La faute
Chapitre 4
Si un instant plus tôt j’étais désespéré de ne pas lui avoir ouvert mon cœur, maintenant que j’avais l’occasion de le faire en lui montrant combien ma dévotion était maladive (lire : ma peur de le perdre), je ne savais pas par où commencer. M’en empêchait un mélange d’embarras et de sens du ridicule qu’aussi bien lui qu’elle, encore que différemment, m’avaient inculqué très tôt.
Le café gargouillait sur le feu. J’ai vu une main soulever le couvercle de la cafetière, l’autre masser le flanc endolori par vingt ans de transport d’échantillons sur son dos : chaque centimètre carré de son corps disait soit qu’il était impatient de se recoucher, soit que par amour pour moi il ne le ferait pas.
Il m’a demandé si j’avais une idée de ce que ça faisait d’être réveillé en sursaut et de se retrouver face à un enfant blanc comme un linge. « Seigneur Dieu, du vrai Dario Argento !
– C’est que… Je croyais seulement… » Rien, les mots s’éteignaient dans ma gorge.
Qui dit que l’affection est un sentiment naturel ? En réalité, pour l’exprimer, il faut une éloquence particulière, et beaucoup de toupet ; leçon qu’à partir de cette nuit-là la vie ne cesserait pas de me donner. Par la suite, j’allais rencontrer un tas de gens incapables d’affronter avec la franchise voulue les prétendues vérités du cœur ; plus ou moins dans les mêmes années où je découvrirais qu’en matière de lâcheté sentimentale, déguisée en réserve et en ironie, j’étais imbattable.
Il a versé une grande partie du café dans un petit verre, le reste dans la tasse qui m’était destinée, non sans l’avoir dilué dans de l’eau tiède et saupoudré de sucre.
Pour la seconde fois dans cette étrange journée il a fait appel à son père. « Tu sais ce que disait ton grand-père ? “On meurt comme des expressos !” Et Dieu sait si cette éponge détestait le café. » Il a bu une petite gorgée et a entrepris de me rassurer : n’en déplaise à son vieux, m’a-t-il expliqué, mourir n’était pas si simple. Nous sommes faits pour résister, notre organisme a des espions, les anticorps, et le sang un tas de bonnes raisons de continuer à couler. « Mieux, tu sais quoi ? », une autre gorgée. « Un jour, on ne mourra plus. Un bosseur dans un laboratoire de Houston ou de Zürich découvrira le moyen d’empêcher les cellules de vieillir, ou de les régénérer. Et alors ce ne sera plus qu’une question de bien vivre : il faudra trouver le moyen de nourrir tous ces petits vieux, pour l’éternité. »
C’est ainsi que, confiants et rassurés, nous nous sommes sentis prêts à affronter le soleil radieux de l’avenir. Bien que j’aie manqué une grande partie des allusions, il était évident qu’abstraction faite des significations cachées, toutes ces petites conversations avaient pour but de me réconforter. Ce qui me rendait difficile de me retenir de fondre finalement en larmes, de lui tomber dans les bras, de le remercier d’être encore là.
Pour un enfant c’est important que son père ait une certaine carrure ; le mien était un colosse. Vigoureux, barbu, très blond, plus Thor que Mangiafuoco, difficile d’imaginer un organisme plus éclatant de santé. Sa calvitie était tellement éclatante qu’elle autorisait à soupçonner les photos éparpillées dans la maison qui le représentaient imberbe et chevelu monté sur son indomptable Triumph Bonneville d’être le résultat d’une manipulation estudiantine. Ses chevilles aussi étaient glabres, polies par des décennies de chaussettes, blanches comme neige et bien trop fines pour un homme aussi imposant, et encore très solide.
Bref, tel était mon père à quatre heures du matin au seuil de ses quarante ans : un ours blanc en T-shirt et boxer écossais avec une forte envie de me flanquer un coup de pied au cul et de retourner dans sa léthargie. Pourtant, malgré des épaules comme celles-là, tout en lui était placide, à commencer par le regard. Tandis qu’à cette époque les parents avaient l’habitude de flanquer des gifles à leurs enfants en public sans risque d’encourir de sanction sociale, mon père n’avait jamais levé la main sur moi. Même pas ébauché le geste.
Et comme la fiabilité et le sens de la mesure (vertus parentales dont il était désespérément dépourvu) ne jouissent d’aucun crédit auprès d’un enfant – dont les investissements affectifs sont beaucoup plus idéalistes que ceux soutenus par la psychologie progressiste – je peux dire qu’il était le meilleur père que je pouvais imaginer. Le type d’adulte rare qui au supermarché remplit le chariot de saletés bourrées de conservateurs, et qui au cinéma s’agite sur son siège en attendant l’entracte pour faire le plein de gourmandises pour lui et son heureuse progéniture.
Parmi les bribes que je conserve de cette période lointaine de ma vie il y a les samedis (hélas, si rares) où il venait me chercher à l’école.
Le voilà, appuyé sur le capot de sa voiture. Ce n’est pas celle de ses rêves ; on pourrait même insinuer qu’il s’agit d’un repli convenable, et pour cette raison dévalorisant aux yeux même de son exigeant possesseur. Et cela bien que le fleuron de troisième main acquis en grande pompe le fasse apparaître dans mon souvenir plus à l’aise qu’il ne l’était.
Après tout, il appartenait à cette génération de mâles occidentaux qui, ayant atteint la conscience de leur virilité après la Seconde Guerre mondiale, avaient vu dans la motorisation de masse un symbole de renouveau, jusqu’à en faire presque une raison d’être. Abonné à des revues spécialisées, passionné de formule 1, fréquentant les salons et les foires, quand il fallait juger un nouveau modèle il montrait un goût très sûr, implacable, et toutefois dépourvu de snobisme, il faut le reconnaître. Du reste, dans ce domaine il avait des références de premier ordre. Son père, mon grand-père, avait été concessionnaire Alfa Romeo. Il avait gagné de l’argent au seuil du boom économique pour le perdre ensuite en quelques mois à cause de l’interaction de deux facteurs ironiquement complémentaires : la crise pétrolière et la bouteille. Pendant que les stations d’essence étaient à sec, les provisions alcooliques de mon grand-père (grappa, vodka, Grand Marnier) connaissaient une saison extraordinaire de prospérité. Ses dépôts de bilan et la cirrhose avaient fait le reste. Amen.
Je suis enclin à accorder foi au credo populaire selon lequel l’essence d’un individu (surtout de cette espèce spectrale qui a cessé d’exister depuis des décennies) est enfermée dans une odeur particulière, malheureusement impossible à reproduire en laboratoire. Si c’est vrai, rien ne pourrait mieux me parler de mon père que les sièges lisses d’une berline allemande bohème imprégnés de la fumée de ses Players.
Nous mangions au Piccadilly dans la via Barberini, un établissement qui aurait voulu être un peu boulangerie un peu cafétéria sans y parvenir. Les mordus de fast-food allaient devoir attendre encore quelques années que s’ouvre le premier McDonald piazza di Spagna, et se contenter pour le moment de pâles imitations telles que celle-là. Je crois que papa m’y emmenait pour avoir le prétexte de me raconter encore une fois son année londonienne après le bac quand la vie était légère et mon grand-père encore modérément sobre et solvable. (« Là, oui, qu’ils savent comment on fait un cheeseburger ! »)
En survolant le reste de nos activités du samedi, qu’il me soit permis une dernière considération de caractère général. J’imagine que les familles heureuses dont on parle tant dans les romans russes le sont en raison de grandes propriétés adéquates, sans parler du confort assuré par la multitude de domestiques en livrée et de serfs de la glèbe. Ce qui m’amène d’un côté à penser que nous n’étions absolument pas romanesques, et de l’autre à faire une constatation encore plus décourageante : pour un homme orgueilleux comme mon père ce ne devait pas être facile d’accepter l’idée de ne pas réussir à m’assurer le train de vie aisé qui lui avait été offert. Si je m’en tiens à ses rares récits, même jeune homme quand il pouvait compter sur l’argent de son père il n’avait jamais pris de poses. Il souhaitait une existence confortable et décontractée, enrichie de temps en temps de quelque joujou coûteux : une veste de cuir, une collection de guitares, une voiture de sport. Une grande partie de sa frustration venait de la certitude de ne pas pouvoir se les permettre. Vis-à-vis du reste – distinction sociale, privilèges de classe, habitudes de bourgeois aisés – il affichait une certaine répugnance. Il se disait marxiste, et tout en ne faisant presque rien de concret dans ce sens, il aimait bien en faire état à chaque instant, y compris quand c’était totalement hors de propos.
Un jour s’est présentée une possibilité d’emploi tentante. Une entreprise allemande célèbre pour ses machines à laver indestructibles au design sévère, en quête d’un représentant pour la région du Lazio, avait inclus mon père parmi les premiers éligibles. Un coup de chance qui allait pouvoir remettre à flot les finances de la famille. Je l’avais entendu dire au téléphone : « Ces lave-linge se vendent comme des Fiat 500. » Il avait assuré plein d’entrain à ma mère : « Crois-moi, c’est une espèce de sinécure. » La confiance en lui, renforcée par un optimisme obstiné, était sa spécialité : il ne restait plus qu’à conclure l’affaire. En outre, étant donné que le rendez-vous avec le directeur du personnel de l’entreprise rhénane était prévu le samedi suivant au siège milanais de l’entreprise, mon père avait décidé de m’emmener. Au pire, j’allais perdre une journée de classe.
À dix heures du soir nous étions sur le quai numéro sept d’où partaient les trains de nuit. Le nôtre mettait près de huit heures pour arriver à destination, avec deux arrêts pour offrir aux estimables passagers quelques minutes de sommeil supplémentaires. De l’extérieur le wagon avait un aspect placide et ancien, les bandes sur le côté, d’une élégante couleur grenat, étaient voilées de suie. À l’intérieur ils étaient étroits et austères, d’un fonctionnel tout militaire et quasi japonais.
Tout d’abord, mon père a eu recours à des astuces éprouvées de commis voyageur pour obtenir une autre cabine que celle qui nous était attribuée, le plus loin possible de la motrice, et il a allongé un gros pourboire au chef de train. Il était influencé par les réminiscences de sa vie aisée irrémédiablement perdue, et il agissait comme s’il avait déjà son nouvel emploi en poche.
« Réveil à six heures, s’il vous plaît. Café pour moi, et lait bouillant pour mon fils. »
L’espace équipé de deux couchettes superposées, un placard mural et un lavabo escamotable était à peine plus grand qu’un cagibi mais il m’apparaissait fastueux comme le carré des officiers sur un galion ou une cabine dans un jet privé. Allez savoir pourquoi les enfants aiment tant dormir loin de leur lit : au milieu de la toundra, dans la savane, dans un compartiment d’un imposant moyen de transport.
Je me souviens de l’odeur âcre du drap et du tintement du pot de chambre en porcelaine dont mon père s’est servi avant de se coucher. Je me souviens du battement de mon cœur, aligné sur le rythme doux, persuasif et syncopé imprimé par la locomotive, tellement semblable à une batterie de jazz. Je me souviens des lueurs laiteuses de la banlieue industrielle et de la voix de mon père qui m’assurait que nous étions de nouveau en route. Je me souviens de m’être battu pour ne pas m’assoupir et de la discussion de plus en plus vague entre le chef de train et une voyageuse insomniaque. Je me souviens de la lumière ambrée d’une aube milanaise et de la déception rétrospective d’avoir dormi plus qu’il ne fallait. Mais le souvenir qui résiste le plus, hélas, est aussi le plus désagréable et il concerne le retour. Le train était le même, la destination et l’humeur, inversées. Mon père n’avait pas obtenu le poste et j’espérais seulement que Rome n’existe plus.
OceanofPDF.com