La faute
On Ne Sait Jamais
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Mon père était parti de chez nous. Ou peut-être en avait-il été banni. Si à ce sujet ma mère s’était bien gardée de me fournir des éclaircissements adéquats, à moi, qui l’imitais, il avait manqué le culot de les exiger. J’ai souvent mentionné, et sans aucun plaisir, sa réserve irritante. En en rendant compte, je crains cependant d’avoir péché à mon tour par réticence. Il est temps d’y remédier.
Au dîner, le soir de mon retour, elle s’était tirée d’embarras en faisant allusion à un voyage de travail entrepris par son mari pour qui sait où et pourquoi. Naturellement je ne l’avais pas crue : d’après les informations dont je disposais, la seule entreprise accordée à mon vieux aurait été la mendicité. Cela dit, inutile de se faire des illusions : avec elle je n’aurais abouti à rien. Si je m’y étais employé, j’aurais peut-être pu la pousser à endosser la responsabilité. Réfractaire par nature à l’idée de se décharger des fardeaux de la vie sur les autres, elle aimait les prendre en charge, et le faire avec dignité et discrétion. On peut se demander à quoi lui servait tant de secret : à protéger mon innocence ? À préserver mon ignorance ? Ou à sauvegarder sa propre intégrité ?
De toute façon, quelle qu’en ait été la cause, ostracisme ou fuite, l’absence de mon père, qui en d’autres circonstances m’aurait rempli l’esprit de craintes et de conjectures, offrait, dans l’état où je me trouvais, un cadre douloureux au tableau qui entre nostalgies et envies n’aurait pas pu être plus bigarré.
À propos de nostalgie, qu’ajouter sinon que le style de vie des Sacerdoti avait collé sur moi comme du papier tue-mouches ? L’envie en était le corollaire inexorable. Ce qui pour moi avait été une excursion dans le monde des heureux et des prospères était simplement la vie pour Leone et Francesca. Ce qui suffisait à m’humilier. Et bien que les vêtements de Cendrillon aient été un brin trop serrés pour moi il a vite été clair que l’envie, loin de s’acharner sur qui la suscite, s’attaque à qui l’éprouve.
Quant à eux, les Sacerdoti, ils étaient sur la côte amalfitaine, dans la maison d’été à pic sur la mer, dotée de plantes grimpantes, de citronniers en fleur et d’un nom qui n’aurait pas pu être plus affable et banal (villa Letizia), qui était ce qu’il y avait de mieux pour se remettre du décalage horaire et reprendre la fête là où elle s’était interrompue.
J’étais obsédé depuis des jours par deux images complémentaires et opposées qui formaient un chiasme regrettable : la voiture dans laquelle mon père a du mal à s’endormir et Francesca qui se réveille dans son petit lit de la villa Letizia. En théorie le pire tableau était le premier, et au contraire, quel curieux hasard, c’était le second qui me coupait le souffle.
Le voyage de retour de New York avait été différent de ce à quoi je m’attendais : jusque dans le car qui nous emmenait à l’aéroport Francesca s’était cachée derrière son gros livre. Je n’avais trouvé une occasion de lui sourire que dans la salle d’embarquement. Mais comme ça, sans malice, m’attendant en échange à quelque vague signe de complicité ; sûrement pas à celui, précipité, qu’une dizaine de jours plus tard j’avais encore de la peine à interpréter.
Elle regrettait ? Elle avait honte ? Elle avait un petit ami ? Bizarre qu’elle n’en ait pas tenu compte. Considérant ses mille centres d’intérêt extravagants, son tempérament solitaire, son indifférence à son aspect et à celui des autres, difficile de l’imaginer aux prises avec les affaires de cœur auxquelles jouaient mes camarades de classe. Et dire que j’étais désormais en possession d’éléments suffisants pour me faire une idée de ses aptitudes. L’adresse avec laquelle elle avait disposé de moi la nuit fatidique prouvait deux choses, toutes deux également troublantes : que je l’avais sous-estimée et que je n’étais certainement pas le premier à jouir des fruits poisseux de sa lascivité.
Bref, après la nostalgie et l’envie était arrivée la jalousie. Qui était ce sale veinard ? Ou peut-être n’y en avait-il pas qu’un mais un régiment, une armée ! C’était ça Francesca Sacerdoti ? La petite pute dont tout le monde peut profiter ? La fille de joie* du lycée français ?
Ayant entrepris la longue marche dans le désert qui mène à l’enfer, il ne me restait plus qu’à me reconstituer dans une oasis de vertu puritaine.
Un après-midi l’envie s’est faite si oppressante que j’ai essayé de lui téléphoner. À la première tentative, en entendant la voix mélodieuse de la nounou cap-verdienne j’ai raccroché ; à la seconde Leone m’a répondu et comme si de rien n’était il m’a submergé de platitudes. Dieu sait si à notre première rencontre j’avais apprécié la vivacité d’esprit et le charme ravageur de ce bellâtre haut-placé. Les événements avaient réduit sévèrement sa part dans la comédie et l’avaient relégué au rôle de casse-pieds : le classique frère intarissable et dérangeant de la jeune fille aimée. Ce n’est qu’à la fin de la conversation que j’ai réussi à lui tirer des informations sur sa sœur.
Francesca ? Il paraissait surpris que je m’intéresse à elle. Elle dormait, m’a-t-il dit. Il a ajouté que d’ailleurs elle ne faisait rien d’autre. En tout cas elle était plus toquée que jamais. Il m’a raconté qu’à peine franchi le péage de l’autoroute elle avait annoncé qu’elle avait oublié sa grammaire d’hébreu à la maison ; elle exigeait qu’ils retournent la chercher.
« Tu te rends compte ? Merde, elle se prend pour qui ? Golda Meir ? »
En un instant la mémoire a commencé à me labourer les flancs en accumulant des impressions à la fois confuses et particulières. Je les cherchais depuis des jours ces maudites impressions, hors de moi, en moi, en les invoquant sans cesse et en obtenant du monde et de mon cœur des réponses trop générales qui ne me satisfaisaient pas. Au point que j’avais décidé de tourner la page ; et voilà qu’elles apparaissaient, nettes, parfumées, exhumées par la sotte anecdote de Leone. Brailler et faire la tête pour une grammaire d’hébreu était le genre d’extravagances qui faisaient que Francesca était Francesca. Un truisme qui a fait bondir mon cœur si violemment que j’ai dû porter la main à ma poitrine comme le ténor au point culminant de son air le plus douloureux. L’intention m’a effleuré un instant de partager mon découragement avec Leone. Naturellement je m’en suis bien gardé. Au fond, parmi les nombreuses personnes qui n’auraient pas pu me comprendre, elle était la seule à en avoir le droit.
« Si tu veux je la réveille. Je ne demande pas mieux.
– Pas question.
– Tu avais quelque chose à lui dire ? »
J’ai menti : « En effet, oui. C’est-à-dire » – je pataugeais –, « c’est elle qui m’avait demandé un certain renseignement…
– Donc vous vous êtes parlé.
– Oui… mais non… C’est un peu compliqué.
– Je lui demande de te rappeler ? »
Qui sait quelle stupidité de débutant m’a poussé à marmonner un oui qui ressemblait à une condamnation au martyre d’autant plus absurde que je me l’infligeais moi-même. Confier un message d’une telle urgence à un messager aussi peu fiable que Leone signifiait signer ma perte de contrôle définitive sur ma vie. Une légèreté qui méritait une punition exemplaire. Comme du reste je l’ai compris peu après avoir raccroché, quand je me suis trouvé au bord du gouffre que j’avais contribué à ouvrir sous mes pieds.
Peu après, la possibilité que Leone ait oublié – ou plutôt, jusqu’à un instant plus tôt, la peur la plus mordante qu’il l’ait fait – m’a paru la seule éventualité souhaitable. Mais bien sûr, il avait oublié, tout simplement. Ce sont des choses qui arrivent, et qui au moins ont le mérite de laisser les équilibres intacts.
J’ai découvert alors le soulagement de trouver la paix de l’âme : à quoi rimait d’investir mes pauvres réserves d’autosatisfaction pour une gamine détraquée et ridicule dont les qualités physiques ne correspondaient pas aux normes esthétiques requises et dont la moralité laissait beaucoup à désirer ? C’est alors, en plein milieu de ces élucubrations mesquines, que mon état nerveux, après avoir retrouvé un équilibre acceptable, a recommencé à se gâter. Combien fallait-il être hypocrite pour se raconter jusqu’à s’en persuader que la bizarrerie de Francesca était un problème insurmontable – tout comme son allure négligée et son comportement sexuel dissolu – si c’était précisément ce mélange d’extravagance, de négligence et de luxure qui m’avait réduit à cet état ? Quel état ? J’ai soupiré, épuisé : en fin de vie.
Alors j’ai tenté l’approche bureaucratique et j’ai passé au crible les renseignements fournis par Leone. Si je les avais analysés et considérés dans la juste perspective, j’aurais peut-être trouvé le moyen de les tourner à mon avantage.
Si dormir toute la journée était le comportement asocial typique de Francesca, c’était aussi la preuve encourageante que les nombreuses distractions à sa disposition – mer, soleil, domestiques, baigneurs romantiques, voyous obsédés sexuels – n’étaient pas suffisamment séduisantes pour la sortir de son lit. Quelle pensée rassurante ! Rien ne me paraissait aussi injuste que l’idée qu’elle prenait du bon temps entre plongeons, fiestas, mondanités et qui sait quelle distraction pendant que je restais là, confiné dans ma tanière, assiégé par la touffeur de juillet, en proie à de brûlantes rêveries masturbatoires, à gérer le pire cauchemar conjugal jamais produit par mes parents.
C’était la première fois que je prenais plaisir au malaise d’un être auquel j’aurais dû souhaiter tous les bonheurs, qui ne m’avait fait aucun mal et rien que du bien, et qui de ce fait aurait dû m’inspirer des sentiments affectueux. Par ailleurs j’avais du mal à me faire une idée de l’humeur de Francesca. Pourquoi rester toute seule ? Pourquoi ne pas aller s’amuser comme je l’aurais fait à sa place ? Qu’est-ce qui lui passait par la tête ?
Je lui manquais peut-être comme elle me manquait (oui, j’y avais pensé). Elle aussi avait peut-être du mal à se remettre des vacances américaines. Malgré tous ses efforts elle ne savait peut-être pas dans quelle case ranger notre dernière nuit. Et la grammaire d’hébreu ? Je me suis demandé si ce n’était pas moi qui avais réveillé sa passion pour une langue qu’elle avait cessé d’étudier. D’ailleurs c’était à moi qu’elle en avait parlé d’un ton lyrique et par certains aspects en termes métaphysiques (la langue de Dieu). Je pouvais interpréter ce retour de flamme comme un hommage indirect à notre flirt ? Ou je me montais pathétiquement la tête ? Mais en réalité, rien, pas même l’incommensurable fossé social, ne nous éloignait autant que cette grammaire d’hébreu. J’ai repensé à ce que m’avait dit Leone à propos de la guerre que ses proches lui auraient déclarée s’ils avaient découvert qu’il couchait avec une goy. Il avait tenu à me faire savoir que dans ce cas il aurait trouvé chez Francesca aussi une opposante belliqueuse. Oui, même elle, l’être le plus doux et le plus tolérant, ne le lui aurait pas pardonné. Si telle était la situation, alors le souvenir de notre nuit ensemble devait lui inspirer plus de remords et de dégoût que de tendresse et de nostalgie. Avoir tant donné d’elle-même à un étranger, un sauvage, un ennemi de la cause sémite lui paraissait intolérable autant qu’à moi la peur que je ne le refasse plus. Parce que cette fois le fermé, c’était moi, et, d’après ce que j’avais compris ce ne pouvait pas être pire. Mon Dieu, si être juif signifiait avoir une chance avec Francesca Sacerdoti alors je voulais l’être plus qu’Abraham, Ben Gourion et Danny Kaye réunis.
La veille seulement j’avais demandé à ma mère si par hasard elle n’avait pas Daniel Deronda de George Eliot.
Agréablement surprise, elle m’avait répondu qu’elle ne pensait pas. « Je suis sûre d’avoir plusieurs choses d’Eliot, mais je n’ai jamais entendu parler de ce roman. »
Le lendemain matin, ponctuel comme une horloge suisse, un roman de George Eliot m’attendait sur la table de la cuisine. J’y avais jeté un coup d’œil sans rien trouver qui me pousse à m’aventurer au-delà du premier chapitre. Tant de lubies de femmes victoriennes n’étaient pas faites pour moi. Comment expliquer à ma mère que je n’avais pas besoin de n’importe quel livre de George Eliot mais du seul qui aurait pu faire la lumière sur un mystère inextricable ? Jamais jusque-là le genre narratif n’avait aussi doucement chatouillé ma curiosité et mes appétits. Jamais un roman ne m’avait été présenté sous forme d’énigme. C’était là leur utilité ? Conserver des mystères et même, dans la meilleure des hypothèses, les révéler ? Deux paragraphes de Daniel Deronda et j’aurais su ce que j’étais pour Francesca, quelles étaient ses intentions et mes chances réelles.
Quand je suis sorti sur le balcon le soleil mordait avec une férocité meurtrière. Comment regarder les grands immeubles tristes environnants sans penser par antiphrase au panorama de la maison des Sacerdoti, à la vue sur Central Park, aux terrasses fleuries de la côte amalfitaine. Jamais auparavant la beauté ne m’était apparue comme un apanage aussi exclusif. En même temps, pourtant, ce petit balcon suspendu à une vingtaine de mètres du sol, dépourvu comme il l’était de garde-corps approprié, et pour cette raison mal vu de ma mère, suggérait des pensées héroïques. De là-haut le trottoir promettait le bien-être éternel que j’invoquais depuis des jours. Je sais, le suicide, quel ennui ! Et pourtant, dans certaines circonstances, dans les remous de la prime adolescence à la merci de troubles rêveries charnelles, il peut offrir une gamme de solutions expéditives, romantiques, et qui si elles ne sont pas du tout recommandables sont au moins drastiquement efficaces.
Le téléphone s’est chargé de me rappeler à l’ordre.
« Allô ?… Allô ?… Allô ?… »
Je sentais la présence de quelqu’un au bout du fil.
« Francesca ? C’est toi ? »
Sans me laisser le temps de regretter d’avoir prononcé des mots aussi imprudents l’interlocuteur laconique a coupé la communication.
« Qui était-ce ? a demandé ma mère en sortant haletante de sa chambre.
– On a raccroché.
– Tu en es sûr ? La communication a peut-être été interrompue. »
Il y avait dans sa voix une note d’appréhension.
« Qu’est-ce que j’en sais.
– Bon, la personne rappellera. »
J’ai grogné : « Pas pour moi.
– On peut savoir pourquoi avec cette belle journée tu restes caché à l’intérieur comme une taupe ?
– Et où faudrait-il que j’aille, s’il te plaît ?
– Je ne sais pas, au cinéma, jouer au foot. Et tes amis ? »
Avec une perfidie étudiée j’ai répondu en détachant les syllabes : « Ils sont en vacances.
– Oui, bien sûr. Eh bien, tu pourrais aller prendre une glace. Un glacier a ouvert à côté de chez le coiffeur. La boutique est très belle et toujours pleine de jeunes. »
J’ai répliqué à mi-voix : « Lui, ça ne te suffit pas. » Puis, emporté par un sentiment entre indignation et victimisation, je lui ai crié : « Tu veux me chasser moi aussi ? »
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