La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 34 sur 34

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La faute

Droit au Dédommagement

 

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Je l’ai apostrophée grossièrement : « Explique-moi, tu n’en manques pas un, même par erreur.

– Je ne vois pas de quoi tu parles, a-t-elle répondu en feignant de prendre ma remarque au sérieux.

– De cette passion pour les enterrements. »

J’ai compris au sourire qu’elle m’a adressé que non seulement elle avait saisi l’allusion, mais que finalement elle était disposée à me suivre.

Elle a rétorqué : « Je pourrais en dire autant de toi. Nous sommes peut-être deux nécrophiles. »

Il m’a été difficile d’empêcher mon esprit de retourner à cet après-midi de septembre où, juste après l’enterrement de ma mère, elle m’avait annoncé son intention de partir en Israël. Depuis, c’est-à-dire il y a quarante ans, je l’avais revue une douzaine de fois, guère plus, aussi dans des circonstances joyeuses (mariages, fêtes diverses), mais je ne sais pas pourquoi c’étaient ses apparitions fugaces aux enterrements qui m’avaient marqué. Si elle s’était imposé un long voyage pour assister à la cérémonie funèbre d’oncle Gianni, j’avais dû surmonter mon aversion pour les Sacerdoti pour ne pas manquer les obsèques de Bob, son père. J’imagine que c’est ce qui se passe pour les cousins éloignés, surtout à partir d’un certain moment de leur vie. Les seules occasions de se retrouver sont aussi les moins propices.

Comme c’était étrange de la voir parmi le petit groupe de personnes qui un matin d’avril trop glacé, après la cérémonie à l’église, s’étaient réunies autour d’une tombe pour faire leurs adieux à mon père.

Il s’était éteint deux jours plus tôt. Et d’après ce qu’avait dit la dame slave que je payais pour s’occuper de lui, il l’avait fait avec la discrétion joviale qui avait caractérisé ses dernières années paisibles : dans son lit, sur un succès de Buddy Holly, pendant qu’il faisait une petite sieste après un déjeuner copieux et un cigare offert par la maison.

En parcourant ses dernières volontés écrites de sa main et déposées dans le tiroir de sa table de nuit, je n’avais pas été surpris de découvrir qu’il désirait être enterré au Verano auprès de ses parents. « C’est chez moi », avait-il écrit. D’autant moins surpris qu’il avait demandé comme dernier viatique pour l’éternité une cérémonie dans la paroisse près de chez nous qu’il fréquentait depuis des décennies.

Il avait trouvé la foi en prison. J’imagine que la révision de son procès qui l’avait disculpé de l’accusation d’homicide avait donné une impulsion décisive à sa conversion (décidément, oui, le bon Dieu avait acquis un réel crédit en répondant aux prières d’un innocent), en imprimant un élan chaleureux à la renaissance spirituelle commencée la dernière année de sa détention grâce au soutien des Alcooliques Anonymes. Aucune bigoterie, aucun mysticisme, mais cette attitude impassible, fataliste – et s’il m’est permis de le dire un brin irritante – de celui qui, persuadé d’avoir trouvé la vérité, ne ressent pas le besoin de chercher autre chose.

À propos de choses irritantes, je ne sais pas ce qu’il en est pour vous mais moi, je ne m’habituerai jamais aux funérailles catholiques. Dans les enterrements juifs, au moins, je me sens autorisé à être distrait ; entendre psalmodier dans une langue ancienne et austère dont je ne connais en tout et pour tout que quelques mots m’offre un prétexte pour m’occuper de mes affaires. Tandis que la version catholique me heurte parce qu’elle n’a rien de mystérieux. Tout est là, étalé sans retenue. Il n’est pas de mot prononcé par l’officiant, pas de question théologique portée à l’attention des fidèles qui ne semblent puérils, rhétoriques, vaguement abusifs et en tout cas dépourvus de réelle piété : l’idée qu’il faille se réjouir parce que le cher disparu a finalement rejoint le Père me donne des frissons. Sur ce point au moins les Juifs, dans leur pragmatisme biblique atavique exacerbé par leurs tribulations et une dose endémique de désenchantement, font preuve d’un plus grand bon sens. Comment dire, ils ont le bon goût de ne pas se raconter d’histoires.

Quoi qu’il en soit, j’ai suivi les indications de mon père à la lettre. Je lui ai donné l’enterrement qu’il voulait et j’y ai pris part en jouant le rôle du fils affectueux. Bien sûr, j’ai dû résister plus d’une fois à l’envie de sauter à la gorge du prêtre qui radotait sur le parcours de rédemption entrepris par « notre frère bien aimé » (en l’appelant par son nom de baptême parce que, dans la maison du Seigneur, titres et bonne éducation ne sont pas les bienvenus).

Et maintenant j’étais devant sa tombe, entouré de quelques amis, prêt à voir ensevelir un père très encombrant. Eh bien, je me serais attendu à tout sauf à apercevoir dans ce groupe de compagnons affectueux la silhouette de Francesca. Bien que récemment j’aie beaucoup entendu parler d’elle, et pour des raisons extrêmement tristes, je ne l’avais pas vue depuis un certain temps.

Je lui ai demandé : « Blague à part, qu’est-ce que tu fais ici ? Je ne t’ai pas vue à l’église.

– C’est l’avantage de travailler pour le Mossad : je sais comment me fondre parmi les goys. »

Évidemment il ne lui avait pas échappé qu’elle était la seule Sacerdoti présente. En son temps, la plus grande partie de la famille, poussée par oncle Gianni, avait accueilli avec indignation la réhabilitation de mon père. Pour eux il restait l’assassin de la pauvre Gabriella. Réfractaires à l’idée qu’il s’agissait d’un accident ou, pire encore, d’un suicide, ils maudissaient la justice humaine pour son énième aberration. Et en fin de compte je ne me sentais pas l’envie de les blâmer. Maintenant que j’avais compris, je ne m’en étonnais plus. La manie qui afflige chacun de nous de rejeter la faute sur quelqu’un s’était incarnée dans le personnage ambigu de mon père, un fermé, le Cananéen, celui qui avec sa bêtise, ses insuccès fracassants, son éthylisme, avait offert à la pauvre Gabriella une vie de malheur. Par ailleurs, il n’y a pas de désir plus humain que ce que nous appelons le droit au dédommagement. La ténacité avec laquelle ils clamaient à tous vents la culpabilité de mon père n’était pas moins déraisonnable et spécieuse que celle avec laquelle je m’obstinais à protester de son innocence. Un tel entêtement ne cache aucun sens moral, mais seulement un désir violent, un caprice, un instinct de survie très sain. Avec les années je m’étais efforcé de les fréquenter le strict nécessaire, et même si de temps en temps je ne résistais pas à l’envie de le faire, en général je m’imposais de ne pas les regretter.

Pendant que nous y sommes, laissez-moi consacrer encore quelques lignes à cette question de la culpabilité qui influence tellement le comportement de chacun de nous. Les seules tragédies vraiment intolérables sont celles où il n’y a pas de responsables. Rien n’apaise autant la douleur d’une perte ou la fureur d’avoir subi un tort que l’identification du coupable ; faute de quoi une telle douleur et une telle fureur ne trouvent ni soulagement ni répit. « Nous voulons la justice », crient les proches de la victime. Ils ne le font pas par esprit de vengeance, mais pour donner un sens à une souffrance qui n’en a pas.

En tout cas Francesca était là. Différente des autres comme d’habitude, elle était venue soit me voir soit saluer mon père, pour lequel elle m’avait dit une fois qu’elle éprouvait de la sympathie.

De mon côté j’avais pu m’informer par le menu sur la tragédie qui avait bouleversé sa vie. L’été précédent, son plus jeune fils, Kaleb, avait été assassiné à coups de couteau à un arrêt de bus. Il était dans sa deuxième année de service militaire ; d’après ce que m’avait dit Leone, outre que c’était un très beau garçon, son neveu était un dessinateur de bandes dessinées satiriques spirituel et prometteur. Troisième des enfants de Francesca, il était la prunelle de ses yeux. À l’époque de sa mort, Kaleb était en garnison dans une base du Néguev. Ce matin-là il était en permission et rentrait à la maison retrouver maman et papa.

Je m’étais beaucoup interrogé sur l’attitude à adopter. J’avais même été tenté de prendre le premier avion pour Tel Aviv et participer aux énièmes obsèques. Mais ensuite je m’étais dit : dans quel but ? À quel titre ? Comment le prendraient-ils ? J’avais donc fait la seule chose que je sais faire : je lui avais écrit un long message affectueux et nostalgique. Après avoir obtenu son adresse mail par Leone je le lui avais envoyé. Quand j’y repense, étant donné la raison pour laquelle il avait été écrit, j’avais peut-être inséré quelques divagations de trop en m’éloignant souvent du sujet. Mais quelle importance ? Bien entendu, conformément à une vieille habitude entre nous, elle ne m’avait pas répondu.

« J’aimerais te dire que je suis venue à Rome exprès. Ce n’est pas le cas. Je suis de passage pour aider ma mère. Elle ne va pas bien. Pour tout dire, elle est infernale. Mon père avait raison : la vanité des actrices augmente de ride en ride. »

Indifférente aux habitudes regrettables des plus de cinquante ans de son milieu, Francesca n’avait engagé aucune bataille contre le temps et laissait ce sale sournois agir à sa manière : lente, méticuleuse, implacable. Là où il y avait autrefois, exactement entre les tempes et les yeux, une surface lisse, soyeuse, apparaissait un chiffon froissé. Le drôle de bonnet de laine enfilé pour se protéger d’une des dernières gelées de printemps n’empêchait pas de petites mèches traîtresses de s’échapper. Francesca, ma Francesca, avait les cheveux gris. Je me suis demandé si une couleur aussi déplaisante avait à voir avec l’impitoyable acharnement des années ou plutôt avec le malheur qui l’avait frappée les derniers temps.

« Ne me regarde donc pas comme ça. Ne te crois pas mieux loti. »

Bien, au moins elle n’avait pas perdu sa capacité de lire dans mes pensées et se moquer de moi.

C’est alors, après ces moqueries, que ses paupières se sont contractées dans le tic habituel. Un éclair qui m’a donné des frissons. Un choc suffisamment bienfaisant pour me fournir la preuve formelle qu’elle était bien elle, malgré tout. Le frémissement d’éternité que nous demandons au visage aimé, et qui nous est rarement accordé, avait éclairé ses yeux d’une lumière tellement vive et familière qu’elle a réveillé un sentiment caché manifestement dans une part de moi aussi solitaire qu’inaccessible. La voilà, la fille que je n’avais jamais cessé de désirer ; la voilà, celle qui m’avait offert le premier aperçu du peu qu’il suffit aux femmes – une nuit de sexe, le déni et la fuite – pour conditionner le cours de votre vie. Oui, la voilà. Et qu’importe si pour l’occasion elle s’était maquillée en vieille.

Sous prétexte de répondre aux demandes de l’employé des pompes funèbres j’ai détourné les yeux. Peut-être parce que ce qu’elle était encore faisait plus mal que ce qu’elle n’était plus.

Aussitôt après, une fois retrouvé mon calme et histoire de dire quelque chose, je lui ai demandé ce que devenait son frère. Il ne donnait plus de nouvelles depuis quelques mois. En réalité, quoique je l’aie gardé pour moi, je regrettais qu’il ne soit pas venu à l’enterrement. Du reste, le connaissant, il pouvait avoir oublié.

« Un gaspilleur, a-t-elle dit. Avec un cœur grand comme ça, c’est sûr, mais toujours avec l’instinct du gaspillage. Je dois le voir plus tard. Nous avons rendez-vous chez maman pour le déjeuner. »

J’ai fait semblant de ne pas comprendre. « Pourquoi gaspilleur ?

– Il me semble parfois qu’il a passé sa vie à gaspiller sa semence juive et les sous de papa. J’espère seulement qu’il en reste encore assez pour lui garantir une vieillesse à la hauteur de ses trop nombreuses mauvaises habitudes et de son mode de vie koweitien. Avec tous les enfants qu’il entretient et les ex-épouses qui le harcèlent, j’en doute.

– En effet, il ne s’est pas économisé.

– Ce n’est pas comme notre artiste misanthrope, notre Mr. Scrooge renfrogné enfermé dans sa tour d’ivoire plongé dans ses paperasses, loin des tentations de ce monde.

– Tu as une idée trop conventionnelle de son intégrité artistique. Qu’est-ce que tu crois ? La tour d’ivoire peut être un lieu extraordinairement licencieux, sans parler des couloirs de l’université.

– Mais pas de femmes, pas d’enfants à charge, seulement des coucheries occasionnelles et des drames imaginaires.

– Libre à toi de le voir comme ça.

– Comment le voir autrement ?

– Le hasard, les opportunités, quelques circonstances défavorables. Quand j’étais tout jeune je m’étais fixé sur une fille.

– Et comment ça a fini ?

– Comme d’habitude : on dirait que contrairement à la semence de Leone la mienne n’était pas assez juive pour la satisfaire.

– Quelle histoire triste et romantique.

– Très triste, mais je t’assure, pas du tout romantique.

– Eh, ces cousines toutes d’une pièce…

– Qu’est-ce que tu en sais si c’était une cousine ?

– Comment ? Il ne m’est pas permis de faire des hypothèses ? D’ailleurs il paraît que l’art ne permet pas à ceux qui s’y consacrent de perdre leur temps avec des couches et l’école maternelle.

– Va dire ça à Bach ! »

Dieu sait si elles m’avaient manqué ces escarmouches avec Francesca ; ses provocations, mes contre-offensives anodines. Elles aussi, comme son tic, semblaient immuables. Du reste, encore une fois elle avait raison. Si depuis que j’avais obtenu un poste somme toute respectable dans la société les relations que j’avais eues n’avaient rien produit en termes biologiques il y avait une raison très précise. Moi-même, dans les moments d’auto-indulgence, j’aimais bien me répéter la rengaine selon laquelle ces maudits livres, qui, au contraire de ce qui arrivait à tant de mes collègues prolifiques et beaucoup plus doués, m’imposaient une discipline et une abnégation que j’aurais peut-être mieux fait d’employer ailleurs et différemment, m’avaient empêché de procréer. De toute évidence il en était autrement. La vérité c’est que je ne me sentais pas à la hauteur. Une nature irrémédiablement superstitieuse m’avait convaincu que, considérant d’où je venais et de qui j’étais le fils, mettre fin à la lignée était un choix nullement répréhensible. En plus de faire une bonne action pour l’humanité, j’avais évité à un autre malheureux d’errer sur les routes de ce monde insensé. Peut-être n’était-ce pas si étonnant que je ne m’en rende compte que maintenant, devant l’unique femme qui aurait pu me persuader de désobéir à l’obligation sacrée de la stérilité, et à quelques pas de la dépouille mortelle de mon père.

« Je pensais que tu le voyais plus souvent, a dit Francesca.

– Qui ?

– Leone. »

J’ai voulu le disculper. « C’est ma faute. Je suis assez occupé. Je travaille sur un livre qui me pose plus de difficultés que d’habitude

– Vraiment ? Et sur quoi ?

– Toujours les mêmes choses.

– Tu sais, Leone est très fier de son cousin écrivain.

– Mais il ne lit que des magazines de bateaux.

– Oui, mais en ce moment il est avec une dame qui dévore tout ce que tu écris. Encore une goy de la bonne société. Le genre salle de sport et Botox qui aurait plu à oncle Gianni. L’autre soir au dîner elle m’a fait subir le troisième degré. Elle voulait tout savoir sur notre artiste jeune homme.

– Et alors ?

– J’ai dû tenir ma langue. Je ne pouvais pas lui dire la vérité, la pauvre. Imagine quelle déception si je lui avais confié que lorsque je l’ai connu, son poète était une bestiole illettrée et qui n’avait jamais entendu parler de George Eliot.

– Tu t’en souviens encore, eh ?

– Je ne devrais pas ?

– Et depuis quelque temps tu es fière de ton cousin écrivain ?

– La vérité ?

– Bien sûr.

– J’attendais beaucoup de lui. Disons qu’il n’a pas toujours été à la hauteur.

– Autrement dit, tu n’aimes pas ce qu’il écrit.

– J’aime George Eliot.

– Qui ne l’aime pas ? »

Même si j’avais eu le droit de me sentir blessé, ne serait-ce que parce qu’un jugement aussi expéditif sur mon travail venait de celle qui avait contribué avec ma mère à m’inculquer un amour pour la littérature et un désir encore plus malsain de m’y mettre personnellement, je n’ai pas été offensé. J’aurais pu me plaindre : si ça ne plaît pas à ta muse, c’est que quelque chose est allé de travers. Autrement dit, il y avait de quoi se vexer et faire la tête. Mais grâce au ciel, arrive un âge où la susceptibilité artistique, appelons-la comme ça, laisse la place à des sentiments plus accommodants, moins catégoriques, une sorte de fatalisme tendre et auto-protecteur. Jusqu’à ce que vous compreniez enfin ce qu’en fait vous avez toujours su et avez eu du mal à accepter : on ne peut pas plaire à tout le monde. Et en tout cas il n’y a rien de mal à déplaire à qui vous plaît et inversement.

« Trop de mots recherchés, mon petit, et pas assez de vérité.

– Mince alors, quel coup.

– C’est ce que je pense.

– Alors nous sommes deux.

– Sans parler de l’auto-commisération.

– Celle-là ne manque jamais. C’est la spécialité de la maison. »

Quel meilleur moment pour lui confier que le livre auquel j’avais fait allusion, un informe brouillon empoisonnant, était la tentative la plus audacieuse que j’aie jamais risquée d’aller au cœur de la question ? Je me suis demandé si là-dedans, en admettant que j’aie été en mesure de le mener à terme, et qu’alors je le lui aie montré, elle trouverait enfin ce qui semblait évoquer les trois ou quatre choses dont j’avais le droit de parler : elle, ma mère, mon père et les détours malchanceux qui nous avaient conduits jusque-là, dans ce cimetière. Si ce qui la laissait insatisfaite c’étaient mes romans juifs, les pompeuses sagas d’un monde dans lequel je m’étais faufilé en imposteur, il se pouvait qu’une enquête aussi délicate sur la blessure originelle, la déchirure sanguinolente, puisse l’amener à croire de nouveau dans mes qualités et ma bonne foi.

Mais ensuite j’ai pensé : quelle importance ! Mieux valait remettre la chose à plus tard. Après tout, j’avais commencé à écrire cet énorme mémoire dans l’intention, bien naïve pour le narrateur expérimenté que j’aurais dû être, de le soumettre à l’attention de mon père comme une chose à mi-chemin entre le trophée et le dédommagement. Comme d’habitude je m’étais trompé de temps. Ou peut-être était-ce lui qui l’avait bien choisi, en s’en allant avant que je puisse le lui mettre sous le nez. J’aurais dû savoir qu’on n’écrit pas pour ceux qu’on aime. Et pour qui alors ? C’est un mystère que personne ne pourra jamais percer.

Le rituel touchait à sa fin et les quelques amis réunis s’en allaient par petits groupes. Comme je n’avais pas l’intention de lâcher le morceau en me privant plus tôt que nécessaire de la compagnie de Francesca, je lui ai demandé si par hasard elle n’avait pas envie de faire les cinq cents mètres qui d’après mes calculs nous séparaient de la partie juive du cimetière, et plus précisément du caveau où reposaient, serrés comme des sardines, ma mère, son père et oncle Gianni.

Elle a recommencé à se moquer de moi. « Je croyais revoir un vieil ami, pas Ugo Foscolo. Pourquoi pas ? a-t-elle ajouté conciliante aussitôt après. Il y a un certain temps que je ne suis pas allée voir papa. Et tu ne peux pas savoir à quel point il me manque. »

Nous nous sommes perdus deux fois avant de déboucher dans la bonne allée. Nous avons compris que nous approchions quand la forêt de marbre pleine de croix et d’images sacrées a laissé place à une série de caveaux monumentaux dont le fronton portait l’étoile de David. Alors il est arrivé quelque chose d’insolite. J’ai eu la désagréable sensation d’avoir la tête nue. Non seulement parce que ma pauvre calvitie était exposée au gel d’avril, mais aussi à cause d’un instinct atavique réveillé par la vue de tous ces sépulcres juifs. Pris au dépourvu j’ai défait l’écharpe que j’avais autour du cou et je me suis couvert la tête.

« Si tu veux, prends mon bonnet, a dit Francesca. Tu es affreux à voir. Tu ressembles à une vieille sorcière. »

Ma dernière visite remontait à loin. J’avais été convoqué par l’administration du cimetière : apparemment, la bande d’ordures habituelle avait dégradé plusieurs tombes sans épargner le caveau des Sacerdoti. Depuis, après avoir fait effacer avec l’aide d’un peintre les inscriptions injurieuses à la gloire du massacre nazi, je n’y avais plus mis les pieds.

Francesca s’est plainte en frissonnant. « J’ai perdu l’habitude de ce froid. En avril en plus. » J’avais compris au premier regard qu’elle appartenait au type de femmes sur lesquelles les années agissent de façon paradoxale en les amincissant à l’extrême. Comme si leur fécondité compromise se manifestait dans un aspect à la fois sobre et contrit. En revanche la voix était restée à peu près la même, nullement altérée par les abus des ans, au contraire, singulièrement juvénile et haut perchée. Un paradoxe qui, surtout quand je ne la regardais pas, contribuait à augmenter la confusion dans laquelle je me débattais. Qu’est-ce qui était le plus stupéfiant ? Le fait qu’autour de moi, sur des hectares entiers, au cœur de ma ville, sous des pierres grandiloquentes soient entassées des milliers de carcasses ou que l’obsession sexuelle d’une vie, la boussole qui avait donné corps et couleur à mes désirs les plus inavouables était là, à côté de moi, réduite à un amas de chair chétif et pas vraiment appétissant ? Au risque de passer pour un pervers nostalgique, laissez-moi vous dire qu’il n’est pas d’exercice plus ardu que de se libérer des fétichismes érotiques contractés au début de l’adolescence. Vous passez le reste de votre vie à les garder à distance, et en même temps vous les cherchez dans chaque femme avec qui vous couchez, tel un lycanthrope sous l’effet de la pleine lune. Le souvenir de notre nuit à New York et de l’érection qui avait éclairé l’enterrement de ma mère était tellement vif que parfois, dans les moments d’intimité, il parvenait encore à me déchirer.

J’aurais dû être horrifié par l’état dans lequel se trouvait Francesca. En fait je ne l’étais pas. Décidément moins difficile que le saint patron des hommes qui « ne concluent pas », l’ineffable Frédéric Moreau, je n’aurais eu aucun scrupule à profiter d’elle, même là, séance tenante, devant la tombe qui célébrait un certain Nathan Artom, architecte, dont l’épitaphe annonçait en grosses lettres qu’il allait continuer d’aimer la vie même de là où il était.

Parmi les détails demeurés intacts, de même que son tic et sa voix, tous deux adorables, il y avait sa curiosité, à la limite du sans-gêne. Francesca paraissait en savoir davantage de moi que je n’en savais d’elle, bien qu’en toute logique j’aie été le soupirant éconduit et amer. Elle m’a demandé de lui parler d’oncle Gianni. Des désaccords entre nous qui avaient empoisonné les dernières années de vie de mon bienfaiteur déloyal.

« C’est vrai qu’il t’a déshérité ?

– Visiblement, son intention de laisser la moitié de ce qu’il avait au Likoud et l’autre au cercle des salopes du Parioli était trop forte.

– Il t’a déshérité ou pas ?

– Pourquoi aurais-je dû m’attendre à ce qu’il me laisse quelque chose ?

– Ne dis pas de bêtises. Il se serait jeté dans le feu pour toi. »

Pendant ce temps nous étions arrivés à destination. Le voilà, le buste de Saul Sacerdoti : épargné par les vandales, restauré grâce au financement du même oncle Gianni l’année avant sa mort, il allait plutôt bien. Mon regard s’est aussitôt posé sur sa moustache et son sourire satisfait de bon bourgeois qui a réussi. Le modèle classique qui attend beaucoup de ses descendants. Dans les parages il était de très loin ce qu’il y avait de plus vivant.

Bien qu’en réalité il y ait eu peu de raisons de rire, j’ai soudain été pris d’une hilarité incontrôlable. Vu les circonstances, penser que j’avais dépensé une bonne partie de mon enfance à fantasmer sur mes aïeux avec l’acharnement de l’anthropologue obsédé par l’origine de la civilisation me paraissait amèrement ironique. À ce moment-là, tout ce que j’avais à savoir de mon passé était là, et j’avais beau tout faire pour me convaincre du contraire, ça n’était pas grand-chose.

Je n’aime pas les cimetières. En théorie, ils existent dans le but de nous faire penser ce que les gens là-dessous ont été et ne sont plus. Sur moi, au contraire, ils ont l’effet opposé : ils me font penser à ce que les gens là-dessous sont devenus entre-temps. Une pensée à laquelle j’ai eu du mal à m’opposer quand j’ai vu le nom de ma mère inscrit en relief doré. Près de quarante ans avaient passé depuis la dernière fois que j’avais entendu sa voix. Et malgré toutes mes tentatives pour me rappeler les traits de son visage et le timbre inimitable qu’elle savait donner à ses mots prudents et ironiques, en dépit de tant d’efforts de mémoire démesurés, je me heurtais toujours aux restes muets qui pourrissaient sous la pierre.

Pour dédramatiser la chose, j’ai dit : « J’imagine que le moment est venu de nous recueillir et prier.

– D’abord tu m’emmènes voir mon père, ensuite tu joueras au cynique.

– C’est toi la dévote.

– Je ne le suis pas tellement.

– Que sont devenues tes études rabbiniques ?

– Elles sont toujours là, qu’est-ce que tu crois ? Et j’en fais bon usage. Tu sais ce que disait le rabbin Mendel de Kotsk ?

– Je ne sais même pas qui c’est.

– “Dieu habite là où on le laisse entrer.” Depuis quelque temps je ne parviens plus à lui trouver un coin convenable. »

Imaginant qu’elle faisait allusion à la tragédie qui avait bouleversé son existence, je n’ai pas relevé ses mots. Mais je tenais à lui dire une chose. Peut-être parce que je l’avais gardée en moi depuis tellement longtemps, j’ai hésité à trouver les mots justes pour l’exprimer. Et j’ai lancé une phrase un peu elliptique.

J’ai dit sur un ton léger : « En fin de compte, ça n’a pas été une grande idée. »

Alors il s’est passé quelque chose que je n’avais pas prévu. Francesca a semblé se raidir. Pendant un instant, ses paupières saisies par le tic ont paru perdre tout contrôle. Elle me regardait stupéfaite, et avec une telle sévérité que j’avais de la peine à soutenir son regard courroucé.

« Au contraire, c’en a été une, et comment. »

Je ne sais pas comment elle avait fait pour attraper mon allusion au vol. À l’évidence je n’avais pas été le seul à y penser pendant toutes ces années. À son choix, celui de partir, de tout quitter, non seulement sa famille, l’école française et un avenir bourgeois prospère, mais aussi et surtout moi. Voilà de quoi je parlais. Poussé par je ne sais quelle lubie puérile je m’étais mis en tête qu’elle pouvait considérer la longue tranche de vie derrière elle comme une énorme erreur, et toute son existence comme un faux départ. En lui attribuant un sentiment que je ne connaissais que trop bien, j’ai imaginé qu’elle se sentait coupable d’avoir infligé à Kaleb un destin aussi sombrement israélien. Si elle avait bien fait les choses, si elle n’avait pas cédé à une de ses idées de génie, à cette heure peut-être aurions-nous pu être plus heureux qu’il n’est possible d’imaginer.

« Je ne peux pas croire que tu en sois resté là. Je t’en prie, dis-moi que ce n’est pas ce que tu as voulu dire ! Tu as une idée de combien de temps a passé ? Tu as une idée du peu d’avenir qui nous reste ? Je suis une femme adulte qui a fait des choix. Je suis une bibliothécaire proche de la retraite. Une bibliothécaire israélienne. Et j’en suis fière. J’ai une famille. Un mari que j’aime, trois magnifiques garçons. C’est vrai, un n’est plus là. Et Dieu sait combien je me maudis pour n’avoir pas su le protéger. Et tu viens me dire que ça n’a pas été une grande idée. Que tout a été une erreur. Mais tu t’entends ? Pour qui tu te prends ? Je ne peux pas le croire. Comme ce mail que tu as osé m’envoyer : il dégoulinait d’éloquence, de prétendue compréhension, de condescendance intéressée, mais il était aussi dépourvu d’émotion, tellement égotiste, tellement privé d’humanité et de pitié. C’est à ça que condamne la solitude ? Vraiment, rien n’a changé pour toi ? Bon Dieu, nous avions seize ans. Non seulement toutes les personnes là-dessous étaient encore vivantes et en pleine santé, mais elles étaient plus jeunes que nous ne le sommes aujourd’hui. Je suis bouleversée. Qu’est-ce que tu veux de moi ? Tu veux que nous couchions ensemble ? Chez toi ? Ou tu préfères un hôtel à l’heure. Après l’avoir fait, et après un beau dîner romantique, une promenade romantique dans le centre, un ou deux verres, nous pourrons parler de notre avenir. Je quitte mon mari, j’abandonne mes fils, je romps avec mon frère, j’enferme maman dans un hospice pour artistes, comme ça notre héros pourra enfin accomplir son rêve de bonheur. Comment on en arrive là ? Comment se retrouve-t-on coincé dans les dernières pages de L’Éducation sentimentale ? Il est évident que tu n’as personne, tu as la maturité d’un nouveau-né. Quand je repense à comment tu étais. Le garçon le plus affectueux, délicat et charmant que j’avais jamais connu. Timide, si doux, plein de curiosité, enthousiaste de tout. Aucun cynisme, aucune récrimination. Rien que toi et New York, toi et ta guitare. Toi et la musique. J’étais littéralement ensorcelée. Je pensais à la chance que tu avais eue de vivre dans une famille qui t’avait protégé des hypocrisies dans lesquelles moi j’ai grandi. Je sais, je me trompais, je le comprends maintenant, ensuite est arrivé tout ce qui est arrivé, ce qui ne devrait jamais arriver, pas à un jeune garçon. Je te jure, je n’ose même pas imaginer l’enfer que tu as traversé. Mais après, qu’est-ce qui s’est passé ? Je me rappelle encore la première fois que je suis revenue de Tel Aviv. Tu étais devenu quelqu’un d’autre. Un dandy snob et chichiteux. Un pauvre type arrogant. Un Sacerdoti de la pire espèce. C’était dû à quoi ? Au lavage de cerveau d’oncle Gianni ? Cet abruti ! Et maintenant te voilà quarante ans plus tard, à l’enterrement de ton père. Tu as tellement perdu la tête que tu en arrives à me dire que ça n’a pas été une grande idée. Comment tu te le permets ? »

Ma seule pensée pendant qu’elle me réglait mon compte, avait été : ne te risque pas à pleurer ! À ton âge les hommes ne pleurent pas, ou du moins pas devant témoins. Même s’il n’y avait rien dans ce qu’elle m’avait dit que je n’aie pas été prêt à admettre, j’étais déconcerté par sa fureur, comme si elle aussi l’avait gardée en elle trop longtemps. J’en suis arrivé à me demander si cet éclat, tout à fait inapproprié au lieu et aux circonstances, n’était pas provoqué par une exaspération qui ne me concernait qu’en partie. Si pour une fois je ne payais pas pour des fautes qui me dépassaient.

J’ai demandé : « Tu as fini ?

– Oui. » Sa voix n’aurait pas pu être plus tendre et plus navrée. « Excuse-moi, je ne voulais pas. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

– Ce n’est rien, voyons. Au fond, tu as raison. Je te demande pardon.

– Non, très cher, toi, excuse-moi.

– Et dire que j’avais rêvé que tu me demandes que nous couchions ensemble.

– Pas comme ça, j’imagine.

– En effet, pas comme ça. Je peux au moins t’accompagner chez toi ?

– Non, laisse, je prends un taxi. Je viens de découvrir cette application qui marche très bien. Quand je pense à combien c’était difficile autrefois de trouver un taxi dans cette ville. »

Oui, cette ville.

Nous avions laissé derrière nous les remparts gris du cimetière et le silence qu’ils protégeaient. Et maintenant elle, ma ville, après nous avoir accordé une trêve, avait recommencé à vrombir, frémir, vivre, avec ses klaxons, ses sirènes, ses scooters, son maudit chaos mal élevé. J’ai senti qu’ici au moins, au milieu de tout ce vacarme, il ne pouvait rien m’arriver. Que le pire et le meilleur étaient passés, comme ça, fondus dans un frémissement, et qu’en fin de compte ils n’avaient pas laissé de traces.

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Alessandro Piperno

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