La faute
Chapitre 4
Comme je n’avais aucun moyen d’évoquer ma mère à la demande, et en tout cas pas de façon systématique et satisfaisante, je devais attendre que ce soit elle qui se manifeste.
Elle le faisait généralement en pleine nuit ou très tôt le matin, pendant mon premier sommeil ou quelques minutes avant que le réveil sonne. Ce qui était surprenant ce n’était pas son comportement imperturbable, tout à fait conforme à la dame réservée dont je me souvenais, mais le naturel avec lequel j’accueillais ses visites, comme si le soupçon ne m’effleurait même pas que de telles apparitions étaient provoquées par Dieu sait quel mystérieux processus neurochimique.
Je ne peux qu’imaginer ce que signifie perdre un parent qui avant de s’en aller pour toujours a dû souffrir d’une longue maladie. Il est évident que dans de telles circonstances il est difficile de se le rappeler à son apogée, libre, dynamique et insouciant. Disons que mon calvaire était de nature tout à fait opposée : ma mère m’avait été enlevée en un instant, à un moment de l’existence où l’on n’envisage pas de perdre quelqu’un aussi précocement. Ainsi s’expliquent peut-être l’attitude prudente de son fantôme et l’accueil sobre que j’avais l’habitude de lui réserver : si elle, mon interlocutrice ectoplasmique, ne disait jamais rien de mémorable pendant nos retrouvailles d’avant l’aube, ne donnait pas de conseils précieux, ne lançait pas d’anathèmes, de mon côté je ne réclamais pas d’éclaircissement sur la dynamique de l’incident qui l’avait transformée en un spectre aussi modeste. Au contraire, le sortilège résidait précisément dans le fait que soudain la mort était absente, abolie par les lois impénétrables du demi-sommeil.
Il faut dire qu’elle montrait sa ténacité habituelle, en m’agaçant avec des remarques qui n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour : elle me demandait si j’avais fait mes devoirs de maths, si j’avais lu un certain article, elle m’invitait à ne pas sortir de chez nous sans avoir dit bonjour à papa, considérant comme allant de soi qu’il existait encore un chez nous d’où sortir et un papa à qui dire bonjour. Puis, avec le même naturel et comme si de rien n’était, elle s’en allait en me laissant désemparé, accablé par la tristesse profonde que je n’avais pas été capable d’éprouver à son enterrement quelques années plus tôt.
Il est de fait que, surtout si j’y repensais à tête reposée, nos entrevues me paraissaient extrêmement insatisfaisantes. Une copie exsangue et anachronique de celles que nous avions dans le salon de notre vieil appartement quand elle était encore là. Se pouvait-il que jusque dans le secret de ces rêves son exaspérante omerta n’ait pas été absente ? Que même dans des circonstances aussi particulières sur lesquelles j’aurais dû exercer un contrôle absolu elle ait trouvé le moyen de s’esquiver ? Que la seule chose capable d’y survivre ait été la réticence ? Je me serais attendu à plus de faconde de la part de son spectre, au moins de la sienne. Mais non, toujours la même histoire. Malgré tous mes efforts, il n’y avait pas moyen d’amener la discussion sur des sujets importants et préoccupants. Pour obtenir quelque chose de vraiment utile je devais attendre une de ses improvisations inattendues sur la question.
Une fois, comme ça, de but en blanc, en entamant une barre de chocolat, elle m’a demandé si moi aussi je ne trouvais pas très bizarre que papa aime le chocolat blanc alors qu’elle avait un faible pour le noir. Une considération farfelue qui lorsque je l’ai évaluée parfaitement éveillé et de très mauvaise humeur m’a paru une des plus pertinentes jamais faites sur mes parents. Excluant l’éventualité qu’une analyse aussi précise soit de mon cru, et mettant un instant entre parenthèses mon scepticisme envers toute forme de surnaturel, je me suis convaincu d’avoir réellement été visité par son fantôme.
D’ailleurs, me disais-je, il devait y avoir une relation entre ses rapides sorties du royaume des morts et le fait que de son vivant c’était elle qui me réveillait avec les attentions tendres dont j’ai déjà parlé.
Un dimanche matin il m’a semblé reconnaître son pas. Le voilà, me suis-je pris à penser étrangement soulagé ; le voilà, en effet, feutré et circonspect, qui s’approche de mon lit. La façon de marcher d’un être aimé a un rythme tellement secret et mystérieux que pour en saisir l’essence et le caractère unique il faut attendre que certaines circonstances nous privent de ce réconfort quotidien.
Eh bien, c’était indiscutablement le pas de ma mère. J’en ai éprouvé de nombreuses sensations mais pas de peur. Et pour la raison que j’ai déjà mentionnée : en l’occurrence elle n’était pas morte, ne l’avait jamais été et ne mourrait jamais. À tel point que je n’aurais pas trouvé monstrueux du tout qu’avec un geste qui lui était personnel, clairement lié à ce pas délicat, elle ait fouillé sous mes draps pour me prendre délicatement les pieds et leur mettre des chaussettes tiédies sur le radiateur. Peu importait que je n’aie aucun besoin de ces chaussettes, que l’été soit à notre porte, que l’édredon ait été rangé tout en haut de l’armoire. Tout d’un coup le climat aussi s’était adapté aux circonstances imposées par cette tendre hallucination. Je ne doutais pas que l’hiver sévissait au-dehors et que m’attendait un froid tout à fait semblable à celui des matins gelés de mon enfance.
Je vous laisse imaginer le malaise qui m’a envahi quand j’ai entendu la voix de Washington me rappeler à l’ordre : si je ne voulais pas être en retard pour mon rendez-vous je devais me dépêcher. C’était oncle Gianni qui l’avait envoyé en éclaireur : il m’attendait « par là » pour le petit déjeuner. Washington, de son pas trompeur, est allé ouvrir les volets. Il a suffi que le premier brin de soleil s’insinue dans la pièce, que ses rayons tièdes et rosés éclairent la chambre où je dormais depuis des années pour que ma mère se dissolve en même temps que les ténèbres qui l’avaient générée et rendue vraisemblable.
On ne pouvait pas dire qu’autant de lumière faisait du bien à la migraine. La veille au soir j’avais forcé sur la vodka. Une pratique qui devenait de plus en plus habituelle. J’ignore complètement si ces abus irréguliers d’alcool étaient une des tares héréditaires qui minaient la volonté d’un jeune esprit troublé et impressionnable ou les égarements classiques du débauché de bonne famille. Je sais seulement que dans ma petite bande de dissipés je n’étais pas le seul à me laisser aller à certaines habitudes. Bien qu’elle aussi fasse de temps en temps sa blanche apparition à notre table, nous n’étions pas portés sur la cocaïne : nos vices étaient décidément plus anachroniques, non dépourvus de snobisme décadent tapageur.
Par exemple, Federico Montenuovo, le garçon qui avait remplacé dignement Demetrio Velardi dans le rôle d’ami le plus assidu, faisait un usage immodéré de mescaline diluée dans une tisane répugnante qui au bout de deux heures d’euphorie dionysiaque l’amenait à vomir ses dîners copieux. Le théâtre de ces excès était la maison de campagne de ses parents, une belle ferme dans la Maremma. C’était là que de temps en temps, désormais tous majeurs et détenteurs du permis de conduire, nous passions les week-ends et c’était là que j’aurais dû me rendre aussi ce jour-là. Les cours étaient finis, les épreuves du bac menaçaient.
Oncle Gianni était aux prises avec le tas de journaux parfumé. Il portait un polo bleu, un bermuda de lin jaune canari et des chaussures de bateau sans chaussettes. Un style balnéaire incongru. D’ailleurs ses tenues n’étaient pas toujours appropriées. Et non par négligence mais plutôt par excès de zèle, et à cause de cette impatience qui le poussait à avancer de quelques semaines le soi-disant changement de saison. Le fait est que pour lui l’habillement était d’une importance vitale. Une seconde peau. Plus d’une fois, le soir, je l’ai trouvé dans son dressing occupé à préparer sa tenue du lendemain en l’adaptant à un tout nouvel accessoire : une cravate, un mouchoir, une ceinture de cuir. Disons que ses habitudes vestimentaires capricieuses, loin de tenir compte des conditions météorologiques, obéissaient à un calendrier intérieur pas toujours en accord avec l’officiel, et presque jamais avec la météo. Quand un trench flambant neuf entrait dans sa garde-robe, il s’attendait pour le lendemain à un bel orage qui lui donne l’occasion de l’arborer.
Il a pâli en me voyant ; d’après son expression en me trouvant là on aurait dit qu’il venait d’apercevoir un fantôme. C’était manifestement la matinée des fantômes. Avec un drôle de geste aussi furtif que rapide, comme si je venais de le surprendre pantalon baissé avec une revue pornographique, il a replié le journal dans lequel il était plongé et l’a caché sous les autres encore intacts.
« Dieu du ciel, tu as une de ces têtes ! m’a-t-il dit en guise de bonjour.
– Toi non plus tu ne plaisantes pas.
– C’est que tu m’as pris par surprise. J’étais complètement ailleurs.
– Et moi je me suis levé tard.
– Écoute, mon garçon, a-t-il dit pendant que son visage reprenait sa saine couleur dorée, tu sais que j’ai horreur des semonces. Mais il faut vraiment que je te le dise : ces habitudes commencent à m’inquiéter. D’accord, c’était samedi. Tu es sorti avec ton amie. Tu es majeur et tout le reste. Loin de moi l’idée de juger certains écarts. Mais je veux dire : ça n’est pas une façon de se conduire. À trois heures tu n’étais pas encore là. Je n’ose même pas imaginer à quelle heure tu es rentré. Et maintenant tu te présentes dans cet état. Tu dois prendre le volant. Sur une autoroute, en plus, et les examens commencent dans une quinzaine de jours. Je voudrais que tu gères mieux tes forces. Tu n’es pas invulnérable. Personne ne l’est. »
Parmi les nombreux changements produits chez lui par ses récents ennuis de santé il y avait aussi celui-là : il était devenu anxieux. Ce qui explique pourquoi il aimait m’infliger de plus en plus souvent des réprimandes assaisonnées de tons plaintifs et de peurs apocalyptiques. C’était comme si l’irruption de la vieillesse, et sa conséquence, l’approche de la fin, avaient laissé remonter les angoisses subies un demi-siècle plus tôt, quand sa vie de jeune homme et celle des rares personnes aimées avaient été menacées par le spectre de la déportation. Ou comme si les batailles héroïques qui avaient fait de lui l’homme fort qu’il était – harangues enflammées, honneurs académiques, déchaînements érotiques – lui demandaient des comptes, révélant rétrospectivement la peine dépensée pour les gagner. Ou comme si à la longue le poids des responsabilités paternelles, qu’il avait endossées volontiers au début, avait agi de façon paroxystique sur son naturel d’homme obsédé par le contrôle. Notre lune de miel – les premiers temps de notre vie commune où oncle Gianni avait découvert les plaisirs de façonner à son image et ressemblance un pupille reconnaissant et réceptif, profitant de sa gratitude et se réjouissant de ses succès scolaires et mondains – cédait la place à la fade routine conjugale. Oui, ce temps-là était révolu, remplacé par le long intermède dans lequel nous étions plongés et dont il était impossible de prévoir le terme et les issues, un intermède parsemé d’ambiguïtés, de non-dits et d’histoires en suspens qui, s’ils n’étaient pas pour moi une nouveauté tellement bouleversante, étaient capables de déclencher une crise chez une nature franche comme la sienne.
Sans m’asseoir j’ai attrapé la cafetière Moka bouillante et je me suis versé un peu de café.
« Eh non, mon garçon. Tu dois t’asseoir et manger quelque chose. Je veux dire, on ne vit pas d’alcool et de caféine. Allons, Washington a rapporté des brioches de chez Boccione. Une merveille. Assieds-toi et tiens-moi compagnie.
– J’ai l’estomac noué, mon oncle, vraiment. Et je suis en retard. Théoriquement j’aurais dû être en bas de chez Sofia il y a un quart d’heure. Et j’avais promis à Federico que nous les rejoindrions dans la matinée.
– Et alors ? Appelle-les et dis-leur que tu as eu un contretemps. Je t’autorise à dire que c’est à cause de moi.
– Voir Sofia en colère n’est jamais un joli spectacle.
– Bah, elle se fera une raison. »
Saisi d’une fatigue soudaine je n’ai pas pu m’empêcher d’obéir. Je me suis assis.
« Quoi de neuf ?
– L’habituel.
– Et avec Sofia, comment ça va ?
– Ça va.
– Allons, ne fais pas le cynique. Ça ne te va vraiment pas. Au fond, vous n’êtes ensemble que depuis quelques mois et elle est tellement exquise.
– D’après la façon dont les hommes la regardent ce n’est pas comme ça que je la définirais.
– Et comment, alors ? »
Je lui ai répondu en l’imitant impunément : « Une chatte de première classe.
– Je peux te demander de ne pas t’exprimer avec une telle vulgarité ? Je veux dire, c’est une jeune fille distinguée et comme il faut et elle ne mérite pas… »
Comme tous les anciens libertins, oncle Gianni était devenu puritain et sentimental. Maintenant qu’il ne fréquentait plus trois femmes à la fois et avait cessé de convoiter toutes les filles mignonnes qui passaient à sa portée, il aimait transfigurer l’époque de ses prouesses d’une aura romantique dont il était impossible de ne pas sourire quand on connaissait son passé. À cette modération inédite, rendue hypocrite par la pruderie lexicale, s’en était ajoutée une autre non moins déconcertante. Peut-être à cause des signes de l’âge qui s’étaient faits plus visibles entre-temps, il n’aimait plus se montrer nu.
Bien entendu je me suis bien gardé de lui rappeler que c’était lui qui m’avait appris cette expression sexiste et lubrique, et je me suis contenté de l’avoir irrité. D’ailleurs, j’avais plus d’une raison d’être en colère contre lui moi aussi. J’avais horreur de la retenue mielleuse avec laquelle il parlait de Sofia et de notre relation nouvelle-née. Ne serait-ce que parce qu’en toute logique il aurait dû s’y opposer. Après tout, on m’avait fait comprendre une chose dès le début à propos des flirts amoureux, une obligation qui n’admettait pas d’exception : si vraiment je tenais à être juif, je devais me trouver une jeune fille de notre milieu. Je pouvais sauter toutes les goys que je voulais mais pour l’amour du ciel sans jamais m’engager dans un lien officiel. D’un point de vue romantique, la communauté juive était le seul terrain sur lequel il m’était permis de chasser. Alors pourquoi oncle Gianni n’avait-il rien à redire à propos de Sofia ? Pourquoi concéder une dérogation à une jeune fille au pedigree nullement juif ? Pour les mêmes raisons qui le poussaient à parler avec ferveur du duc de Windsor bien que ce soit un antisémite notoire. C’est qu’oncle Gianni appartenait à cette catégorie de Juifs républicains naturellement attirés par les quartiers de noblesse, d’autant plus si ceux-ci se conjuguaient avec un patrimoine considérable. Comme si la fascination de l’aristocratie, bien que très anachronique, exerçait sur lui un charme tellement ensorcelant qu’il menaçait les liens sentimentaux sacrés imposés à un jeune Juif. Je l’avais compris la première et unique fois où à sa requête j’avais invité Sofia à dîner. Je suis sûr que ni au Premier ministre israélien Yitzhak Shamir, ni à Elie Wiesel fraîchement nobélisé n’auraient été réservés un accueil aussi chaleureux et un traitement aussi recherché. Et je ne parle pas des couverts d’argent et du service Ginori sortis pour l’occasion ni de la veste toute neuve de Washington ou de ses gants en daim que je ne lui avais encore jamais vus mais plutôt de l’attitude geignarde et exhibitionniste du maître de maison. Son habitude d’introduire dans presque chacune de ses phrases le nom d’une connaissance haut placée avait dépassé les limites. Je m’étais senti comme le héros de L’Ami retrouvé quand le père du narrateur se présente devant son camarade de classe aristocrate en uniforme flamboyant d’officier prussien. Comment ne pas rougir de honte en voyant ce vieux Juif cérémonieux frétiller, s’humilier, perdre sa dignité avec une gamine élevée depuis sa prime enfance dans le mépris de quiconque accorde trop de poids à son lignage ?
« Je me demande ce qui vous passe par la tête à vous les jeunes, a-t-il dit en goûtant son orange pressée. Je viens de parler avec Bob. Il était hors de lui : tu sais, il est terriblement préoccupé par sa fille. »
C’est toujours étonnant de constater combien des mots lancés par quelqu’un, comme ça, presque par erreur, pour le plaisir d’ouvrir la bouche, peuvent heurter par inadvertance la susceptibilité d’un interlocuteur distrait en le tirant de sa torpeur. Je doute qu’oncle Gianni ait été conscient du gouffre que les siens avaient ouvert dans mon cœur. D’ailleurs, si un instant plus tôt quelqu’un m’avait fait comprendre que mon compagnon de table était sur le point d’affronter un sujet capable de me soustraire aux séquelles de ma cuite de façon plus foudroyante qu’un seau d’eau glacée je ne l’aurais pas cru. Au lieu de quoi, une brève allusion à Francesca m’avait déjà fait oublier que j’étais en retard et que mon intolérante et très belle compagne allait me le faire payer. En veillant à dissimuler mon trouble derrière un air ennuyé et distrait et en picorant la mie moelleuse de la brioche j’ai demandé : « Qu’est-ce que cette plaie a encore fait ? »
J’ai appris ainsi que l’expérience militaire à laquelle Francesca, en brave citoyenne israélienne, n’avait pas pu se soustraire, mettait son stoïcisme à rude épreuve. Dans l’ensemble, rien de vraiment alarmant. Elle avait été assignée à un détachement de Tel Aviv qui s’occupait de l’approvisionnement des troupes : un travail de bureau, exempt de risques, qui lui permettait de rentrer chez elle le soir. Mais suffisamment perturbant pour qu’elle en fasse une maladie, au sens propre : elle s’était déclarée malade dès le troisième jour. Bob et Tullia étaient tellement inquiets qu’ils avaient immédiatement expédié Leone, le frère belliciste, au secours de sa sœur pacifiste.
« Si on y pense bien, a dit oncle Gianni sentencieusement et non sans malice, chacun a ce qu’il mérite. C’est une fille bien étrange. Elle le savait que ce moment viendrait tôt ou tard. Et personne ne pourra m’accuser de ne pas le lui avoir dit. Tout le monde n’est pas fait pour ce genre de vie, et sûrement pas une enfant aussi particulière et gâtée. »
Parmi les rares traits déplaisants de la personnalité d’oncle Gianni il y avait celui-ci : il était de ceux qui aiment répéter « je l’avais bien dit », même si ce n’était pas vrai et seulement quand c’était désormais inutile de le remarquer. Par ailleurs, son jugement sur sa nièce était injustement sévère, et en quelque sorte tendancieusement déséquilibré. Sur l’étrangeté de Francesca, rien à dire. Mais gâtée ? Allons donc, elle ne l’était vraiment pas, certainement moins qu’elle aurait pu l’être compte tenu du monde dans lequel elle avait grandi. Au contraire, si quelque chose la distinguait de la majorité des filles de son milieu c’était son austérité. Cela dit, je n’étais pas mécontent qu’elle ait des difficultés, ni qu’oncle Gianni sanctionne ses comportements de façon aussi sommaire et féroce.
On peut savoir qui diable a dit que celui qui aime est porté par nature à vouloir tout le bien à l’objet de son amour ? Une belle âme, certainement. D’après ma maigre expérience, au fond de moi les choses se passaient différemment. Il n’était pas de sentiment inspiré par Francesca qui ne frôle la rancœur, le désir de vengeance, l’envie de la voir en difficulté. Les dernières années, depuis qu’avait été consommée notre séparation inéluctable et précipitée, je l’avais vue deux fois. Elle était de passage à Rome pour quelque fête d’obligation et je l’avais retrouvée à table dans l’armée de parents : j’avais tout fait, sans d’ailleurs y réussir, pour lui montrer à quel point elle m’importait peu, en me forçant à l’ignorer avec autant de mauvaise grâce que nous ignorons les rares choses qui nous tiennent réellement à cœur. Dans le même laps de temps Francesca m’avait envoyé trois lettres. Pas à la hauteur de son intelligence et de mon bon goût, ces missives verbeuses paraissaient poursuivre de regrettables fins artistiques bourrées comme elles l’étaient d’interjections, de lyrisme, de descriptions des rudes wadi israéliens. Les rares choses véritablement intéressantes – sa nouvelle amie de cœur, la librairie française, les tranches de vie* pittoresques accumulées avec difficulté entre une langueur et une autre – m’avaient été tellement douloureuses que j’avais préféré les oublier avant même de les avoir digérées. Il va de soi que poussé par un mélange d’orgueil et de grossièreté je m’étais bien gardé de lui répondre. Au fond, compte tenu de leur autosuffisance affichée, ses lettres semblaient conçues pour ne pas réclamer de réponse par retour du courrier. Face à une telle démonstration d’avarice épistolaire je m’étais employé à lui faire parvenir (l’intermédiaire était toujours son frère) des nouvelles de mes succès amoureux et littéraires. À un de mes fréquents dîners à la pizzeria avec Leone j’avais demandé à Sofia de nous rejoindre pour le dessert (je voulais qu’ils se rencontrent enfin) dans le but de pouvoir la montrer à mon cousin cancanier, en sachant bien que le lendemain matin Francesca serait déjà informée sur la beauté qui m’accompagnait.
Et puis j’avais eu récemment la satisfaction de publier un récit dans une revue prestigieuse, Nuovi argomenti. Il faut dire qu’un tel honneur, comme souvent dans ces cas-là, était le résultat d’une cooptation soutenue par les relations d’oncle Gianni. Comme je l’ai déjà dit, il aimait s’entourer, en les invitant généralement à la campagne, de nombreux représentants du monde culturel, de célébrités du calibre de Bernardo Bertolucci et Alberto Arbasino. Parmi les autres, et parmi les plus assidus et affectueux, il y avait Enzo Siciliano. Gardien de cette société littéraire déjà en décomposition – pour laquelle je n’avais d’ailleurs jamais éprouvé de nostalgie particulière, bien qu’il faille reconnaître qu’elle a produit de meilleurs écrivains que nous –, Enzo dirigeait la revue fondée par Moravia une trentaine d’années plus tôt d’une main sûre et avec un intérêt de plus en plus prononcé pour les voix nouvelles. La mienne devait l’être suffisamment pour l’intriguer. Grâce à oncle Gianni qui lui parlait toujours de mes ébauches littéraires, Enzo avait réussi à m’arracher un récit intitulé « Les noms de villes ». Au-delà de la dette proustienne évidente (dont la graine méphitique avait déjà commencé à porter ses fruits), le titre faisait allusion au grand nombre de noms juifs qui tiraient leur origine de certaines villes du Nord : Padova, Venezia, Udine. Je ne sortirais pas d’un tiroir un texte aussi négligeable, embarrassant par certains aspects, si le sujet qu’il abordait n’était pas aussi lié aux circonstances. Il mettait en scène les péripéties d’un jeune Juif qui, pendant l’occupation nazie de l’automne 1943, raflé par les fascistes et incarcéré, au bout d’une nuit non moins dense et compliquée que celle de l’Innominato, décide, afin d’avoir la vie sauve, de dénoncer la jeune fille qui l’a repoussé et sa famille, tous cachés dans un couvent de la via Appia antica. Comme on le voit, le récit concernait davantage ma situation d’amoureux rancunier que la déportation tragique des Juifs de Rome. Ce qui explique sans doute le mieux possible pourquoi j’ai mis en œuvre toute mon habileté machiavélique pour que ledit récit atteigne la rive de la Méditerranée où vivait la seule lectrice qui avait un sens pour moi. L’inspiratrice de mes vengeances narratives. Qu’il me soit permis d’ajouter au passage que cette première composition en prose, loin d’inaugurer qui sait quelle carrière artistique radieuse, avait provoqué la énième remontrance d’oncle Gianni. Il était content que j’aie publié quelque chose et qu’à dix-huit ans à peine je fasse mes premières armes dans un monde aussi compliqué ; d’ailleurs il avait bien peu à dire sur l’écriture : compte tenu de mon âge, de mon inexpérience, elle était brillante. Ce qui n’allait pas c’était le contenu qui, quoi qu’il lui coûte de me le faire remarquer, était tout à fait inapproprié. Donner vie à un personnage aussi vil et malveillant, un sale petit délateur, ne rendait pas service à la cause. Il savait bien que les Juifs étaient décrits avec réalisme, sans s’attarder sur leurs qualités morales, mais en mettre en scène un aussi mesquin était un faux pas. « Je veux dire, il y a trop d’antisémites en circulation pour leur servir un prétexte aussi alléchant pour ne pas cesser de nous haïr. »
Cette querelle, consommée pendant un dîner du vendredi, avait laissé des traces désagréables. Ce serait honnête de reconnaître que le coup infligé à ma susceptibilité artistique précoce avait un rapport avec le jugement provisoire, sans enthousiasme, prononcé par un homme habituellement fier de moi et si prodigue en compliments. Ce qui m’avait blessé n’était même pas le sujet de sa réprimande. Que mon personnage soit au-dessous des exigences morales d’oncle Gianni ne me semblait pas en soi un obstacle insurmontable. Au fond, les romans que j’aimais mettaient toujours le lecteur face à des conflits éthiques dont l’écrivain n’était pas tenu de répondre. Par exemple, l’horreur que m’avait inspirée Stavroguine ne m’avait certainement pas empêché de m’attacher à lui, et n’avait pas entamé mon admiration pour Dostoïevski, elle l’avait plutôt renforcée. Alors quoi ? Disons que la couleuvre que j’avais encore du mal à digérer n’était qu’un aspect de la question, dépourvu de considérations esthétiques pompeuses. Ce que j’avais écrit, aussi immature et maladroit que ce soit, rendait compte d’un élan somme toute authentique : le déplorable ressentiment des amoureux malheureux. Pourquoi ne pas l’estimer pour ce qu’il était ? Pourquoi le cacher sous le tapis ? Cette fois, oui, j’étais furieux. Franchement, je me fichais de l’utilisation que les antisémites pouvaient faire de mon récit (pour tout dire, je désespérais de réussir à écrire un jour quelque chose qui puisse pousser un antisémite à se repentir en se débarrassant de ses sinistres préjugés). Ce qui me troublait, à la rigueur, c’était l’usage insidieux qu’en avait fait oncle Gianni, le réflexe conditionné qui l’avait poussé à éluder le noyau dur de la question en insistant sur l’aspect historico-culturel. Ce qui m’empêchait de dormir c’était la nature – inconsciente ou délibérée, je ne le saurais jamais – de son strabisme interprétatif et ce qu’il impliquait.
Du reste, un strabisme tout à fait semblable m’avait amené à l’idée que la disparition de mes parents et le début d’une nouvelle vie bien meilleure que la précédente me permettraient de me libérer de l’omerta dans laquelle j’avais grandi. Je m’étais convaincu que j’allais enfin pouvoir affronter franchement les problèmes les plus pressants, ceux à l’ordre du jour. Ce n’était pas le cas. Apparemment, j’étais tombé de Charybde en Scylla. À commencer par l’usage qui était fait de mon passé. De toute évidence, en effet, il continuait de se profiler comme la forteresse inexpugnable habituelle. Au lieu de s’occuper de la réputation des Juifs (qui n’avaient pas besoin d’avocats zélés pour se défendre), oncle Gianni aurait pu me dire quel rôle il avait eu dans la peine sévère infligée à mon père, en admettant qu’il en ait eu un. Or, rien. On n’en parlait pas. Il était interdit d’aborder le sujet comme il avait été interdit de faire allusion à la jeunesse de ma mère qui entre-temps, comble de l’ironie, était devenue un objet fréquent (et irritant) de conversation. Motif de fierté, prétexte pour la dédommager des épreuves douloureuses qu’elle avait endurées à cause d’un destin cruel : rien n’émouvait autant oncle Gianni que chanter ses louanges et évoquer ses exploits. Comme elle était bonne. Comme elle était belle. Comme elle était spirituelle. Quel talent. Quelle variété de dons. Que de choses merveilleuses elle aurait pu faire si seulement… Ainsi, pauvre femme, il la contraignait à jouer la sainte qu’elle n’avait jamais été : une martyre sacrifiée sur l’autel des vertus familiales.
Et là résidait peut-être le problème : les familles. Je m’étais trompé en me plaignant de la mienne. Elles étaient toutes les mêmes : des écosystèmes étanches, des repaires de duplicités éternelles. Si même une jeune fille privilégiée telle que Francesca Sacerdoti avait éprouvé la nécessité d’émigrer en mettant entre elle et ses parents un bon nombre de kilomètres, alors personne n’était à l’abri de l’influence méphitique des chromosomes aux aguets.
C’était précisément ce brouillard dense d’hypocrisie qui donnait un sens à la vocation que je sentais grandir en moi. Si écrire signifiait inventer mille sottises inutiles, c’était peut-être aussi un bon moyen de se libérer d’une chape aussi assommante. Dieu sait combien j’aurais aimé disposer moi aussi d’une muse à la hauteur de celle de mes idoles littéraires : une Elisa Schlésinger, une Metilde Viscontini Dembowski. Je n’en avais pas. Même Francesca, comme le montrait mon récit maladroit, n’était pas capable de m’inspirer. Ma muse c’était la famille. Une muse noire et récalcitrante avec laquelle je ne pactiserais jamais. Toute la différence entre la vie que je menais et celle que je pourrais écrire était là : la fiction m’offrait une possibilité inespérée sinon de dire la vérité à tout prix du moins de cesser de ne pas la dire. Maintenant que je le savais je n’étais pas disposé à me laisser intimider. Le monde pouvait s’écrouler, je n’allais pas lâcher le morceau.
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