monde comme elle n’avait jamais appris à le faire dans le nouveau. Je le comprenais à la façon dont elle tenait sa tasse de café, dont elle clignait de l’œil, comprenait les allusions et renvoyait la balle. Jamais auparavant je ne l’avais vue nager avec une telle aisance dans l’aquarium bariolé de la société. Ce qui signifiait que les véritables étrangers c’étaient nous, papa et moi et les blazers, ces lettres écarlates qu’elle nous avait contraints de porter.

La preuve écrasante était là, en sueur à côté d’elle sur ce maudit canapé de cuir. Apparue après le dîner sans aucune raison, accueillie comme quelqu’un de la famille et maintenant en conversation animée avec ma mère, mais surtout aux prises avec autant de petits gâteaux au miel que ses petites mains pouvaient en mettre dans sa bouche, cette femme était sans l’ombre d’un doute Myriam la va-nu-pieds.

À première vue, on aurait dit que depuis notre dernière rencontre elle n’avait pas encore trouvé le temps de laver ses rares cheveux, mais pour le reste elle paraissait plus détendue et plus forte.

D’après ce que j’ai appris par la suite, Myriam Limentani, énième cousine éloignée de tante Nora, avait hérité une fortune immobilière pharaonique et elle était célèbre pour une ladrerie également pharaonique. Le bruit courait qu’elle s’occupait sans intermédiaire de son patrimoine considérable : au début du mois, défiant la canicule, les glaces arctiques ou les averses furieuses, munie du même parapluie en loques, elle prenait l’autobus et parcourait la ville pour encaisser personnellement les loyers.

Dans d’autres circonstances je n’aurais eu d’yeux que pour cette milliardaire incognito. Mais il se trouve qu’entre elle et maman était assis un type sur l’identité duquel je m’interrogeais depuis le début du dîner.

Comme on le comprendra vite, ne serait-ce que pour l’importance capitale qui est la sienne dans cette histoire, le monsieur mériterait une de ces belles descriptions du XIXe, vives, riches de nuances et de détails. Mais malheureusement ma mémoire a choisi le mauvais moment pour se mettre à faire des caprices – déformée par la malveillance et trop sensible aux détails voyants – et le maximum qu’elle a conservé ce sont les deux pompons qui ornaient ses mocassins en daim. J’ai beau faire des efforts, aucune des nombreuses informations recueillies les années suivantes – identité, histoire, parentèle – n’est capable de le soustraire à son essence de l’homme aux pompons. Non, il n’y a pas moyen de me le rappeler autrement.

C’est aussi grâce à lui, à la manière dont il amusait ma mère, qui jouait le jeu, que je me suis retiré dans les quartiers de nuit de la maison. Tandis que les nounous rassemblaient les « petits » dans la chambre des maîtres de maison en souhaitant une sorte de petit somme collectif, nous les « grands » nous nous sommes installés dans la chambre de Leone.

Comme s’il voulait me provoquer il m’a dit : « Tu sais que ta mère dormait ici ? » Et pour que ce soit bien clair il a ajouté : « J’ai dû adapter ses vieux meubles. »

Même à la liquidation de la fabrique de Willy Wonka je ne me serais pas senti aussi confus et dépassé. Du reste, l’ameublement marin était l’habitat idéal pour conserver le trésor de jouets délaissés et de sucreries entamées. Il n’y avait pas un jouet qui au cours des années ne m’ait pas tourmenté à cause de son prix astronomique ni de friandise interdite par le régime de ma mère qui ne soient là entassés dans un coin ou étalés sur les étagères. D’un seul coup d’œil voluptueux j’ai passé en revue le vaisseau spatial Playmobil et un méga Toblerone, en m’arrêtant sur le flipper skateball sous lequel gisait la carcasse d’une console Atari aux tentacules brutalement coupés.

Bien que je sois désormais trop grand moi aussi pour les jouets d’enfant comme pour les petits poissons de réglisse entassés dans une grosse boule de verre, je ne l’étais pas assez pour résister au cobra de l’envie rétrospective. Après tout, j’avais su éviter jusque-là les forêts pluviales où le sournois reptile a coutume de nicher. Mais soudain il apparaissait devant moi avec ses yeux bilieux, bien décidé à m’injecter le venin mortel.

Tantôt j’accusais mes parents de n’avoir pas su m’offrir des opportunités semblables, tantôt j’étais honteux d’avoir conçu une revendication aussi mesquine ; tantôt je me demandais si maman et papa ne m’avaient pas empêché délibérément de fréquenter ceux de mon âge pouvant se permettre des facilités qui m’étaient interdites, tantôt je maudissais mon grand-père pour avoir refusé un héritage qui aurait fait de moi le énième privilégié de cette bande.

Et comme la convoitise ne sert à rien sinon à en produire d’autres non moins insatiables, je ne suis pas arrivé à empêcher mes yeux de se poser sur Chiara, qui tout à coup m’a paru le jouet le plus tentant de la collection. Elle était là, sur le lit de son cousin, indolente, étendue sur le côté comme une odalisque. Nos regards se sont croisés et je me suis demandé si elle avait deviné ma lascivité et en était dégoûtée autant que moi.

Bien qu’à ses débuts, la frustration sexuelle vivait la saison héroïque de la prime adolescence. Il n’était pas d’être de sexe féminin que je ne me sentais pas en droit de déshabiller des yeux et dont je n’aurais pas profité si je n’avais pas craint le châtiment. Mes scrupules n’avaient aucune origine morale, ils étaient inspirés par un mélange de timidité et de lâcheté dont je n’allais jamais me libérer. Le harem virtuel que je préparais pouvait rivaliser avec ceux des émirs et des pop stars, mais peut-être était-il même plus compliqué en matière de perversion. Ce que l’on expédie aujourd’hui non sans indignation médiatique comme « sexisme » était mon état permanent, la pratique de mes désirs nombreux, confus et violents. Et le nier serait une mystification inacceptable.

En résumé, combien de filles j’avais vues sur un lit, alanguies, tentantes, la jupe d’adulte léchant des genoux encore enfantins ? Combien j’en avais abordé ? Combien j’en avais embrassé ? Combien j’en avais tripoté ? Tant de questions et une seule réponse : aucune.

« Je me demande ce qu’oncle Gianni a en tête pour juin », a dit Chiara en se redressant pour pouvoir regarder son cousin en face.

On en avait déjà parlé à table. Au début des vacances d’été, le bienfaiteur offrait à ses petits-neveux un voyage de deux semaines, en ne révélant d’habitude la destination que devant le comptoir d’enregistrement.

« J’espère qu’il ne parle plus d’îles perdues. »

Quand Francesca a dit ces mots je me suis rendu compte que jusque-là elle n’avait pas encore ouvert la bouche. Et que pour cette raison aussi je ne lui avais pas prêté l’attention qu’il fallait.

« Mykonos ? Perdue ? Tu es folle ? a rétorqué Chiara. Un paradis. Je ne me rappelle pas avoir ôté mon maillot de bain.

– Précisément. Un cauchemar.

– Pour toi, qui es pâle et ennuyeuse… Où est-ce que tu aimerais aller, en Sibérie ?

– Qu’est-ce que j’en sais. Dans un pays étrange.

– Genre ?

– Mongolie, Chili, Islande.

– Je ne connais personne qui veuille aller dans des endroits pareils.

– Tu me connais moi, a dit Francesca sur le ton du défi. J’ai lu un roman superbe qui se passe à Santiago. Je te jure, j’y courrais tout de suite.

– Je parlais de quelqu’un de sain d’esprit, a insisté Chiara pour l’accabler.

– Tu ne sais même pas où se trouve Santiago.

– Je le sais, et comment.

– Où ?

– Dans un endroit de ratés où veulent aller les ratées comme toi. En ratéland, voilà où. »

Francesca ne paraissait pas offensée par l’attaque de sa cousine, peut-être parce qu’elle l’avait provoquée elle-même. Et dire que si une fille comme Chiara m’avait traité publiquement de raté (d’accord, c’était depuis le début de la soirée qu’elle ne faisait que ça, mais implicitement) je n’en aurais pas dormi pendant des semaines.

En comparaison avec le plein épanouissement viril atteint par son frère et le charme encore vert de sa cousine, l’aspect de Francesca avait quelque chose d’inachevé, en suspens, pour ainsi dire. Comme s’il était écrit sur son front « Travaux en cours » ; il allait se passer quelque chose, sans aucun doute, bon, mais quoi ? Des cheveux rassemblés dans un chignon comme une punition et un nez délicieux au-dessous, elle était du genre « zéro nénés » mal vu de Demetrio, mais qui ne me déplaisait pas. Il fallait quand même tenir compte de l’épouvantable monture de lunettes à la Cyndi Lauper. On sait que les adolescents sont réactionnaires et comme il faut en matière de goûts esthétiques : à cette époque-là rien ne m’attirait moins que la bizarrerie. De plus, les verres de myope en rapetissant les yeux dont on devinait la couleur pervenche compromettaient leur éclat. Et que dire du tic qui l’obligeait à serrer les paupières avec une certaine insistance ? Eh bien il ne me dérangeait pas ; au contraire, j’avais toujours eu un faible pour les tics.

Elle s’était présentée au Seder en pantalon beige, chemise bleue avec col à la française et épaulettes (comme dans ces années-là), chaussures de bateau à semelle de caoutchouc blanc. Une tenue androgyne, effrontément modeste, comme pour revendiquer une absence de vanité conforme à sa discrétion. Mais maintenant, maintenant qu’elle était décidée à parler, elle se montrait sûre de son affaire plus que ne semblait le promettre son aspect.

« Au Chili, a dit Leone. Santiago est au Chili, en Amérique du Sud. » Il fouillait dans une impressionnante collection de disques qui occupait la moitié d’un mur (ce jouet, oui, il me tordait les boyaux d’envie).

Chiara, qui ne voulait passer ni pour une sotte, ni pour une ignorante, surtout devant son cousin, a dit : « Je sais très bien. Ce que je voulais dire c’est qu’ils ne nous permettront jamais d’aller en Amérique du Sud.

– Et pourquoi ?

– Parce que c’est plein d’Allemands. C’est là-bas qu’ils sont tous allés se cacher.

– Celle-là, tu l’as volée à oncle Gianni, a marmonné Leone.

– Mais non. » Elle a rougi.

« Allons, il voit des Allemands partout », a décrété Leone. Ayant finalement trouvé le disque qu’il cherchait il le sortait de sa pochette. « Quand papa s’est acheté la Mercedes il ne lui a pas adressé la parole pendant des mois.

– Tu vois, Chiara, a dit Francesca sur un ton de jeune institutrice, si tu n’étais pas en cause et si tu étais fille de nazis tu serais nazie toi aussi.

– Tu plaisantes ? a grogné sa cousine indignée. Comment tu oses ? Pourquoi il faut que tu dises toujours des choses aussi bizarres et offensantes ?

— Ne t’énerve pas. Je ne t’ai absolument pas traitée de nazie.

– Mais si.

– Tu laisses toujours les autres t’expliquer ce qui est juste et ce qui est faux. Si tu étais née dans une famille de nazis tu aurais probablement été la plus nazie de tous. »

Il n’y avait ni dérision ni rancœur dans ce que venait de dire Francesca, comme si elle ne se rendait pas compte que son explication rendait l’insulte encore plus grave.

Leone s’est impatienté. « Voyons, Franci, arrête.

– Oui, arrête », a répété Chiara qui avait du mal à suivre les exercices de relativisme de sa cousine. À bien y regarder elle semblait vraiment impatiente de saboter l’entente entre frère et sœur.

C’est alors que je l’ai remarquée. Ce que nous pourrons définir grosso modo comme une « complicité fraternelle ». Je l’ai vue prendre vie dans le regard lancé par Leone que Francesca a attrapé au vol. Il s’agissait en quelque sorte de la communion d’esprits que j’attendais depuis le début, et que personne jusque-là, pas même l’histrionique oncle Gianni Sacerdoti, n’avait été en mesure de m’offrir. À vrai dire, j’en avais eu un avant-goût à l’arrivée de tante Tullia en voyant Leone se jeter sur sa sœur et lui demander si sa mère et elle avaient eu le temps de se rendre dans un endroit pour y voir une certaine grand-tante. En les entendant parler à voix basse de sujets aussi particuliers il m’avait semblé comprendre comment fonctionnait leur relation : la fougue inquisitoriale du frère, les sourires sardoniques et entendus de la sœur faisaient partie du rite privé, à la fois intime et hermétique, le plus efficace pour tenir les fouinards en respect.

Cette fois je n’ai pas laissé m’échapper la charge symbiotique de ce regard d’entente, et je ne l’ai pas sous-évaluée. La voilà la preuve de leur longue familiarité, de leur affection capable d’aplanir les différends et d’adoucir les incompatibilités. Il m’était arrivé plusieurs fois d’envier ceux qui avaient des frères ou des sœurs. Je ne comprenais que maintenant l’aspect émotif, protecteur inné dans une telle association. Quoique très jeunes, on voyait qu’ils avaient passé toute leur vie ensemble et que, pour le dire comme George Eliot, ils venaient à peine de refermer derrière eux les grilles dorées de l’enfance.

Détail touchant, ils n’avaient guère plus en commun. C’était comme si la nature, dans un partage biblique des talents, avait donné à l’aîné la beauté ténébreuse et à la cadette l’indépendance intellectuelle. Lui était trop grand, elle ne l’était pas assez. Cependant on ne pouvait pas dire que Leone était un imbécile, encore moins que Francesca était laide, mais pas non plus que le premier tenait à recevoir le prix Nobel et la seconde à participer à l’élection de Miss Monde. Complémentaires et unis, différents mais liés par une estime réciproque, j’ai pensé qu’ils étaient vraiment bien ensemble et que ma Tullia et oncle Bob avaient fait du bon travail.

« Qu’il nous emmène où il veut, a dit Leone, du moment qu’il ne se sert pas de nous comme prétexte pour ses coucheries.

– Tu es fou ? » s’est indignée Chiara, mais on voyait qu’elle n’était pas choquée et qu’au contraire elle trouvait ça très drôle.

« Ne fais pas ta puritaine. Nous la connaissons l’idée fixe de ce cochon.

– Quelle idée ? De quoi tu parles ?

– De la chatte. Voilà de quoi.

– Mais qu’est-ce que tu dis ? » s’est encore indignée Chiara, cette fois pour de bon.

Et dire que j’avais toujours cru que certaines obscénités étaient l’apanage de groupes masculins, de la camaraderie entre garçons. Je ne me serais jamais senti libre d’employer un langage aussi grossier avec une camarade de classe. Mais à l’évidence, dans ce milieu social c’était permis. Ici il n’y avait rien dont on ne pouvait pas parler. Abolis les tabous, tout le monde disait tout. J’avais déjà essayé de me retenir de rougir quand oncle Gianni s’était mis à baver sur les « chattes de première classe » dont à l’entendre Israël débordait.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire Leone, jouant le rôle de Leporello, insensible à la susceptibilité de sa cousine et de sa sœur et à ma pruderie hypocrite, a commencé à feuilleter le catalogue des conquêtes du vieux professeur Sacerdoti : un gynécée bigarré et sans distinction de classe de magistrates, assistantes, étudiantes de première année, épouses d’amis et même la serveuse au bar du cercle de canotiers.

« Daniela ?

– Le vieux aime bien la chair fraîche.

– Berk, c’est dégoûtant ! »

Bien qu’il m’ait été difficile de partager l’indignation de Chiara, j’avais moi aussi du mal à imaginer cet élégant, tellement décrépit à mes yeux, occupé à forniquer avec des jeunes filles à peine plus âgées que moi. D’ailleurs, ce n’était pas facile de se libérer d’une question sans réponse qui caractérisait mes années d’apprentissage érotique. Tout en sachant que le sexe était surtout une affaire d’adultes, je n’arrivais pas à croire que tous ceux que je connaissais (à commencer par mes parents pour finir par les professeurs) avaient des expériences sexuelles assimilables à celles de la Cicciolina ou de Ron Jeremy.

« Et toi, où irais-tu ? »

J’ai mis plus de temps que prévu pour comprendre que Francesca s’adressait à moi. Alors seulement je me suis rendu compte qu’à l’exception d’oncle Gianni c’était la première fois que quelqu’un dans cette maison m’adressait une phrase exempte de formalisme mondain ou d’intentions de dérision. À sa façon de me regarder bien en face elle avait l’air de s’intéresser réellement à mon opinion. Son tic aux paupières rendait son regard attentif et intéressé.

J’ai hésité. « Moi ?

– Oui, toi », et elle a articulé mon prénom et mon nom avec emphase, me laissant encore plus abasourdi. « Si quelqu’un t’offrait un voyage et te laissait le choix de la destination, où irais-tu ? »

Encouragé par son tic syncopé, et soulagé qu’elle ne me demande pas mon avis sur les étudiantes de première année de droit ou les chattes de première classe j’ai répondu spontanément que j’irais à Memphis.

« Pourquoi Memphis ?

– Avant de mourir, ai-je dit (comme si j’avais quatre-vingts ans) je veux aller en pèlerinage à Graceland.

– Au moins un qui a les idées claires ici, a décrété Francesca.

– Oui, encore une idée de raté, a commenté Chiara.

– La maison d’Elvis ? » a murmuré Leone.

Il venait de mettre sur le tourne-disque un morceau que je ne connaissais pas. D’après les sifflets et les bruits de fond on comprenait que c’était un concert live. Phrasé de piano et voix rauque, c’était tout, l’un et l’autre très blues. Il m’est difficile de parler de cette chanson en retournant à une époque où je ne la connaissais pas encore. À partir de ce soir-là, en effet, je n’allais plus rien écouter d’autre. From Now On de Supertramp, un groupe anglais très en vogue mais hors de mon territoire de chasse. J’en suis tombé instantanément amoureux. La voix, le pathos, l’ironie, et naturellement le public qui n’en perdait pas une note tandis qu’un frisson me parcourait.

J’ai aussitôt répondu presque incrédule : « Oui, Elvis. Pourquoi ? Il te plaît à toi aussi ?

– À qui est-ce qu’il ne plaît pas ? »

Je n’étais pas assez naïf et aliéné pour penser que mon père et moi étions les seuls dépositaires du culte presleyien, ou du moins les seuls autorisés à l’être par un solide bagage culturel. Et pourtant j’étais surpris d’avoir trouvé un comparse ici même, où je n’aurais pas osé le chercher.

C’est ainsi que Leone et moi avons commencé à parler de nos disques préférés. À partir de là le cours de la soirée a changé. Il m’a fait écouter une série de morceaux dont la plupart, au fil des mois, allaient élargir mes perspectives en me rendant plus souple et moins sectaire.

Jusqu’à ce que j’apprenne que depuis quelques mois Francesca, aussitôt après s’être installée dans cette grande maison, avait abandonné le piano et commencé à étudier la guitare ; une telle confession m’a autorisé à avouer que j’en jouais aussi. Presque sans m’en apercevoir je me suis retrouvé avec une Yamaha acoustique flambant neuve dans les bras ; le bois était luisant, les mécaniques étincelaient et le pickguard portait encore des traces de cellophane (une intolérable négligence de débutante).

Avec un air déçu étudié j’ai demandé à Francesca : « Depuis combien de temps tu ne l’as pas accordée ?

– D’habitude mon professeur me l’accorde, mais il n’est pas venu cette semaine à cause des fêtes. »

Encouragé par la bonne tenue de l’accordage, je me suis dégourdi les doigts avec deux arpèges (Angie et Dust in the Wind), puis j’ai attaqué la gamme sur laquelle je m’étais torturé le bout des doigts les dernières semaines.

« Mais tu es un chef ! s’est exclamé Leone.

– C’est fou, a ajouté Francesca. Je devrais peut-être prendre des cours avec toi, pas avec ce vaniteux de David Voghelamn.

– Où est-ce que tu as appris à jouer comme ça ?

– Mon père. » Lui-même, le Cananéen, mon ridicule jumeau en blazer, le vantard démasqué par Tullia Del Monte !

« Donc ton père joue mieux que toi ? »

J’ai menti. « Beaucoup, mais beaucoup mieux.

– Pourquoi tu ne nous joues pas quelque chose ? » a dit Chiara, plus pour ne pas être exclue de la conversation que par intérêt réel. À sa façon de me regarder j’ai mesuré les progrès de ma réputation. Jusque-là j’avais été pour elle une espèce d’objet bizarre, un obstacle sans importance dans le cours indolent de sa vie parfaite et privilégiée. Représentant de cette part considérable d’humanité dont elle préférait ne pas s’occuper, une race inférieure de figurants et de serviteurs. Dès qu’elle s’était aperçue de l’intérêt de ses cousins elle avait commencé d’instinct à me considérer comme son semblable.

Francesca aussi m’a encouragé. « Oui, joue-nous quelque chose.

– Quoi ?

– Ce dont tu as envie. »

Leone a tranché : « Bon, allez, à ce stade : Elvis. »

Vous n’allez pas le croire mais c’était la première fois que je me trouvais dans une telle situation. En fait, mon public se réduisait à papa, très fier de mes progrès mais forcément partial, et Demetrio, dont la passion pour la musique était décidément moins forte que celle du foot et de la chatte. Il m’était arrivé plus d’une fois dans un demi-sommeil d’imaginer que je jouais exclusivement pour Sofia Caetani. Loin de ces rêves d’autocélébration, je n’avais pas pensé que quelqu’un pouvait vraiment s’intéresser à mes grattages. Jouer ne m’avait jamais paru une ressource sociale, un passe-temps à partager, ni même une forme de communication ; au contraire, c’était un autre moyen, le plus romantique, de se passer des autres et de se suffire à soi-même. Nécessité gratuite, sans but, plus ou moins ce que serait un jour l’écriture ; une habitude hédoniste, effrénée et désespérée, comme celle d’un artisan qui consacre une grande partie de son temps à la fabrication d’un jouet inutile destiné à un fils qu’il n’a pas et que probablement il ne désire même pas.

C’est pourquoi j’étais tellement surpris de l’enthousiasme avec lequel mes cousins me suppliaient de jouer. Du reste, me demander une chanson d’Elvis était une invitation inespérée. Trop reconnaissant et inexpérimenté pour reculer et sûr de faire plaisir à Leone j’ai attaqué avec Young and Beautiful.

Après mûre réflexion, j’avais fini par considérer les films d’Elvis comme de la camelote pour femmelettes, comme un outrage à la cause du rock and roll. Dans la réalité, chaque fois qu’il en passait un à la télé je faisais tout pour ne pas le manquer ; et comme dans la poitrine de tout rocker se cache un petit cœur enclin à la mièvrerie, j’étais impatient que mon héros caressé par le clair de lune et faisant semblant de jouer de la guitare (autre motif d’irritation) se mette à chantonner une de ses sérénades ; il lui suffisait d’entrouvrir les lèvres, d’émettre une de ses roulades paradisiaques pour que les yeux de la starlette de service s’alanguissent (et aussi un peu les miens, à dire vrai).

Alors c’est comme ça que se sentait Elvis dans cette situation ? Exactement comme je commençais à me sentir depuis que j’avais commencé à chanter : le contraire du raté, n’en déplaise à Chiara Sacerdoti.

Les endorphines libérées par l’idée d’avoir résolu une bonne fois pour toutes les problèmes de ratage se sont révélées un hallucinogène tellement puissant qu’il m’a donné l’illusion que son effet était impérissable. Adieu timidité. Adieu inhibitions. Dorénavant la vie allait être une scène, ce qui signifiait réduire les autres – mais surtout les filles – à de simples témoins de mon triomphe solipsiste. Tandis que le velours de l’entente m’enveloppait dans une étreinte tiède, je ne m’interrogeais même pas sur les dividendes sentimentaux que le succès pouvait me garantir. Au contraire, le plaisir de la prestation était tellement noble et immatériel qu’il se suffisait à lui-même. Une seule pensée aurait pu le gâter : qu’une fois l’enchantement disparu je puisse redevenir l’individu anonyme et sans importance de toujours. Mais pour le moment cette peur semblait abstraite et lointaine. Je ne voulais pas y penser. Le passé ne faisait pas de mal, l’avenir n’était pas menaçant. J’étais plongé jusqu’au cou dans un présent plein et immense. Quel mal y avait-il à profiter jusqu’à la dernière goutte de ce bain d’irréalité ? Une révolution mille fois plus euphorisante que de m’être retrouvé juif du jour au lendemain.

La voilà ma bar mitzvah, cher oncle Gianni. Un public devant lequel me présenter unplugged. Et quel public ! Les enfants de mon obsession sexuelle me regardaient avec une admiration encore impensable un moment plus tôt. Et ils ne se bornaient pas à me regarder, ils m’écoutaient religieusement. Il se trouve que pour une fois être regardé et écouté ne me mettait pas mal à l’aise, au contraire, j’étais galvanisé au point de me sentir beau.

Moi ? Beau ? Allons donc. Mais après tout, pourquoi pas ? Finalement, la maison Sacerdoti se révélait le bon endroit pour remettre en question toutes les certitudes, y compris la vieille notion conventionnelle que j’avais depuis toujours de la beauté.

Prenons Francesca. Pour m’écouter encore mieux elle s’était penchée en avant au point d’être au-dessus de la guitare comme une présence bienveillante. Comme si ça ne suffisait pas elle avait ôté ses lunettes ; ses yeux, libérés des verres, ne s’étaient pas seulement agrandis mais pour ainsi dire illuminés, avec une expressivité profonde et investie : impossible de les défier sans être phagocyté. Son tic semblait marquer le tempo de son admiration et de son étonnement. Il avait suffi que Francesca libère son nez de la monture grotesque pour que sa beauté discrète prenne le dessus sur celle décorative et inintelligente de sa cousine. Jamais je n’aurais cru que la chaleur, l’intelligence et la curiosité étaient aussi sexy ; et l’indifférence, la stupidité et le cynisme aussi muets.

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