La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 26 sur 34

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La faute

Chapitre 5

 

Seul un homme doté d’une assurance insolente pouvait habiter seul de gaieté de cœur dans un appartement de dimensions aussi impressionnantes. À vrai dire, pas vraiment seul ; il le partageait avec un domestique dont la transcription du nom complet mériterait une note en bas de page : Washington Rommel Rodriguez. Difficile d’imaginer quelle équidistance idéologique folle avait poussé les Rodriguez à baptiser leur troisième enfant de deux noms aptes à célébrer simultanément le père de la démocratie américaine et le plus intrépide héros nazi. À propos de noms, l’église baroque de l’autre côté de la rue (comme je l’ai appris par la suite) en portait un encore plus éloquent et qui, vu les circonstances, n’annonçait

rien de bon : Santa Maria dell’Orazione e Morte1.

Je sais, nous aurions dû être à l’hôpital à cette heure, mais oncle Gianni m’avait demandé si ce ne serait pas mieux de passer d’abord chez lui le temps de prendre une douche et de se mettre quelque chose sous la dent. Il attendait des nouvelles d’un vieil ami interniste attaché à l’hôpital où ma mère avait été transportée. Afin d’avoir des nouvelles de première main il l’avait tiré du lit en pleine nuit. Cet ami, après lui avoir garanti l’habileté du chirurgien de service, lui avait confirmé que le bilan clinique était sérieux, extrêmement sérieux. Bref, avant de m’infliger le calvaire de la salle d’attente, oncle Gianni s’était mis en tête de parler encore une fois avec lui. Puis, après m’avoir confié aux soins de son domestique équatorien, il avait disparu dans son bureau au fond de la maison.

Il était clair que Washington, bien que beaucoup plus jeune, après un bon bout de sa vie passée ensemble, avait atteint avec son employeur, dont il était aussi le secrétaire, le chauffeur et le barbier, une symbiose quasi conjugale. Il le tutoyait sans oublier de l’appeler professeur. Il exécutait les ordres un peu avant qu’ils ne lui soient donnés.

Le tas de valises dans l’entrée, les meubles protégés par des draps blancs, l’odeur de naphtaline et la poussière cendrée dans l’air vicié indiquaient que la maison était inhabitée depuis des semaines. Doté de plafonds à caissons resplendissants, l’appartement occupait la totalité de l’étage noble d’un édifice patricien de la via Giulia. Les couloirs doublés de livres débouchaient sur le salon du maître plein de consoles anciennes, de chinoiseries et d’œuvres d’art. Les fenêtres imposantes étaient couvertes d’épaisses tentures de velours vert tandis que le parquet qui craquait était enrichi de tapis persans qui vus en perspective formaient un patchwork bariolé. À mi-chemin entre salle de réception et chambre, plongé comme il l’était dans une pénombre spectrale, il ne semblait pas conçu pour satisfaire les exigences bourgeoises du propriétaire mais plutôt ses ambitions mondaines et libertines.

Washington m’a préparé un bain tiède. Il a attendu que je fasse trempette pour courir faire les courses. Ressuscité par la toilette tonifiante je me suis retrouvé dans un monde nouveau. Tour de prestidigitation ou sortilège, c’était comme si la maison, inondée de lumière matinale, avait repris vie comme ces jardins des contes qui sont finalement libérés d’un enchantement funeste. Les canapés débarrassés de leur protection resplendissaient de mille fils dorés. Des fleurs fraîches ornaient la table basse et la cheminée qui lui fait face. On entrevoyait par les fenêtres une vaste terrasse revêtue de tomettes, une grande table en fer forgé et une rangée de pots remplis de plantes parfumées. Dans la salle à manger attendait un buffet de niveau hôtelier : thé, jus d’orange pressée, croissants, pain grillé, beurre et diverses sortes de confiture. L’incongruité de telles attentions ne m’échappait pas, mais c’était manifestement le traitement réservé aux invités.

« Mange donc, m’a encouragé Washington. Ton oncle est encore au téléphone. »

Le gavage m’a laissé une langueur agréable. Pour ne pas la gâter je me suis écroulé sur un des canapés du salon.

Quelqu’un a dit (Primo Levi, si je ne me trompe) que le malheur parfait n’existe pas. Nous sommes d’étranges créatures, peut-être ratées. Et dire que la veille encore j’avais désiré mourir. À cause de quoi ? D’une cinglée qui hésitait à me rappeler. Et me voilà avec une mère en fin de vie, un père qui risque la prison à perpétuité, probablement destiné à passer le reste de mon adolescence dans un foyer, dans un orphelinat en somme, et pourtant rassasié et épuisé au point de m’assoupir bercé par le tintement des cloches et le bruissement monotone de la circulation.

Ici, un narrateur plus consciencieux rapporterait qui sait quel rêve révélateur abstrus. Malheureusement, même les créations oniriques réclament un certain degré de vivacité cérébrale pour se défouler. Il se trouve que mon esprit, affaibli par le calme plat inattendu, se retrouvait là, planté au milieu de la mer, comme une chaloupe à la dérive : où que je tourne le regard l’horizon se présentait monotone, infini, voilé par une irritante brume azurée. Jusqu’à ce que mon prénom répété à plusieurs reprises intervienne dans mon hallucination telle la voix divine venue du haut de ces cieux lointains. Quelqu’un m’appelait.

« Hé, a murmuré oncle Gianni, j’ai l’impression que tu t’es endormi. »

J’ai demandé : « Nous devons y aller ? » Et j’étais prêt à me lever. Ça m’embêtait qu’il m’ait surpris en train de dormir.

« Non, non, sois tranquille. Tu as envie de parler ?

– Oui.

– C’est de ta maman que je voudrais…

– Quoi ?

– Maman, oui, enfin, je veux dire, ta mère… Il n’y a rien eu à faire. »

Ce n’est que beaucoup plus tard, je ne me rappelle encore pas comment et dans quelles circonstances, que j’ai découvert qu’à ce moment-là, quand mon oncle s’est décidé à me le dire – ou, pour être plus précis, à me le grommeler –, ma mère n’était plus depuis pas mal de temps (complications cardiaques) ; pendant des heures j’avais été le seul à ne pas le savoir. J’avais pris un bain, j’avais mangé, j’avais même fait une agréable sieste réparatrice alors qu’elle n’était déjà plus là.

 

1. Sainte Marie de la Prière et de la Mort.

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