La faute
Chapitre 2
J’avais parcouru quelques mètres en direction du magasin de glaces quand de l’autre côté de la rue un gros homme en bermuda, sandales et T-shirt s’est mis à gesticuler avec l’impatience d’un naufragé qui a vu passer un bateau au large de son atoll.
L’instinct me suggérait de tourner les talons dans la direction opposée et de fuir à toutes jambes. Il n’y aurait rien eu là de louche si une envie aussi lâche s’était calmée à la seconde où, sans y croire, je l’ai reconnu : en réalité, et c’est triste de l’avouer, à ce stade l’instinct de fuite ne s’est fait que plus oppressant.
« La puce ! », criait-il en me courant après. Avec une telle fougue qu’il a failli passer sous un bus. « Eh, la puce, je suis là, tu ne me vois pas ? »
Il avait le regard fébrile que j’allais associer par la suite à certains héros dostoïevskiens un peu trop expansifs et phraseurs à mon goût. L’air indubitablement heureux de me voir mais animé en même temps d’attentes exagérées.
« Quelle chance, la puce. À ta façon de me regarder on aurait dit que tu ne m’avais pas reconnu. Depuis quand tu as oublié à quoi ressemble ton père ? »
J’ai rougi. « Mais non, voyons. J’étais ailleurs. »
Sans me laisser le temps de me justifier convenablement il a insisté sur la chance que c’était de nous être rencontrés : il devait m’entretenir d’une affaire très importante.
Histoire de parler, je lui ai dit que j’allais chez le nouveau glacier.
« Une idée formidable », et il s’est préparé à m’accompagner.
La sueur avait imprégné sa barbe, plus blanche et plus hirsute que dans mon souvenir. Je me demandais si la chaleur, le manque d’hygiène et qui sait quelles nouvelles habitudes alimentaires exécrables suffisaient à expliquer la puanteur qu’il dégageait. Si j’avais eu la lucidité d’évaluer l’asymétrie sinistre qui lie les faits saillants de la vie, j’aurais repensé au matin de décembre où il m’avait sauvé la vie en m’arrachant aux griffes d’un remplaçant à la main leste. Combien d’années s’étaient écoulées depuis ? À dire vrai, pas beaucoup, mais assez pour bouleverser l’ordre des choses. Ce qui alors m’avait rempli de gratitude n’avait pas été seulement l’audace de l’entreprise, mais le mélange d’élégance, de discrétion, d’ironie avec lequel il l’avait menée à terme. Le message était clair et sans équivoque : je ne permettrai à personne de te faire du mal, j’y veillerai avec toutes les forces dont je dispose, et je le ferai d’une façon apaisante et désinvolte afin que toi, mon cher fils, tu comprennes que la vie est moins difficile que prévu. Surtout si tu peux compter sur un type digne de confiance et culotté comme ton vieux. J’imagine que par cette promesse faite le sourire aux lèvres au bord d’une lagune de rêve un radieux matin d’automne, l’idée d’une vie sans lui m’a soudain paru aussi intolérable. Bien sûr, bien sûr il s’en était passé des choses depuis : pendant ce laps de temps papa avait rarement été à la hauteur de son programme électoral ; parfois, en brave père, en politique consommé il l’avait trahi, en me décevant et en me faisant honte. Mais ça ? Eh bien, ça c’était un saut qualitatif inadmissible. Un saut de l’ange du sort. Le père que je connaissais m’aurait protégé de l’homme qu’il était devenu. Et là était le problème : l’homme qu’il était devenu avait peu de points communs avec le père que je connaissais.
Même le magasin de glaces s’est révélé moins incontournable que prévu. Non qu’il ait été laid. Mais peu conforme à mes nouveaux critères esthétiques : entre cet endroit refait et certains glaciers du centre il y avait la même différence qu’entre ma vie et celle de Francesca ; heureusement, elle n’était pas là pour le constater !
Nous avons pris un cornet chacun, nous avons payé avec la monnaie que j’avais en poche et étourdis par la toute-puissance du soleil nous nous sommes laissés aller sur un banc sous un platane desséché.
« Je ne voudrais pas que tu penses que ton père est quelqu’un qui ne tient pas ses promesses. Ton père, quand il dit une chose, il la fait. »
Oui, il parlait de lui à la troisième personne. Je ne disposais pas encore de l’expérience de la vie nécessaire pour savoir que parler de soi à la troisième personne est une pratique très répandue chez les désespérés, les vaniteux et les imposteurs. Au premier regard j’ai interprété une telle aberration grammaticale comme le énième signe de la dissociation en action. À la façon dont il s’était mis à me suivre on comprenait qu’il était enfermé, et qui sait depuis combien de temps, dans un monologue délirant.
« D’accord, je t’avais juré de venir te chercher à l’aéroport et je ne l’ai pas fait. J’aurais voulu, la puce, j’aurais dû, mais je n’ai pas réussi à le faire. Quelque chose a mal tourné. Je suis sûr que tu l’as compris. Tu n’es pas stupide. Tu sais combien je suis fier de ton intelligence. J’aime comment tu saisis les choses au vol. Voilà, la situation était intolérable et j’ai été contraint de décamper. Personne ne m’a chassé. C’est moi qui ai arrêté de déranger. Ton père est comme ça, s’il comprend qu’il représente un problème il se retire. Mais je veux que tu saches que c’est surtout pour toi que j’ai regretté. J’ai regretté de ne pas tenir mon engagement, de ne pas venir te chercher à l’aéroport, que tu ne me trouves pas à la maison, que je ne puisse pas t’expliquer. »
Un jour un camarade de l’équipe de foot s’était présenté à l’entraînement dans un état analogue : chancelant et égaré. Jusqu’à ce que l’entraîneur, fatigué des divagations impertinentes de son milieu de terrain, convoque ses parents. On avait découvert ainsi que c’était un bulletin embarrassant qui l’avait poussé à vider une bouteille de grappa. Par ailleurs, il y avait le souvenir encore brûlant de Little Angie détruit par son cocktail de substances semi-prohibées. Bien que mon père tienne mieux l’alcool que mon camarade et Little Angie réunis, il n’était pas lui-même. Il titubait, gesticulait, trébuchait, braillait, il perdait le fil de ce qu’il disait, il tenait à se proclamer fier de moi, de lui, de nous tous. Il en est même arrivé à me demander une cigarette. Ce n’est que lorsqu’il a laissé tomber son cornet et que je l’ai vu se pencher et presque perdre l’équilibre dans cette opération pas vraiment compliquée que j’ai trouvé le courage de lui demander s’il allait rester.
« Rester ? Mais à quoi tu penses ? Elle ne te l’a pas dit, eh ? Et bien sûr, elle se tait et fait comme si de rien n’était. Sa spécialité. La petite hypocrite sait comment la boucler. Elle est convaincue qu’il suffit de ne pas appeler les choses par leur nom pour les faire disparaître. Et au contraire elles ne disparaissent pas toutes seules, je t’assure. »
Touché par le timbre de ses propres mots – peut-être, au fond de lui, lui paraissaient-ils émouvants – il me regardait fixement, les yeux humides.
Je l’ai encouragé : « Dis-moi, papa.
– Tu mérites de savoir. »
Malgré cette noble intention, rien de ce qu’il m’a déballé dans les minutes qui ont suivi ne m’a fourni une radiographie fiable de ce qui lui passait par la tête. En revanche, çà et là, ressortaient des pièces du puzzle aussi précieuses qu’embarrassantes. Par exemple que pendant que je jouais la détestable pièce romantique dans la chambre d’un luxueux hôtel new-yorkais, il avait dû faire appel à toute sa carrure, exhiber ses muscles et son langage obscène pour empêcher une bande d’énergumènes de saisir les meubles et la télé. Il n’a gaspillé sur l’incident que quelques imprécations, davantage, à vrai dire pour vanter ses capacités de dissuasion que pour justifier les sottises qui nous avaient mis sur la paille.
Pour l’essentiel, les informations fournies, toutes de la même teneur, tendaient à me rappeler qu’il était un homme qui ne se donne pas pour vaincu. Pendant ce temps et non sans effort il s’était levé et avait repris sa marche.
« Nous n’aurions pas dû y aller. Tu comprends, la puce ? Nous n’aurions pas dû. Une énorme erreur ! Une folie que je ne pourrai jamais me pardonner. J’ai été faible et imprudent. Je t’assure : la plus grande connerie que ton père ait faite. »
Ne me demandez pas comment, mais j’ai saisi au vol. Et pas grâce à quelque télépathie filiale, mais parce que je disposais comme par hasard de la juste perspective morale pour saisir l’objet de ses invectives et l’isoler, en donnant forme à ses implications dramatiques.
Nous n’aurions pas dû permettre à ma mère de renouer des liens avec sa famille d’origine. C’était là qu’il voulait en venir. Nous n’aurions pas dû la laisser nous emmener dans cette maison, nous précipiter au cœur de la tribu, nous infliger des rites ancestraux. Nous aurions dû l’empêcher de prendre des accords en douce avec oncle Gianni pour m’envoyer en Amérique. Ah, comme je comprenais mon père. Je n’avais aucune difficulté à considérer le Pessah chez les Sacerdoti comme l’événement crucial. Certes c’était une sottise, une reconstruction historique qui n’aurait pas pu être plus captieuse et infondée ; le mariage de mes parents avait commencé à s’effriter bien avant que les Sacerdoti n’envahissent notre vie et nous la leur. De même que mes inadéquations viriles préexistaient à Francesca et lui survivraient. Mais nous sommes faits ainsi, non ? Dans les moments de crise, quand les choses tournent mal, il n’y a plus qu’à regarder autour de soi pour trouver quelqu’un à rendre responsable. L’identifier signifie se décharger d’un poids, donner au drame en cours peut-être pas exactement une logique du moins une signification a posteriori. Rien de mieux pour tenter de se disculper que repérer le coupable adéquat.
Eh bien, à ce moment-là il était difficile de trouver des coupables plus adéquats que les Sacerdoti, sans parler de leur visqueuse émissaire, ce serpent dans le sein de ma mère !
À force de traîner, nous nous sommes retrouvés sur le chemin de la maison. Il n’y avait pas d’objet qui brouillé par la touffeur brumeuse ne paraisse sur le point de se dissoudre ou de s’évaporer ; les pieds s’enfonçaient dans l’asphalte caoutchouteux ; le bourdonnement d’oreilles était même plus dérangeant que la fête entamée par les cigales. J’avais la nausée, mon polo trempé et les tempes battantes.
« C’est là que je les ai surpris, a-t-il dit en se plantant au milieu de la rue et en indiquant le magasin de vins. Assis à cette table comme si de rien n’était, à deux pas de chez nous comme de sales adolescents en chaleur. Tu comprends ce que je te dis ? Ta mère et cette merde. Tu aurais dû les voir, ils roucoulaient comme des tourterelles. »
Si pendant mon enfance ce magasin avait représenté d’un point de vue spatial la frontière qui divisait les territoires enfantins restreints du reste de l’univers, il se préparait à devenir maintenant sur le plan temporel comme une espèce de ligne de partage des eaux au-delà de laquelle rien ne serait plus pareil.
L’idée que Cesare Limentani (sur le moment aucune autre des merdes plausibles ne m’est venue à l’esprit) ait poussé jusqu’aux limites de notre quartier plébéien était encore plus inconcevable qu’imaginer ma mère roucoulant comme une tourterelle.
Et pourtant mon impétueux interlocuteur n’entretenait aucun doute, comme si soudain le brouillard de confusion dans lequel il avait avancé à l’aveuglette s’était dissipé. Les détails qu’il m’a fournis sur la dispute qui avait éclaté au milieu de la rue quelques jours plus tôt avant de se propager dans notre salon comme un incendie d’été ont été brutalement précisés.
Cesare Limentani était arrivé jusque-là pour apporter une aide financière à la femme qui l’avait plaqué pour un homme qui d’un point de vue conjugal ne s’était pas révélé à la hauteur. Telle était en deux mots la conclusion à laquelle était arrivé mon père quand après avoir mis son rival en fuite il avait accablé la traîtresse de questions, de reproches et d’accusations.
« Tu comprends ? L’argent, encore cette saloperie d’argent », répétait-il comme si pour lui les problèmes économiques, la saisie et tout le reste étaient des inconvénients secondaires et donc insignifiants. Et comme si ce n’était pas l’interaction entre choix insensés, optimisme inconsidéré et incapacité de renoncer à du clinquant coûteux et inutile, mais une sorte de destin inévitable.
« Je sais, je ne devrais pas te parler de certaines choses. Ce n’est pas sain qu’un père parle à son fils de cette manière. Mais tu n’es pas seulement un fils, tu es un ami, le meilleur que j’aie jamais eu et que j’aurai probablement jamais. Voilà pourquoi si ce n’est pas à toi que je le dis je ne sais vraiment pas à qui d’autre le dire, et si je le garde pour moi, je te jure, je risque de devenir fou. »
C’est alors que ses flèches ont pris un air politique de caractère sectaire et radical. Un vrai discours électoral. Chaque syllabe transpirait l’acrimonie, à la fois idéologique et paranoïaque, tandis que de vieux ressentiments ethniques se mêlaient à des revendications de classe récentes. Il les appelait « eux », les opposant de fait, ai-je supposé, à nous autres, misérables, candides et convenables. Ils étaient une caste, oui, une caste en bonne et due forme. Une bande de snobs et d’hypocrites ! Ils jouaient aux démocrates, aux progressistes, mais ils étaient racistes et classistes. J’avais bien entendu : racistes et classistes ! Et maintenant qu’il l’avait dit il n’en démordrait pas. Mais ce n’était même pas le pire, a-t-il ajouté en me regardant en face. Si je tenais à le savoir, le pire était la dépravation. Les Sacerdoti étaient des dépravés.
Encore une fois mon père n’aurait pas pu trouver d’interlocuteur plus réceptif et plus solidaire ; de toute évidence, en effet, ses insinuations abjectes étaient exactement ce dont j’avais besoin. La dépravation n’était-elle pas l’arme avec laquelle ils vous piégeaient ? Pas l’esprit, l’argent, le luxe et la belle vie, mais la dépravation. Dieu comme je comprenais sa jalousie. Après tout, toutes proportions gardées, elle n’était pas tellement différente de celle qui me tourmentait moi.
Il y a des femmes à qui ça plaît, a-t-il déclaré sentencieusement. Des femmes à qui ça plaît de le faire souvent et avec plaisir ; des femmes qui ne peuvent vraiment pas s’en passer. C’était de baiser qu’il parlait et de combien ça plaisait à ma mère. Tel quel : elle était ce genre de femme, la femme qui aime baiser. Quelle salope ! Arrachée précocement à la bohème de ses parents, déjà très libérée en soi (disons-le), elle avait passé son adolescence parmi de grands bourgeois hédonistes et licencieux dont l’occupation favorite consistait en un échangisme semi-clandestin et accommodant. Normal que tout cela ait imprimé sur son caractère des signes visibles et indélébiles, influencé ses goûts et agi sur son comportement.
Il est arrivé à conclure : « Soyons clairs. De ce point de vue au moins je ne l’ai jamais fait manquer de rien. Oui, bref, elle ne s’est jamais plainte. Je ne sais si je me fais bien comprendre. »
J’ai pensé avec effarement que c’était pour ça qu’il me considérait comme son meilleur ami. C’était comme ça que Demetrio parlait de Sofia Caetani et de Candy. Dommage que cette fois l’insatiable mangeuse d’hommes, objet d’allusions obscènes, n’ait pas été une camarade d’école à laquelle je n’avais jamais adressé la parole ni la énième playmate dénudée du Kansas mais ma mère ; c’était elle la tailleuse de pipes dont les prouesses m’étaient rapportées sans aucune réticence ; dommage que le délateur ait été le seul individu au monde qui sur certains sujets aurait dû garder la réserve la plus inflexible.
Pour revenir à l’affaire Cesare Limentani, il ne suffit pas de dire que la reconstitution des faits était improbable, même aux yeux d’un garçon inexpert, impressionnable, au bord du collapsus. L’idée que ma mère – assiégée comme elle l’était par les créanciers et par le spectre du désastre et du déshonneur, tous deux imminents – avait profité de ma longue absence pour renouer avec son ex dans le seul but de le mettre dans son lit ne tenait pas debout. De même que c’était de la folie de penser qu’au mépris des précautions imposées par la clandestinité elle avait choisi pour son premier rendez-vous amoureux le petit négoce en bas de chez nous et la lumière du plein après-midi : à la merci des voisins, des connaissances et d’un mari vaincu et soupçonneux. Mais qui dit que pour qu’une histoire fasse mal elle doit forcément être vraie ?
D’ailleurs, si ça ne vous ennuie pas, je voudrais garder pour moi ce que papa a rapporté sur les goûts sexuels de ma mère. Et non par peur que de telles confidences répugnantes puissent salir sa mémoire mais parce que je suis certain que celle qui en sortirait définitivement souillée serait celle de mon père.
« Cesare Limentani. Tu te rends compte ? insistait-il méchamment et désespéré. Quelle hypocrite ! Mais toujours là à jouer la communiste, la femme toute d’une pièce, et ensuite tu baises avec ce salaud de fasciste ! Tu sais que ce type s’est pris trois ans pour évasion fiscale ? Exactement, évasion fiscale. Avec tous les milliards qu’il a. Plus ils en ont, moins ils aiment les lâcher. Naturellement il n’a pas fait une minute de prison. La prison c’est pour les pauvres ! Tu sais qui était son avocat ? Oui, bien sûr. Lui. Le ténor du barreau. Ton oncle narcisse ; le bourgeois, le républicain, l’irréprochable membre du parti d’Action. Maudits Juifs ! »
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