La faute
Chapitre 3
« Allô.
– Allô ?
– C’est toi ?
– Maman ?
– Excuse-moi, j’ai l’impression que je t’ai réveillé… »
Je lui ai dit en bafouillant de ne pas s’inquiéter, que j’étais debout depuis longtemps, pour corroborer ce mensonge j’ai ajouté qu’elle avait de la chance de nous avoir trouvés à la maison : nous allions faire du shopping.
J’avais beau être le premier à saisir le ridicule de ce mot – nouvelle entrée dans mon langage distingué – ce n’était pas étonnant qu’il me soit venu aussi naturellement : en fin de compte, une bonne partie de notre première semaine new-yorkaise s’était envolée en achats et grandes bouffes pantagruéliques, ou en dissertations sur les magasins à dévaliser et restaurants à ne pas manquer.
Et dire qu’en dehors des attentes messianiques dont j’avais chargé ces vacances, je m’étais résigné à l’idée que j’aurais ma ration de réveils en fanfare, marches forcées, queues dans les musées, visites sac sur l’épaule, repas en quantité, casquettes de baseball, cartes chiffonnées… bref, le calvaire mortifiant du touriste.
Même pas en rêve ! Au mépris de toute tradition vertueuse, bien peu de tributs avaient été payés sur l’autel de l’humanisme. Nous n’avions pas mis les pieds au Metropolitan, nous n’avions pas vu la statue de la Liberté (même pas de loin), nous étions restés à l’écart du Radio City Music Hall. En revanche nous avions parcouru en long et en large la surface de Macy’s, mis à sac le rayon masculin de Brooks Brothers, passé en revue les rayonnages de Schwarz, Music Inn et Paragon Sports. En outre, si on nous avait interrogés, nous aurions su conseiller le bagel le plus parfumé et l’esturgeon le plus succulent de la ville. D’ailleurs, même si les gourmandises en question étaient indubitablement de premier ordre, je n’avais aucune preuve qu’elles étaient réellement les meilleures de la place. Les juger comme telles était une manière de partager l’attitude d’oncle Gianni qui considérait ce qu’il connaissait comme le meilleur que l’on pouvait souhaiter, et tout le reste simplement comme moins bien, et par conséquent indigne de nous.
Il faut dire que si ce volcanique Pygmalion s’était révélé un guide irréprochable dans le domaine vices-divertissements, j’avais fait preuve en tant qu’élève d’enthousiasme, de réceptivité et de reconnaissance. Du reste, dans les mains percées d’oncle Gianni, comme dans celles de ses neveux, il n’y avait rien de véritablement répréhensible. Au contraire, le tout, aussi ridicule et auto-complaisant qu’il ait été, avait un je ne sais quoi qui m’électrisait.
En bon sujet du régime anxiogène de ma mère (fondé sur les difficultés financières, certes, mais aussi sur une idée austère de la vie, de tendance socialiste), j’étais déconcerté par le naturel avec lequel ces gens-là pouvaient prendre soin d’eux. Au milieu d’eux je m’étais soudain rendu compte que mes appréhensions habituelles n’étaient pas la seule option possible. Qu’au contraire, d’un point de vue émotionnel, il y en avait beaucoup d’autres, moins pénitentes et beaucoup plus relaxantes.
Pour éviter tout malentendu je voudrais préciser que dans les expéditions de shopping c’était oncle Gianni qui avait financé mes petits caprices ; et laissez-moi ajouter qu’il l’avait fait avec générosité et discrétion ; pas seulement par désir de me faire plaisir mais aussi, j’imagine, pour ne pas faire apparaître de façon trop embarrassante le déséquilibre entre mes cousins et moi. Il va de soi que, fidèle aux consignes maternelles, je m’étais bien gardé d’en profiter, en n’abusant pas de sa générosité ; mais en même temps j’avais senti grandir à son égard cette affection mêlée de gratitude qu’inspire celui qui, avec l’excuse de nous aider pour des nécessités matérielles futiles, favorise et flatte nos besoins intérieurs les plus secrets.
Un après-midi nous avions visité la Frick Collection. À part les vingt minutes passées à la cafétéria à nous goinfrer de sucreries et un arrêt extasié devant un portrait de gentilhomme de Bronzino, tout avait fini par une très agréable promenade dans les salles semi-désertes de ce bâtiment seigneurial et orientalisant bourré de chefs-d’œuvre jusqu’à en exploser, et une fuite providentielle un instant avant que le plaisir ne cède la place à l’ennui.
Aucune leçon reçue dans une décennie d’école obligatoire ne valait les dix minutes éloquentes qu’oncle Gianni avait consacrées à Bronzino. Snober délibérément des pointures du calibre de Titien, Rembrandt, El Greco, en leur préférant un maniériste beaucoup moins célèbre constituait en soi une prise de position audacieuse. Si l’on y ajoutait la patience et la précision avec lesquelles notre cicérone avait exalté les qualités formelles du portrait en question, en en dévoilant rébus iconographiques et intuitions psychologiques, le cocktail devenait irrésistible.
« Regardez les mains, nous avait-il enjoint avec la froide précision du connaisseur. Tout le secret est là. Bronzino savait comment les rendre à la fois réalistes et stylisées. »
En effet, ne pas détacher le regard des doigts d’un blanc de neige, souples, qui avaient pris la pose, peints avec une précision mimétique sans précédent offrait une expérience spirituelle vertigineuse. Plus vous vous efforciez d’en saisir le sens, d’en dévoiler le secret, plus il vous échappait en se délitant et en se recomposant dans une pâte précieuse et marmoréenne.
C’est ainsi, devant le portrait d’un jeune homme, que j’ai assimilé l’une des rares vérités sur l’art réellement essentielles : le plaisir esthétique se sirote, la fatigue attend l’artiste, non celui qui éprouve ce plaisir ; c’est précisément pour cette raison qu’il n’est pas d’exercice plus insensé que de passer en revue les collections entières d’un musée ; ce serait comme prétendre lire d’un seul coup tous les livres d’une bibliothèque ou essayer la carte complète d’un restaurant.
C’était ce que l’hédonisme d’oncle Giovanni avait de bon : il vous impliquait, vous contaminait, sans exiger de preuves de caractère. Malgré le décalage horaire, la chaleur tropicale, le grabat puant sur lequel j’avais du mal à m’endormir le soir, je me réveillais plein d’appétits, surpris de la façon dont le bonheur vous saisit à l’improviste, bien décidé à ne pas me laisser écraser, mais pas non plus à le gaspiller en m’en débarrassant trop vite.
Ainsi il s’agissait bien d’une famille. Peut-être pas tout à fait une famille quelconque, mais une famille quand même. La mienne ? Dieu, comme j’aurais voulu le croire ! Malheureusement, plus j’essayais de m’assimiler, plus je sentais le poids de ma qualité d’étranger. Mais le rôle de l’exclu me permettait de saisir l’esprit tribal qui animait ces excentriques compagnons de voyage mieux qu’ils n’auraient pu le faire eux-mêmes.
Ils riaient de choses qui n’étaient pas drôles et restaient imperturbables devant des spectacles hilarants. Ils utilisaient d’étranges locutions telles que « On se fait un fruit ? » ou « C’est l’heure d’un drink ». Ils appelaient leurs parents par leur prénom. « Tu as parlé avec Tullia ? » « Mais non, penses-tu, c’est toujours Bob qui répond. » Et pourtant, malgré tant d’asepsie, ils étaient trop expansifs : toujours en train de se prendre dans les bras, de se faire des caresses, ou de se câliner ; ce n’étaient que des « mon trésor », « mon étoile », « ma douceur ». En revanche, ils ne remerciaient jamais les serveurs, les bagagistes, les chauffeurs de taxi, comme si pour eux bénéficier de ces services était un privilège de caste. Alors qu’ils montraient une sollicitude inattendue à l’égard des sans-abri, surtout s’ils étaient noirs, ivres et atteints de troubles psychiatriques. La perception qu’ils avaient d’eux-mêmes et de leur tribu était tellement mégalomane qu’elle les poussait à transformer leur nom en substantif ou en adjectif selon les besoins. Ils disaient : c’est très Sacerdoti. Ou bien : ce n’est pas une attitude sacerdotesque.
En tout cas, ce que je préférais c’était leur manière de se la couler douce. Pourquoi vous presser si personne ne vous court après ?
Le matin oncle Gianni nous attendait à l’hôtel pour le petit déjeuner pas avant dix heures et demie. Le voilà, en bermuda et chaussures de bateau, avec sa moustache à la Omar Sharif, il sirote son café, grignote un toast, l’air en bonne santé, reposé, gentiment sournois. Plongé dans le Corriere de la veille fraîchement livré par la librairie Rizzoli, il ne veut pas être dérangé.
D’un geste mécanique de la main, sans quitter son journal des yeux, il nous invite à nous servir. La cafetière brûlante et la corbeille pleine de viennoiseries odorantes sont ce qu’il y a de plus appétissant que je puisse imaginer. Je n’avais jamais pensé combien l’élégance s’accorde avec la qualité.
Le premier matin je passe la main. Je ne goûte même pas à un quignon de pain. J’ai déjà mangé dans l’horrible snack à côté des pompes funèbres. Ma mère m’a recommandé : « N’en profite pas. » À partir de la deuxième matinée j’en profite, et comment, sans retenue ni timidité.
À propos de petit déjeuner, les pancakes méritent une mention spéciale à ce stade. La première fois que je les trouve dans mon assiette, dorés, tendres, noyés de beurre fondu et de sirop d’érable, je reste abasourdi. Je ne tarde pas à comprendre que de toute évidence il s’agit des fameux beignets de grand-mère Donald. Il me suffit de les goûter pour me rendre compte que rien ne peut satisfaire aussi voluptueusement un palais enfantin. Une fête de graisses saturées, un surplus de douceur conçus de manière à suggérer au gamin que les réveils matinaux sont une promesse de délices.
Après le déjeuner, le monde peut s’écrouler, oncle Gianni retourne à l’hôtel. Francesca m’a fait remarquer en riant que pour notre oncle rien n’est plus sacré que son incontournable sieste : où qu’il se trouve – dans son cabinet, à l’université, au tribunal, à l’étranger – Gianni Sacerdoti rentre dans son nid, ferme les volets, décroche le téléphone, se déshabille et se glisse sous les couvertures. Ce doit être le secret de son aspect solide et juvénile.
Nous disposons ainsi de longues heures de flânerie.
On peut toujours dire que Manhattan est le paradis des marcheurs. C’est un bobard : quelques pas et vous traînez déjà les pieds, comme si les trottoirs de cette mégalopole sauvage étaient faits d’un asphalte spécial, tellement compact et menaçant qu’il semble conçu pour un peuple de géants.
Depuis que Francesca a découvert la Frick Collection, elle y passe l’après-midi. Assise à une table de la cafétéria elle commande un café américain, un petit gâteau aux fraises, et se plonge dans un de ses livres (elle en lit davantage que ma mère) ; on ne la voit plus. Leone, initié par Little Angie à la sérénité de la marijuana – « Mille fois meilleure que la merde que te refile le gitan de piazza Fiume » –, il ne demande rien d’autre à la vie que de se laisser aller aux langueurs du doux psychotrope. Quant à moi, vous pouvez me trouver dans la quarante-neuvième, la rue où il y a le plus grand nombre de magasins de guitares au monde, une moyenne de deux par pâté de maisons.
Décidé à sortir nos papilles gustatives de leurs habitudes provinciales et les rendre citoyennes du monde, presque tous les soirs oncle Gianni nous offre une nouvelle expérience exotique : qu’il s’agisse de dim sum, de poulet tikka ou de sashimi, ses provocations culinaires ne donnent pas toujours les résultats espérés, mais le plus souvent oui, en nous laissant dans la bouche et dans le cœur un sentiment de plénitude inédite. Nous sommes les maîtres du monde !
Ce qui me fait vraiment souffrir ce sont les retours à la maison, surtout en pleine nuit. À ces heures-là le trajet de l’hôtel à l’appartement de Little Angie est un terrain miné. Crasseux et sinistre comme il est (les New-Yorkais devront attendre encore des lustres avant qu’il ne soit nettoyé) l’Upper West Side fourmille de toxicos, de putes et de détraqués en liberté. De temps à autre, pour changer, nous longeons le parc ; à en croire le pas rapide et prudent de Little Angie c’est l’heure où ce jardin d’Éden devient un enfer de voleurs à la tire et de détraqués sexuels. Sur nos gardes, donc. En outre, la nuit, on ne sait par quelle combinaison de vents océaniques, la puanteur d’égout devient intolérable. Nous faisons presque toujours le dernier tronçon qui nous sépare de l’appartement au pas de course.
Bref, tel est le genre d’expériences, délicieuses ou formatrices, qui avait accompagné mes premiers jours new-yorkais. Ne sachant pas comment les décrire, ni si ça valait la peine de le faire, je m’en étais tiré avec un mot qui aurait dû montrer à ma mère le changement en cours, en m’évitant l’humiliation d’aborder le sujet.
« Shopping ? » m’a-t-elle rétorqué avec l’ironie caustique qui lui servait habituellement à minimiser toutes mes sorties dans le monde magique des adultes, surtout si elles se distinguaient par quelques nouveautés lexicales.
Ce ton de supériorité me tapait sérieusement sur les nerfs. Depuis le Seder de Pessah où je l’avais surprise à minauder avec l’ennemi, depuis que mon père l’avait mise au pied du mur, j’avais perçu la laideur de ses problèmes conjugaux, les difficultés entre nous n’avaient pas cessé de s’exacerber.
La veille de mon départ pour New York elle était venue dans ma chambre et s’était assise au bord du lit. Une chose vraiment inhabituelle. Moins par la visite en soi que par l’atmosphère dans laquelle elle s’était déroulée et le malaise psychologique qu’elle avait laissé en moi. Jamais, au cours de notre coexistence forcée, je n’avais ressenti aussi intensément son besoin physique d’être près de moi.
Au bout d’un long silence elle avait réussi à me demander : « Tu es content ?
– De quoi ?
– Ne fais pas l’idiot, voyons. »
J’avais coupé court, impassible : « Espérons. » En réalité, j’espérais seulement qu’elle mette fin à son numéro pénible et me laisse tranquille.
Bien que la plus longue semaine de ma vie se soit passée depuis, bien qu’elle se soit trouvée à des milliers de kilomètres du taudis où je venais de me réveiller, c’était comme si elle ne s’était jamais levée du bord de mon lit d’enfant : encore là, à la recherche désespérée de mots capables de dissiper la brume de gêne réciproque dans laquelle nous vivions tous les deux emprisonnés depuis trop de mois.
J’imagine que ne pas avoir eu d’enfants à mon tour rend difficile, voire inutile, que je m’efforce d’imaginer ce qu’éprouvait maman dans ces circonstances. Je suppose que n’avoir pas obéi à mes devoirs dynastiques, avoir trahi les consignes imposées par la biologie, a fait de moi un homme incomplet, accroissant les divergences de conscience qui me séparaient déjà d’elle. En fait, aujourd’hui encore, bien que j’aie atteint l’âge mûr qui a été refusé à ma mère, j’en sais moins sur le fait d’être parent qu’elle n’en savait alors, quand elle cherchait à établir un contact avec moi, sur le fait d’être un fils. Ce qui probablement lui permettait de saisir le sectarisme et la sottise dans lesquels je me complaisais, et bien mieux que je ne pouvais comprendre le sentiment d’impuissance et de découragement que je lui infligeais.
À l’autre bout du fil elle a crié hilare : « Mon petit doigt m’a dit qu’hier soir tu t’es couché très tard. »
Ce n’était pas difficile de retrouver l’identité du dénonciateur. Il s’agissait du bienfaiteur loquace qui la veille s’était procuré les billets introuvables pour le concert de George Benson au Blue Note.
Le genre d’entreprise dans laquelle oncle Gianni ne craignait personne. Vous descendez dans le hall d’un grand hôtel, vous identifiez le chasseur le plus dégourdi et vous lui donnez un pourboire déraisonnable vous garantissant ses services et une fidélité canine pour le reste de votre séjour. Vues les circonstances, le jeune Neal s’était révélé à la hauteur des billets verts qu’oncle Gianni avait glissés dans la poche de poitrine de sa jaquette et qui nous assuraient une des tables les plus convoitées par les habitués de l’établissement. L’entreprise avait pris à mes yeux une valeur encore plus emblématique quand je pensais qu’oncle Gianni, qui n’avait pas la moindre idée de qui diable était George Benson, avait dû savoir par mes cousins qu’assister à un de ses concerts représenterait pour moi la réalisation d’un rêve.
Il m’a suffi de voir Benson prendre sa guitare Ibanez dans ses bras devant un public relativement restreint et extraordinairement exigeant pour m’abandonner à une extase que je n’aurais jamais crue possible. C’est peut-être parce que la majorité de mes idoles musicales ont disparu depuis longtemps (mortes précocement), mais en voir une en chair et en os, là, à quelques mètres de ma table, et en forme de surcroît, au sommet de son exubérance virile, m’a infusé une frénésie insensée. Et ce serait hypocrite de ma part si je n’admettais pas le pouvoir exercé sexuellement sur moi par les biceps musclés, les dents très blanches, les tempes luisantes de sueur de ce fils audacieux de Pennsylvanie.
Voilà, pour me faire capituler définitivement il suffit de deux arpèges. Je le sais, je le sens : ce qui m’envahit jusqu’à me briser le cœur ce n’est pas de l’admiration. C’est plutôt une sorte d’exultation dionysiaque ; la même qui pendant le premier concert romain de Wham ! a amené une de mes camarades de classe au bord de l’hystérie. Au poste de secours on l’a bourrée de calmants. Mais elle, au moins, contrairement à moi, a eu l’avantage de pouvoir exprimer sa folie de la façon la plus explicite et libératoire parmi d’autres milliers de jeunes filles déchaînées. Je doute que les jazzophiles d’un certain âge qui m’entourent feraient preuve d’autant de compréhension dans le cas où je perdrais le contrôle et me laisserais aller à l’idolâtrie.
Soudain le groupe se retire dans les coulisses. Maintenant il n’existe plus que lui au monde : lui, sa guitare, le cône de lumière qui le transfigure. Je connais le morceau, un tribut au génie de Wes Montgomery. Chaque variation de Benson exprime la tendresse, la dévotion filiale et une nostalgie presque insoutenable ; pour ne pas me noyer dedans je dois détourner le regard, avant de me boucher les oreilles et éviter en tout cas que le nœud dans ma gorge ne dégénère en sanglot.
C’est alors que je comprends combien il m’est difficile, du moins dans cette situation, de distinguer l’euphorie du tourment, l’enchantement de la convoitise. Tout à coup, écouter un virtuose de cette intelligence me paraît à la fois un privilège et un supplice.
J’ai écrit « écouter ». Mais tout bien réfléchi, ce n’est pas le verbe qui convient. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n’est pas l’ouïe le sens le plus sollicité mais plutôt la vue. Eh oui, parce que maintenant que les autres musiciens sont de nouveau à ses côtés, et que Benson s’est mis à improviser sur les accords de Stardust, je ne parviens pas à détacher mon regard de sa main droite. Elle est engagée dans la seule activité capable de la transcender : couvrir de long en large le manche de palissandre comme un ailier couvre l’aile droite ; enchaîner gammes sur gammes avec netteté, désinvolture, sens du rythme, et surtout une joie et une mélancolie tellement exemplaires qu’elles me deviennent intolérables.
Finalement il disparaît lui aussi, mon héros. Lui et ses mains. Il ne reste plus que la guitare, la véritable héroïne de cette histoire. Je comprends finalement ce qui me lie à un instrument aussi solitaire et élégant. Quel autre objet a le pouvoir de faire disparaître et en même temps de valoriser la meilleure part de celui qui s’en sert, la seule qui compte ? Soudain les exercices sur lesquels je me suis arraché le bout des doigts pendant plus de la moitié de ma brève existence me paraissent inutiles. Et dire qu’en bon fils de ma mère j’ai grandi en croyant en la valeur toute-puissante et palingénésique de l’abnégation. En la force de l’engagement et du sacrifice. Quelles conneries ! Même si je passais le reste de ma vie à m’exercer sans interruption je ne pourrais pas atteindre le degré de confiance symbiotique que Benson entretient avec son Ibanez, et dont il donne la preuve à chaque improvisation. Il est né ainsi. Son talent, comme tous les vrais talents, est dans sa nature. Regardez-le. On croirait que son secret réside dans la technique, mais en réalité il est ailleurs : dans la pression caressante exercée sur les cordes, la cascade de câlinerie, de tendresse, d’attention avec laquelle il les effleure et les flatte.
Après presque une heure de concert, le cheeseburger est encore intact dans mon assiette. Le seul appétit qui ne cesse de me tourmenter est celui qu’a suscité la voix de la guitare. Car il s’agit d’une voix : éloquente, ironique, inimitable. Attention à ne pas l’imiter, note à note, pause à pause ; alors oui, vous risquez vraiment de vous perdre.
Ce n’est certainement pas une leçon de musique que me donne Benson, mais plutôt un séminaire sur la nature volage et capricieuse de l’art. Courtisez-le si vous en avez envie, donnez-vous à lui sans répit ni retenue, jusqu’à l’épuisement, comblez-le d’offrandes comme vous le feriez pour la pétasse de la classe, mais sachez que s’il ne veut pas de vous il n’y a rien que vous puissiez faire pour le pousser à vous rendre la pareille.
Et comme il n’y a pas d’indifférence plus obtuse et douloureuse que celle qu’oppose l’objet aimé, il serait opportun de raccrocher la guitare et te consacrer à un instrument non moins récalcitrant mais qui est peut-être plus fait pour toi ; je parle de la plume, naturellement, et de ses réincarnations modernes.
D’accord, à cette époque-là je ne pouvais pas le savoir. Je ne pouvais pas savoir que dans un avenir aussi proche qu’imprévisible m’attendait un autre genre d’instrument : privé de cordes, mais en compensation bourré de lettres et de signes de ponctuation, en tout cas tout aussi rétif à se plier à ma volonté, tout aussi désireux de m’infliger des punitions ; un instrument destiné à devenir la compagne de vie hargneuse qui me ferait marcher à la baguette. Je le confirme : à cette époque-là je ne pouvais pas le savoir. Même si quelque chose me dit que d’une certaine façon je le savais déjà.
Et je savais aussi de quoi j’aurais dû parler à ma mère, en profitant de la distance inimaginable qui nous séparait et d’une communication téléphonique en fin de compte passable. Pas de guitare, de cheeseburger, de projets artistiques prétentieux. Ni même de shopping, de grands hôtels, de marijuana. Éventuellement, de ce en quoi les vacances new-yorkaises, la générosité d’oncle Gianni, la proximité de mes cousins, les opportunités extraordinaires de sorties, récréatives et culturelles – en deux mots, ce changement d’air – modifiaient la perception que j’avais de mon destin, presque jusqu’au point de mettre ses fondements en question. J’aurais dû lui dire qu’il m’avait fallu plus de six mille kilomètres de distance pour identifier les termes et définir les limites de toute la colère que j’éprouvais envers eux, elle et papa. Et pas à cause du mode de vie qu’ils m’avaient sournoisement infligé jusque-là, mais pour m’avoir laissé entendre qu’il était le seul possible. Eh bien, chère petite maman, les choses étaient différentes. Des vies, là dehors, il y en avait beaucoup d’autres, de toute sorte et de toute couleur, la majorité bien meilleures que la nôtre. L’argent y était pour beaucoup, et comment, j’aurais été naïf de ne pas l’admettre. J’aurais été idiot de ne pas tenir compte du fait que nos dettes et l’indigence qui en avait dérivé avaient scellé radicalement notre sort. Cependant, une telle pénurie, même si elle nous rendait impuissants, n’expliquait pas tout. Par exemple, elle n’expliquait pas notre long isolement, cette espèce de captivité auto-imposée. Ni la damnatio memoriae implacablement infligée aux Sacerdoti, une tribu non exempte de fautes, non dénuée de défauts, mais en tout cas accueillante et bien disposée. Et elle expliquait encore moins les changements d’avis impromptus de ma mère : après tant d’isolationnisme, à quoi rimait ce changement de cap soudain et tardif ? Pourquoi, après m’avoir tenu à l’écart de ma famille d’origine en m’isolant comme un petit Bouddha dans un appartement de banlieue, m’avait-elle livré à un ennemi auquel elle s’était longtemps opposée ?
Dans un accès de sincérité et de méchanceté, j’aurais pu lui dire que la seule limite à des vacances aussi belles était de savoir qu’elles allaient bientôt se terminer. Ça n’arrive pas à tout le monde de découvrir l’Amérique aussi jeune. Eh bien, moi, je l’avais découverte. Retourner à Rome ? À l’ancienne vie, au train-train des privations, à la guérilla conjugale, à l’enfermement névrotique ? Et donc renoncer à tout, mettre une pierre, peut-être pour toujours, sur le rêve romantique dans lequel j’étais plongé jusqu’au cou ? Mieux valait ne pas y penser. Se débarrasser au plus tôt de ces pensées et surtout de l’enquiquineuse qui les avait suscitées.
Bref, j’aurais pu dire beaucoup de choses à ma mère, et j’aurais pu en obtenir autant si je l’avais encouragée à parler. J’ai choisi de ne pas le faire. Je me suis obstiné à répondre par monosyllabes. Je lui ai opposé l’attitude sèche, boudeuse, fermée qu’elle m’avait si bien enseignée. À la fin je l’ai contrainte à me dire au revoir, à raccrocher, à me laisser tranquille, et à le faire le cœur déchiré. Et depuis je n’allais jamais cesser de le regretter.
OceanofPDF.com