La faute
Chapitre 2
Pour aller chez les Sacerdoti nous avons passé en revue le bidonville qui, des années plus tôt, avait provoqué mes précoces rêveries ethnologiques. Depuis j’avais pu écarter l’hypothèse que ma mère, sa famille et même Myriam la mendiante avaient quelque chose de commun avec une tribu aussi délaissée. Néanmoins, mes notions ambiguës sur le peuple juif rassemblées dans l’encyclopédie n’avaient pas chassé la crainte que ne nous soit réservée une expérience tout aussi folklorique.
Nous avons traversé des quartiers inexplorés pour nous retrouver dans des secteurs déjà fréquentés, pas trop éloignés du lycée. Après avoir dépassé les forums impériaux, encore ouverts à la circulation en ce temps-là, nous avons grimpé par une avenue résidentielle sinueuse, ponctuée de platanes. Les magasins, de plus en plus rares à chaque pâté de maisons, semblaient un peu gênés d’exhiber des produits de première nécessité : compte tenu de la rareté des éventaires, ils semblaient être là pour faire joli. Les hôtels particuliers se confondaient avec des ambassades mineures. Sur un fronton, en dépit d’une flore subtropicale bizarre, flottait le drapeau glacial d’un pays scandinave. Bien plus plausible était l’alliance entre les chiens de race bichonnés et leurs accompagnateurs exotiques qui les tenaient en laisse. Probablement du personnel de service. Vraiment, à Rome, à un jet de pierre de ses ruines millénaires et photogéniques, vivait une enclave servie et révérée ? Se pouvait-il que ma mère en ait fait partie durant son adolescence malchanceuse ?
À peine étions-nous descendus de voiture que le concierge d’un bâtiment seigneurial a laissé sa loge sans surveillance et s’est jeté sur nous ; s’il n’avait pas été aussi radieux on aurait dit qu’il voulait nous chasser. Mais au contraire le voilà qui frétille autour de ma mère avec l’enthousiasme de quelqu’un qui réalise un rêve entretenu depuis longtemps. Mince comme une branche de sureau, peau caramel, petit sourire dont je ne comprenais pas s’il était de dérision ou d’adulation, il n’aurait pas détonné parmi les tigres de Mompracem.
« Gabriella !… Enfin ! »
À l’école elle était « professeur », chez le marchand de fruits et légumes en bas de chez nous « madame », dans mon cœur elle était protégée par les astérisques derrière lesquels les romanciers d’autrefois dissimulaient l’identité de princes et comtesses. Ici dans cette copropriété sélect, elle était simplement « Gabriella ».
« Ne me dis pas que ce jeune homme est ton fils. »
Bien qu’il ait parlé un italien correct et même élégant, il avait du mal avec les voyelles ouvertes et butait sur les doubles consonnes.
« Atal, je te présente mon fils.
– Il me semble que lorsque tu es venue vivre ici tu avais le même âge. Tu étais si mignonne, si effrayée.
– Un an de moins, a-t-elle corrigé d’un air professoral.
– Ah, ta pauvre tante ! Tu sais que ces derniers temps elle s’était remise à parler de toi ? Pendant des années, rien, et puis tout à coup elle a recommencé et elle n’a plus cessé. Elle s’arrêtait ici dans la loge et me demandait : Atal, que sera devenue notre jeune fille ? »
J’ai vu le visage de ma mère se durcir et prendre l’expression sévère bien connue de ses élèves.
« L’avocat, a repris Atal, m’avait dit que tu viendrais nous voir. Ils vous attendent tous là-haut. Il y a aussi ton oncle, le professeur, naturellement. Bref, ils y sont tous. »
Pour la première fois de ma vie un ascenseur m’a catapulté directement dans un appartement. Et quel appartement ! Bien que je n’aie pas exigé d’une habitation privée beaucoup plus qu’un toit solide, une couche moelleuse et un garde-manger fourni, je n’étais pas naïf au point d’exclure a priori l’existence d’appartements plus recherchés que le nôtre. N’en déplaise aux demeures patriciennes des téléfilms et des dessins animés, ou à la villa palladienne de Zanardi (on avait du mal à croire que quelqu’un pouvait vraiment l’habiter), il y avait la très belle maison des Velardi dans laquelle depuis l’école primaire, quand la maman de Demetrio était encore parmi nous, j’avais passé des après-midi heureux. Eh bien, à côté de celle-ci c’était à peine plus qu’un taudis. J’avais toujours été convaincu que ceux qui avaient de l’argent étaient les parents de mon père. C’était une grossière erreur.
Pourtant ce n’est pas l’envie qui m’a bouleversé, du moins pas immédiatement, mais une impulsion décidément plus douce, voilée de regrets et de nostalgies. Comme si cette franche exhibition de bien-être et de beauté avait allumé quelque chose en moi ; et je ne parle pas de l’orgueil suscité par le droit patrimonial, mais d’un frisson naissant d’appartenance.
Un monsieur est sorti d’une porte latérale. Il s’est excusé d’avoir les mains enfarinées et l’air essoufflé. En même temps qu’une vague odeur de romarin il émanait de tous ses pores une bonhomie bourgeoise. Ses rares cheveux étaient ravivés par des yeux bleus et il portait un pantalon de futaine, une chemise à carreaux et un cardigan usé aux coudes ; il laissait deviner quelque chose d’agréablement désordonné ; au lieu de la calotte imposée à papa et moi il avait un couvre-chef mou de cuisinier dilettante.
J’ai été le premier à mériter ses attentions.
« Je suis Roberto, a-t-il dit avec un sourire affable, et au lieu de la main il m’a tendu le poignet que j’ai serré et lâché gauchement. Tu peux m’appeler Bob. Ou encore mieux oncle Bob, mais je t’en prie, seulement si tu en as envie. »
L’accueil réservé à mon père a été aussi attentionné mais, si l’on peut le définir ainsi, un tout petit peu distant. Ma mère a été la seule à être prise dans ses bras.
« Gabi, mon trésor. Enfin. Quel bonheur de t’avoir ici. Ç’aurait fait plaisir à maman… oui, bref, tu le sais, nous en avons parlé. »
Maintenant c’était « Gabi, mon trésor » : les manières, les petits noms gentils, ces chichis qui compte tenu de son code auraient dû la heurter mais qui, imaginez un peu, ne l’empêchaient même pas de sourire. « Installez-vous », a-t-il dit en nous montrant le chemin.
Et les voilà, les deux lampadaires allumés. Droits comme des majordomes, ils faisaient fonction de sentinelles d’un monde qui s’annonçait exquis. L’instinct de survie et une disposition au mimétisme, déjà très vifs chez moi à cette époque, m’ont poussé à ôter ma calotte, en priant le Dieu impassible de mes aïeux pour que la tenue décontractée de Bob soit une dérogation au code vestimentaire accordée au maître de maison. Comme je l’ai constaté en entrant dans le salon, ce n’était pas le cas ; mise à part une vieille taupe ignorée de tous qui pouvait avoir quatre-vingt-dix ans, sûrement pas moins de quatre-vingts, nous étions les seuls, c’est du moins ce qu’il m’a semblé, à être un peu « habillés ». Même si cela ne suffisait certainement pas à expliquer pourquoi ils s’étaient tous tus à notre entrée.
J’ai aussitôt compris que l’après-midi passé avec l’encyclopédie avait été une perte de temps ; à commencer par la lithographie troublante d’un vieux rabbin barbu qui m’avait amené à me demander si les Juifs qui nous attendaient étaient démodés et pittoresques comme les Amish du thriller avec Harrison Ford que j’avais vu au cinéma avec papa. De toute évidence il s’agissait d’un autre type de Juifs ; quel dommage de ne pas disposer de suffisamment d’éléments pour déterminer lequel !
En tout cas, la curiosité qu’ils suscitaient en moi n’était pas moins vive que celle que j’ai éveillée chez eux. Constatation dont je me suis immédiatement désolé, rien ne me mettait aussi mal à l’aise que d’être l’attraction de la fête. Au moins il n’y avait pas de jeunes. Au premier regard, je n’en ai pas vu. J’étais à l’âge où les adultes semblent si indistinctement anonymes que vous avez du mal à distinguer un homme de vingt ans d’un octogénaire ; alors qu’il n’y a pas de contemporain qui ne soit spécial d’une façon potentiellement nuisible.
En poussant un soupir de soulagement je me suis mis à fourrer le nez dans les dizaines de photos disséminées ici et là, en m’attardant sur celles qui représentaient une fillette qui avait tout l’air d’être ma mère, mais dans une version pour ainsi dire jeune fille de bonne famille que je n’aurais jamais osé imaginer. J’ai attrapé celle qui l’immortalisait dans une petite robe montante, à ce même piano, sur lequel était posée la photo.
C’est alors que j’ai vu, de l’autre côté de la pièce, un monsieur bronzé et tiré à quatre épingles qui me faisait un clin d’œil. Il était près de la porte-fenêtre de la terrasse, avec l’air satisfait de celui qui connaît les secrets des mondanités. Quand je l’ai reconnu j’ai été très surpris de le retrouver là.
À contrecœur j’ai suivi ma mère qui se dirigeait vers lui.
« Lui c’est Gianni, mon oncle préféré.
– Dis plutôt ton seul oncle. »
Sa voix avait une douceur extraordinaire.
« Autrefois il était le cadet, le petit frère de mon père et de tante Nora ; mais maintenant on voit bien que c’est le chef, l’homme important, le patriarche. »
À ne pas croire : des années et des années de sérieux et de réticence, et maintenant écoutez-la, prête à détailler avec drôlerie la totalité de notre arbre généalogique et à colorer son discours de coquetteries.
« Ne te fiche pas de moi, s’est défendu le monsieur. Et puis qu’est-ce que tu crois ? Ton garçon et moi nous nous connaissons déjà.
– Vraiment ? » Elle était étonnée. « Et comment ? »
Voici comment. Au cours des pérégrinations entre une banque et une autre il pouvait arriver que ma mère me laisse dans la voiture (en triple file) devant un gros bâtiment fortifié couleur moutarde. Je ne m’étais jamais demandé ce qu’elle allait y faire. Mais étant donné le décor pénitentiel je m’étais imaginé que c’était un lieu de régénération morale où les gens qui avaient mauvaise conscience et des créanciers à leurs trousses allaient avouer leurs forfaits. Un jour, impatienté parce qu’elle ne revenait pas, et violant une règle implicite j’étais allé la chercher. Le risque s’était vite transformé en un de ces cauchemars agoraphobes qui marquent l’enfance de tous. Après avoir franchi le seuil, au-dessus duquel trônait l’inscription intimidante PALAIS DE JUSTICE, en fait j’étais arrivé dans une casbah tentaculaire bourrée de policiers, de malheureux, de quêteurs, d’hommes en toge. J’avais erré, de plus en plus angoissé, désespérant de la retrouver. Jusqu’à ce que la vue de son imperméable me provoque un coup au cœur de bonheur et d’épouvante.
Elle était assise devant un monsieur à une petite table d’un bar, elle dos à moi, lui face à moi, tous deux occupés à signer quelque chose. En s’apercevant que j’avais les yeux fixés sur lui il avait d’abord défié mon regard, puis, allez savoir pourquoi, il avait souri, comme s’il savait qui j’étais. Craignant les pouvoirs de médium de ma mère et ses réprimandes, j’avais couru à la voiture. Naturellement, je m’étais bien gardé de lui demander des explications sur ses manigances. Considérant l’inquiétude anxieuse dans laquelle elle avait franchi le seuil de ce purgatoire et le soulagement paradisiaque avec lequel elle en était ressortie je m’étais convaincu que le monsieur devait être une espèce de bienfaiteur, l’as à sortir de sa manche quand le jeu devenait désespéré même pour une joueuse de poker aussi glaciale qu’elle.
Et maintenant le voilà, notre papa longues jambes, où je n’aurais vraiment jamais osé le chercher. Oncle Gianni a coupé court : « Nous nous connaissons, c’est tout, ne t’en mêle pas. » Il m’a dit : « Pas vrai ? » et il m’a fait un nouveau clin d’œil.
« D’ailleurs laisse-nous seuls maintenant, trésor, nous devons avoir une conversation d’homme à homme. Parler d’une affaire très délicate. »
Trésor a obéi sans broncher. Elle avait encore un tas de tantes et de cousins à saluer.
De toutes les personnes que j’ai connues dans ma vie (et Dieu seul sait combien je m’en serais épargné), peu méritent autant une description détaillée que Gianni Sacerdoti. Le hic c’est qu’il faut procéder dans le désordre, en se laissant guider par la sarabande d’impressions que sa présence imposante était capable de provoquer.
J’espère ne pas faire de tort à ses yeux (son ingrédient secret) si je commence par un détail physionomique résolument moins poétique mais tout aussi représentatif : les dents ; ou plus exactement le gouffre brun qui séparait les incisives supérieures. Défaut de la dentition que j’allais associer désormais à des individus sûrs d’eux, insolents, aux appétits solides et hétéroclites. Le crâne bronzé et lisse était entouré d’une bande de cheveux de la même nuance de gris que la moustache. Si les sourcils étaient bien broussailleux, les joues rasées de près avaient la consistance d’une besace polie par le soleil du désert. Seules des épaules d’orang-outang, et donc dûment poilues, auraient pu supporter des bras tellement longs qu’ils frôlaient les genoux. Le torse, non moins simiesque, montrait que cet homme savait comment rester en forme, tandis que le ventre indiquait qu’au nom du bien-être physique il n’était pas disposé à renoncer aux plaisirs de la convivialité. La seule trace laissée par le temps sur un organisme à son apogée était l’archipel de taches sur les mains. Il était difficile de croire que Gianni Sacerdoti, passé le seuil critique des soixante ans, était déjà engagé sur la voie escarpée du déclin. Il n’y avait rien de crépusculaire chez lui, rien de précaire ni de menacé, aucun renoncement ; s’il y avait un problème c’était un surplus d’énergie virile à surveiller. Et maintenant oui, je peux parler de ses yeux : bien que petits, gris, sous des sourcils froncés, ils brillaient d’une lumière particulière comme ceux de Salvador Dalí, une source de vie qui paraissait inépuisable.
En l’honneur de la fête il portait un costume rayé apparemment coûteux, un petit mouchoir dans la poche de poitrine et une grande cravate à motifs cachemire. Dans cet accoutrement il pouvait passer pour un magnat du Moyen-Orient ou un homme puissant.
Qu’un type de ce genre veuille me parler d’une affaire « très délicate » et qu’il désire le faire « d’homme à homme » était extrêmement déstabilisant. Je n’aurais rien trouvé d’étrange à ce qu’après avoir fait le gentil devant maman il m’attrape par la manche pour me dire mes quatre vérités.
« Il faut que nous mettions les choses au point, toi et moi. »
Il était très sérieux. J’ai d’abord eu du mal à comprendre l’objet de ce palabre. J’ai même eu peur qu’il exige que je lui rembourse des prêts que j’imaginais considérables. Au lieu de quoi il s’est mis à me parler des difficultés de notre ville, théâtre, à l’entendre, de luttes intestines ; il s’est attardé sur le devoir de choisir définitivement son camp. C’était semblait-il une question de la plus haute importance. Il était tellement pénétré de son rôle que je pouvais le soupçonner d’exiger de moi l’adhésion à qui sait quelle cause politique ou religieuse. Finalement, après m’avoir laissé mariner il en est venu au fait : « Allez, finies les balivernes, tu soutiens quelle équipe ? »
Alors seulement j’ai compris que ce discours était à prendre pour ce qu’il était, la gentille plaisanterie d’un adulte aux dépens d’un gamin crédule.
J’étais pour la Lazio. Je le lui ai dit en sachant que c’était la mauvaise réponse. Après tout, j’avais choisi cette équipe en toute indépendance, surmontant l’agnosticisme de mes parents en matière de foot, et surtout pour me distinguer du reste de la classe, toute inexorablement du bon côté, à commencer par Demetrio.
Mais non, les yeux lumineux d’oncle Gianni ont donné la preuve qu’ils pouvaient flamboyer. Il m’a donné une demi-douzaine de tapes, en camarade. Il était surpris comme s’il venait de découvrir un fils dont il n’avait jamais imaginé l’existence.
« Mais bien sûr ! s’est-il exclamé radieux. Je veux dire, il existe d’autres équipes ? Tu es un Sacerdoti de la tête aux pieds. Regarde-toi, tu es le portrait craché de ton grand-père. »
Il m’a demandé si j’étais déjà allé au stade. En me voyant secouer la tête d’un air désolé il est monté sur ses grands chevaux, toujours de cette façon théâtrale et à moitié sérieuse. « Jamais ? C’est vrai ? Bien, mon trésor, c’est une chose à laquelle il faut absolument remédier. Il se trouve que je suis membre honoraire, abonné depuis presque un demi-siècle… Tu soutiens la Lazio ? Imagine un peu. Ça alors. Mais bien sûr. Tu es le petit-fils de ton grand-père. J’insiste, tu es exactement comme Guido. »
De la poche intérieure de son veston croisé il a sorti un étui de cuir d’où il a tiré un long cigare fuselé qui sentait le crottin. Il l’a coupé en deux, en a pris une moitié et m’a offert l’autre comme si de rien n’était.
Devant mon geste de refus il s’est exclamé : « Comment ? Tu n’aimes pas le cigare ? À ton âge », et il a de nouveau éclaté de rire, « pense que c’est ton grand-père qui m’en a offert un. Je trouvais gentil de lui rendre ce plaisir avec le fruit de sa descendance. »
Il se moquait encore de moi ?
« Oui, vraiment deux gouttes d’eau », a-t-il répété en me prenant la figure entre les mains comme s’il voulait me bénir et m’embrasser, et il paraissait presque ému.
Quoique je trouve un peu déplaisant de ressembler au petit homme triste de la photo – retirée du tiroir pour l’occasion et mise dans mon portefeuille comme un talisman – j’étais grisé à l’idée d’avoir enfin des grands-parents auxquels me comparer et surtout être comparé.
« La même bouche, le même regard intelligent et réfléchi. Tu sais, c’était lui l’Einstein de la famille. Dieu du ciel, moi aussi j’ai beaucoup étudié, je me suis donné à fond, chez nous tu ne pouvais pas faire autrement. Mais lui, notre Guido, c’était autre chose, une autre étoffe. Il était né pour savoir les choses, pour les comprendre et surtout les expliquer de façon simple et efficace. Je n’insinue pas du tout qu’il avait la grosse tête. Penses-tu, les deux seules catégories que Guido détestait plus que ce genre-là étaient les fascistes et les délateurs. Il était simplement le plus intelligent… Il lui suffisait d’un coup d’œil distrait pour résoudre n’importe quelle énigme. Et quel prodige ! Il connaissait par cœur L’Enfer de Dante. »
En théorie j’étais dans les meilleures dispositions pour profiter de ce flux d’excellentes informations de première main. Dommage que j’aie dû surveiller la vieille en grande toilette qui parcourait le salon de long en large en feignant de tenir en laisse un chien nommé Ahron. Ce petit animal invisible semblait l’occuper plus que ne l’aurait fait un homologue de chair et d’os. « Allons, Ahron, sois sage, plus tard maman t’emmènera faire tes petits besoins. » Cela explique le soin avec lequel tous l’évitaient, consternés, mais aussi pourquoi elle ne me quittait pas des yeux depuis que j’étais entré : l’occasion était trop belle de présenter Ahron à un inconnu. Inutile de se faire des illusions. Tôt ou tard, elle et son agaçante bestiole imaginaire allaient trottiner jusqu’à moi dans le seul but de me mettre dans l’embarras.
Pendant ce temps oncle Gianni m’expliquait que beaucoup dans leur milieu n’avaient pas approuvé le choix de vie de mon grand-père, aussi bien avant qu’après la guerre. « Tu sais ce que c’est, l’extrême gauche n’avait pas bonne presse chez nous. Et pour tout dire, moi aussi j’ai été très soulagé quand après la Libération il a renié quelques conneries maximalistes. Il me plaisait davantage dans son nouveau personnage d’anarchiste bohème. Je te dis seulement que par fidélité à ses principes il a renoncé à sa part d’héritage. Finalement, nous l’avons partagé Nora et moi. Oui, c’est comme ça, mon garçon, tu jouis d’un grand crédit aux yeux de cette famille. »
Les fous (tout comme les escrocs) ont toujours eu un faible pour moi. Je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être me perçoivent-ils comme un des leurs sous de fausses apparences, destiné à dérailler. Ou bien, encouragés par ma douceur, ils en profitent. Après tout, ils sont fous, pas stupides. N’empêche que si l’un d’eux me vise il ne lâche plus prise. Je n’ai pas été surpris que la vieille et son basset invisible s’approchent de moi après m’avoir tourné autour un moment.
« Ma chère Laura, s’est exclamé oncle Gianni avant qu’elle puisse m’adresser la parole. Tu sais que ton Ahron est en grande forme aujourd’hui ? »
Touchée par cette attention la vieille a regardé oncle Gianni avec un mélange de méfiance et d’incrédulité. Il n’a pas bronché. Au contraire, persévérant dans sa pantomime et souriant de toutes ses dents il s’est penché sur le sol vide et s’est exclamé, radieux : « Ce fripon de chien ! » Il l’a dit sur un ton tellement convaincant que tous les soupçons de la dame se sont dissipés dans un frisson de jubilation et de gratitude.
« Comme tu vois », a dit oncle Gianni avec un clin d’œil tandis que la vieille s’éloignait, au septième ciel, « dans notre petit shtetl nous ne nous laissons manquer de rien, nous avons même la folle du village. Bah, que te dire, mon petit ? Tant que nos parents continueront de se marier entre eux ils seront de plus en plus fous et tordus », et il a encore éclaté de rire.
Un rire irrésistible, pas grossier, catarrheux, de fumeur invétéré, plein de bonhomie.
Entre-temps nous nous étions approchés du garde-corps de la terrasse.
« Enfin, je sais qu’après un petit intermède de ce genre ce n’est pas la bonne question à poser, mais qu’est-ce que tu penses de nous, de ces parents que tu n’avais jamais vus avant ? Dis la vérité, nous sommes des martiens pour toi ? »
Je m’en suis tiré avec un « Je ne sais pas trop » provisoire. Il s’est repris : « Question idiote. Je veux dire, ce doit être bizarre pour toi. Au sens d’embarrassant, non ? Je ne voudrais pas être à ta place. Tous ces Mathusalems réunis pour fêter la défaite du pharaon. »
Comme ce jargon ne m’était pas du tout familier, j’ai souri, gêné. Non que j’y aie compris grand-chose. En revanche, je devais admettre que ce mélange d’affabilité, de réalisme et de cabotinage était galvanisant ; ainsi que les « je veux dire » et les « j’insiste » dont il truffait ses propos, et les « trésor » ou « mon garçon » avec lesquels il cajolait son interlocuteur.
« Mais tu dois satisfaire ma curiosité sur un point : ta mère, qu’est-ce qu’elle dit de nous ? Comment explique-t-elle cette situation ? »
Je me suis demandé si c’était plus honnête de dire la vérité – jusqu’à ce matin je ne connaissais même pas votre existence – ou un bobard bienveillant et vraisemblable.
Je suis sorti de l’impasse avec une réponse qui n’engageait à rien mais pas trop mensongère : « Maman ne parle pas beaucoup. »
D’ailleurs je me sentais le droit à plus de réponses qu’aucun autre là-dedans ne pouvait en exiger de moi. Si je le laissais mener le jeu c’était surtout à cause d’hésitations sur la forme : quelle était la meilleure façon, la plus respectueuse, de m’adresser à lui ? Au fond, je venais tout juste de faire sa connaissance. Je devais l’appeler « oncle », « monsieur », ou « docteur Sacerdoti » ? Les dilemmes de cet ordre sont typiques chez quelqu’un qui est peu familiarisé avec l’univers des adultes, qui a une vie sociale à peu près inexistante et qui néanmoins, en matière d’éducation et de bonnes manières, a subi un véritable lavage de cerveau depuis son premier jour sur la Terre. Ce n’est pas un hasard si aujourd’hui encore j’ai des difficultés à passer du vous au tu avec désinvolture, même avec des interlocuteurs jeunes et déférents.
La façon la plus raisonnable de m’en tirer était donc de donner des réponses sèches, évasives, impersonnelles ; tourner sept fois ma langue dans la bouche avant de lui demander quelque chose. Il faut dire que lui, en bavard infatigable, me facilitait la tâche.
« Ça te plaît ici ? »
Si ça me plaisait ? Avant de monter je ne pouvais pas imaginer que la maison offrait un tel spectacle. Ce qui s’appelle un panorama ! Le ciel proposait la palette des grandes occasions, la ville, littéralement à ses pieds, exposait sa meilleure marchandise touristique : mélangés par la patience des siècles, temples, ruines, coupoles, jardins, ensembles résidentiels s’étendaient à perte de vue. On finissait par se demander si Jupiter et Junon, de leur suite présidentielle olympienne, ne jouissaient pas d’une vue comparable. C’en était trop, vraiment trop. Plus que vous envoûter, elle vous étourdissait.
Oncle Gianni m’a expliqué que sa sœur aînée avait vécu presque un demi-siècle dans cette maison. Pauvre Nora, elle était partie sans avoir réglé l’inutile controverse avec ma mère, n’ayant pas eu l’occasion de connaître un neveu intelligent et sympathique comme moi !
« Pour tout te dire – et comme tu l’auras compris, ton oncle n’a pas sa langue dans sa poche – dans cette situation Gabriella s’est vraiment mal conduite. Pour Nora ç’a été un coup, une chose trop embarrassante à gérer. Pardonne ma franchise, mais ç’a été un geste de véritable ingratitude. »
Dommage qu’à cet oncle qui n’avait pas sa langue dans sa poche n’ait pas répondu un neveu tout aussi franc, mais un petit merdeux esclave de l’omerta maternelle. Et dire que les questions que j’aurais voulu lui poser étaient toutes là, sur le bout de ma langue : que s’était-il passé ? Qu’avait fait ma mère de si grave ? En quoi avait-elle mis sa tante dans l’embarras ? Quel coup avait-elle pu lui infliger ? Ma mère, une ingrate ? C’est une plaisanterie ? Naturellement je n’ai pas réussi à dire un mot.
« Pas mal, n’est-ce pas ? » a dit oncle Gianni en s’apercevant que j’étais si mal à l’aise que je ne le regardais plus et que j’avais cherché refuge dans le paysage.
Sur un ton inspiré il a affirmé : « À cette heure-ci ça rappelle Jérusalem. On ne le dit pas assez, les deux villes saintes se ressemblent comme deux gouttes d’eau. C’est à cause de la lumière. Je veux dire, on parle beaucoup d’Istanbul, de Barcelone, de Marrakech… Mais cette lumière, c’est autre chose, elle est incomparable. Sinon peut-être celle de Jérusalem, précisément. Une lumière spirituelle, millénaire, je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire. »
Je n’y comprenais strictement rien, bien sûr. Sinon que par certains côtés oncle Gianni me rappelait mon père : ils avaient en commun l’enthousiasme, le désir de le partager et un amour infini pour notre ville.
Ce qui les séparait (et c’était hélas trop évident même pour un gamin aussi inexpérimenté), c’était la place qu’ils occupaient dans la société. Mon père avait les attitudes typiques je ne dis pas d’un paria, mais de celui qui n’a pas réussi. À qui malgré la haute opinion qu’il a de lui-même on demande continuellement de se conformer à une pratique au-dessous de ses attentes. Voilà pourquoi lorsqu’il évoquait l’âge d’or de sa jeunesse il ne parvenait pas à dissimuler le découragement que de tels souvenirs provoquaient en lui. Oncle Gianni, au contraire, avait l’air de quelqu’un qui peut disposer à sa guise des dons reçus du ciel au point de ne pas trop s’en occuper. Peut-être avait-il su y faire, peut-être était-il parti d’une position avantageuse, peut-être avait-il simplement eu de la chance, peut-être savait-il se satisfaire, peut-être toutes ces choses en même temps, ou peut-être d’autres qui ne m’effleuraient même pas. Ce qui est sûr c’est que lui et ses yeux magnifiques devaient en avoir vu des choses intéressantes. Istanbul, Barcelone, Marrakech, Jérusalem…
J’ai imaginé un passeport style Indiana Jones : bourré de tampons décolorés visés par des gribouillis dans des alphabets mystérieux. Un cosmopolitisme preuve de solvabilité et d’insouciance, mais aussi d’une certaine hardiesse. Je me suis demandé s’il était marié et s’il avait des enfants et des petits-enfants avec qui partager ses privilèges. Probablement pas, autrement il m’en aurait parlé ; il n’était pas du genre à cacher ses réussites.
« À propos, tu es déjà allé à Jérusalem ? »
Je me suis bien gardé de lui avouer que l’endroit le plus exotique que j’avais visité était la villa Zanardi, dans la campagne vénète.
« Non, bien sûr. Comment aurais-tu pu ? Tu es si jeune. Un gamin. Eh bien, tu sais quoi ? Un jour oncle Gianni t’y emmènera. Je te le promets. »
D’abord le stade, maintenant Jérusalem. N’ayant pas la pratique des relations familiales je ne savais pas quoi penser. Ce n’étaient peut-être que des mots aimables. Il croyait sérieusement que nous irions ensemble à Jérusalem ? Qui l’assurait que nous aurions d’autres occasions de nous revoir ? Étant donnée l’inconstance de mes parents il se pouvait qu’après la célébration de Pessah nous nous renfermions dans le nid isolé dans lequel ils m’avaient élevé.
« Si j’avais ton âge, a-t-il dit, je m’y installerais demain, en Israël. Une petite maison sur la plage, une sabra prête à m’épouser et un bon business. »
Il s’est plaint d’avoir malheureusement trop d’intérêts ici : le cabinet, les clients, la chaire de droit pénal, ses élèves… Quelle corvée !
« Je sais ce que tu penses. Que c’est de la folie de tout laisser tomber pour aller vivre en Israël. Que c’est irréfléchi et dangereux. Un choix de fanatique. Ce n’est pas ça. Il suffit d’atterrir à Tel Aviv pour comprendre que la vie est là, que les gens ont encore beaucoup de choses à dire, à construire. Je peux imaginer toutes les choses terribles que tu as entendues sur Israël. Que c’est un trou pestilentiel, un scandale de l’Histoire, plein de fous exaltés à la détente facile. Il suffit d’ouvrir un journal pour sentir l’odeur de moisi qui se dégage de ces opinions malveillantes et racistes du énième fils de pute bien-pensant, désinformé et de mauvaise foi. »
J’espérais seulement que dans sa ferveur dialectique il ne s’était pas aperçu de l’embarras qui me brûlait les tempes. Je me demandais comment il m’aurait jugé s’il avait su que seulement quelques mois plus tôt j’avais participé à un sit-in contre l’occupation israélienne, en faveur de l’Intifada. À ma décharge (et au risque d’aggraver son indignation) j’aurais pu lui dire qu’à l’époque je n’avais aucune idée d’où se trouvait Israël, ni de qui y habitait, encore moins de quelles étaient ses fautes réelles ou présumées. Et que la raison pour laquelle j’avais adhéré à cette espèce d’assemblée dans la cour de mon lycée pour soutenir nos frères palestiniens victimes du « féroce apartheid sioniste » était la même qui avait poussé la moitié des élèves (le pourcentage était plus élevé chez les garçons) à se retrouver là à trois heures de l’après-midi, à hurler des slogans et accrocher des banderoles dont le sens n’était clair que pour une poignée. Cette raison avait un prénom et un nom extraordinairement populaires : Sofia Caetani. Bien que de sang bleu et, disait-on, bourrée de fric, Sofia, une classe au-dessus de la mienne, était une dirigeante batailleuse et charismatique de la Fédération de la jeunesse communiste italienne. Elle portait les cheveux dénoués, s’habillait n’importe comment, était toujours sans maquillage, boudeuse et très belle. On disait que les joints la tueraient et que depuis un an elle refusait d’adresser la parole à sa mère, vedette des mondanités romaines. Depuis que nous étions au collège elle était le sujet de conversation privilégié entre Demetrio et moi et l’objet de nos observations pendant la récréation. Après des expertises attentives mon ami avait assuré que Sofia Caetani ne portait pas de soutien-gorge. « On voit ses bouts de sein » avait-il déclaré avec cet air qui ne laissait aucune place au doute. Une remarque dont l’obscénité m’avait tellement enthousiasmé que je ne pensais plus à rien d’autre. Les bouts de sein et mon amour. Et bien que raisonnablement certain que cette fille ne m’adresserait pas la parole même si nous nous retrouvions seuls sur une île déserte comme les héros de The Blue Lagoon, j’étais sûr de ne jamais cesser de l’aimer. Bref, toutes ces sottises pour dire que si Sofia Caetani me l’avait demandé j’aurais manifesté contre moi-même, alors pensez si je le faisais contre « l’occupation israélienne » et « l’apartheid sioniste » !
« Sans parler des filles, a repris oncle Gianni comme s’il avait lu dans mes pensées.
– Les filles ?
– Oui, les filles. Tu sais comment c’est, en fait elles arrivent presque toutes du nord ou de l’est de l’Europe. D’Allemagne, de Pologne, de Hongrie. Des blondes ravageuses transplantées dans un pays méditerranéen, bronzées par le soleil du désert, amincies par l’existence spartiate qu’elles mènent. Comme si ça ne suffisait pas il y a les kibboutz, et le service militaire obligatoire qui contribue à les désinhiber, je ne sais pas si je m’explique bien… » et il m’a encore fait un clin d’œil. « Bref, a-t-il conclu visiblement satisfait, laisse-moi te dire que je n’ai jamais connu d’Israélienne qui ne soit pas une chatte de première. »
Ces mots étaient certainement les plus osés qu’un adulte se soit jamais permis de m’adresser. Mais, curieusement, je n’étais pas du tout embarrassé. Je me suis réjoui en pensant que si je lui avais exposé mon point de vue sur Sofia Caetani et sur les raisons lubriques qui m’avaient poussé à participer au sit-in contre Israël oncle Gianni aurait peut-être fini par me comprendre.
Maintenant une bande de nuages bleu nuit séparait la ville de la zone rosée de l’horizon. À l’est la coupole d’une cathédrale, rayonnante comme une soucoupe volante suspendue dans le ciel, limitait en partie cette profession démesurée d’orgueil sioniste.
Oncle Gianni a mis la main sur l’épaulette de mon blazer, il l’a agrippée et il s’est mis à la secouer comme si l’attention que je lui portais déjà depuis un bon quart d’heure – attention patiente et polie – ne lui suffisait plus, comme s’il en voulait encore et encore.
« La première fête de Pessah de ta vie. Tu te rends compte ? C’est comme une bar mitzvah. Tu as bien fait de te mettre sur ton trente-et-un. » Il m’a dit que dans cette tenue je ressemblais à Dustin Hoffman déguisé en Fred Astaire.
Je n’ai pas eu le temps de me demander qui diable étaient ces deux-là que déjà il m’expliquait qu’eux aussi étaient juifs. « Les gens ne le savent pas, ils nous imaginent tous avec des pellicules et un nez crochu, les mains molles, mais Dustin Hoffman et Fred Astaire, deux grands artistes, ne sont pas du tout comme ça. Ni Barbra Streisand, le grand philosophe Spinoza, Aby Warburg, Paul Simon, Saul Bellow… »
Je dois admettre que je connaissais un quart des éminentes personnalités citées. Si je m’en souviens encore c’est seulement parce qu’au cours des années oncle Gianni allait m’infliger plus d’une fois ce même catalogue bourré de génies, de magnats et de prix Nobel : une anti-liste de proscription capable d’attester l’appartenance à un club spirituel dont les membres partageaient confession, bon goût, philanthropie et succès, une espèce de méga famille élargie à revendiquer et de laquelle être fiers. Au bout d’un certain temps la chose allait cesser de m’étonner, mais cette fois j’ai trouvé sa fougue fascinante et pour ainsi dire galvanisante. Enfin un motif de fierté et de distinction.
Soudain, emporté par son propre enthousiasme, il m’a demandé : « Tu as vu E.T. ? »
Bien sûr, je l’avais vu ; et je ne connaissais personne qui ne l’ait pas vu.
« C’est de Steven Spielberg. Lui aussi est juif. Et tu sais quoi ? Ça se voit. E.T. est une histoire juive typique. »
Maintenant oui il avait retenu mon attention. J’avais réussi à convaincre papa de m’emmener revoir ce film au moins trois fois. Je n’avais aucune idée de ce qu’oncle Gianni entendait par « histoire juive typique ». Pour moi, comme j’imagine pour des millions d’enfants de mon âge dispersés dans le monde (ou peut-être dans toute la galaxie), ce film avait donné forme à un rêve que je ne me savais pas entretenir. Ce film parlait de moi. Elliott c’était moi. Certes, je n’avais ni frères ni sœurs. J’étais fils unique. Je ne vivais pas dans une banlieue américaine idyllique mais dans une espèce de caserne périphérique d’une capitale méditerranéenne pourrie. C’est peut-être pour cette raison que je comprenais bien l’abîme de sa solitude. Du reste, même si mes parents n’avaient pas divorcé, ils se comportaient depuis des mois comme s’ils étaient sur le point de le faire. Et je sentais que seule la rencontre avec un petit martien inoffensif, très doux, allait pouvoir effacer l’impression de nœud coulant dans laquelle je me sentais piégé. E.T. était une histoire juive ? Eh bien alors j’en faisais partie.
Tout à coup oncle Gianni a dit qu’il était si heureux que maman et moi soyons là cette année. Mon initiation au judaïsme. Il m’a assuré que dorénavant il ferait en sorte que nous ne manquions plus une réunion de famille.
« Viens. Je vais te montrer quelque chose. »
Sans retourner à l’intérieur, en passant par la terrasse, il m’a conduit à une autre fenêtre : elle donnait sur une pièce plus petite que la précédente, mais encore plus majestueuse par certains côtés ; elle était occupée par une grande table déjà dressée et chargée de bougies allumées, scintillante comme un autel.
« Voilà ce que signifie être juifs. »
Et il m’a semblé comprendre un instant qu’être juifs signifiait banqueter, faire bombance, s’empiffrer. Ce qui rendait encore plus alléchantes les chattes de première classe israéliennes que j’imaginais là en train de se déhancher comme des petits lapins de Playboy.
« Maintenant je vais te dire une chose sur laquelle je n’étais pas d’accord avec ton grand-père, et sur laquelle je m’obstine à ne pas être d’accord avec ta mère. Refuser tout ça ? À quoi ça rime ? Je veux dire, c’est une abjuration qui n’a pas de sens. Ça n’est pas la liberté, ça n’est pas un moyen d’être des citoyens du monde. Au contraire, c’est une forme de désertion. »
Alors tout a été clair.
Je venais d’être l’objet d’une tentative de recrutement. Très exactement. Ce monsieur voulait me faire ce que tante Nora avait fait à ma mère tant d’années plus tôt : un lavage de cerveau. Soudain tout prenait un sens : flatteries, causettes, chattes de première classe. Fred Astaire et Paul Simon, les touchantes réminiscences de mon grand-père et la promesse de m’emmener au stade, à Jérusalem, de m’impliquer dans n’importe quelles autres retrouvailles familiales prenaient un sens. Sans parler de la théâtralité hors de contrôle, de l’émotion, de l’indignation, de la camaraderie. Une façon de me gagner à la cause. L’objectif était simple : me séduire, m’émouvoir, m’enrôler avant qu’il ne soit trop tard. C’était parti d’une prise de position footballistique rien que pour arriver à une foi bien plus importante.
Voilà l’affaire très délicate dont il voulait discuter, entre quatre-z-yeux, à distance de sécurité de ma mère. Il avait un peu tourné autour du pot. Mais je n’avais pas confiance. Pourquoi aurais-je dû ? Je me rappelais comment il s’était débarrassé de la vieille folle. Ce type était un hypocrite né, un manipulateur, quelqu’un qui savait comment vous rouler.
« Après tout, tu es fils d’une Juive, m’a-t-il dit en me confirmant dans mes soupçons. Ce qui fait de toi un Juif à tous égards. Et un Juif ne peut qu’être tel, même s’il ne sait pas qu’il l’est, même s’il ne veut pas l’être. Surtout même – je pense à l’expérience de ton grand-père Guido et de ta mère – s’il ne veut pas l’être ! »
Les mots de papa me sont revenus à l’esprit : les Juifs n’aiment pas se mélanger. Et cette fois ils ont paru très menaçants. Je m’étais peut-être trompé en croyant que c’était ma mère qui avait quitté sa famille, avait congédié tante Nora et choisi de s’émanciper. Plus probablement elle avait été chassée à cause de mon père. Ou nous ou lui ! C’est ce qu’ils lui avaient dit en la mettant devant un choix. Et quelque chose d’analogue s’était passé avec mon grand-père quelques décennies plus tôt. Il avait essayé de la sauver de ce qu’oncle Gianni avait défini comme « le décor », mais après sa mort elle avait dû rentrer au bercail, dans l’attente qu’un autre homme l’emmène avec lui, loin, le plus loin possible d’ici, de ces gens-là.
J’ai cherché mon père des yeux et je l’ai déniché dans un coin. Il avait l’air circonspect et embarrassé. Je percevais le poids d’une gêne, d’un ressentiment. Voilà ce que c’était : ils avaient essayé de le mettre dehors, de l’expulser de la vie de ma mère. De quelle autre façon aurait-il dû réagir, lui, sinon en l’emmenant avec lui ? C’était pour ça que nous vivions tellement isolés ? Nous devions nous protéger mutuellement ? C’était un des grands secrets dont ils voulaient me préserver et pour lequel ils m’avaient gardé en cage pendant tant d’années ? La raison pour laquelle nous sortions si peu et ne voyions personne ? Pour laquelle nous étions trois inadaptés ? De peur qu’ils arrivent jusqu’à moi ? Oui, mais alors pourquoi m’amener ici, dans la tanière du loup ? Ma mère s’était peut-être repentie ? Maintenant que sa crise conjugale dégénérait, maintenant que le désastre économique était devenu ingérable elle s’était repentie de son choix ?
Bref, tout recommençait, sauf que cette fois c’était moi qu’ils visaient. La plus jeune recrue. Mon père leur avait enlevé ma mère ? Eh bien ils allaient m’enlever à eux. Œil pour œil. Oncle Gianni avait parlé d’un tas de gens dont je n’avais jamais entendu le nom, mais pas une seule allusion à papa ; il m’avait posé beaucoup de questions sur ma vie, mais pas une ne concernait celui qui avait contribué à me mettre au monde.
C’était comme si oncle Gianni, à force de s’interroger sur ce que signifiait être juif, avait supprimé, effacé de son horizon quiconque ne l’était pas. C’était ainsi que raisonnaient les Juifs ? Ainsi qu’ils agissaient ? C’était ainsi que raisonnait et agissait le frère cadet de tante Nora et de mon grand-père Guido ? S’il décidait que vous lui apparteniez, que vous étiez des siens, il ne vous lâchait plus. Autrement c’était comme si vous n’aviez jamais existé.
Ce n’était pas une religion, c’était une putain de secte. Et l’ennui c’était que j’étais trop petit, trop faible et inexpérimenté pour ne pas me laisser attirer. Tout ce qui m’entourait contribuait à me faire sentir comme un mortel accueilli à la table des dieux. Bien que j’aie compris moins de la moitié de ce qu’il m’avait dit, je n’étais pas resté insensible à ses flatteries et à son enthousiasme. La fascination de la diversité revendiquée, de l’appartenance exclusive. L’attrait du clan. L’orgueil du partage. Et l’argent, certes. Pourquoi le nier ? La promesse de voyages exotiques, d’une place dans la tribune au stade, d’une maison somptueuse comme celle-là, d’une vie enfin pleine, riche de possibilités. Oncle Gianni avait eu l’habileté d’attirer avec la perspective de faire partie d’une famille nombreuse et prospère un gamin qui devait en gérer une asphyxiée, en conflit perpétuel, accablée de difficultés financières. Quel combat inégal. Tout ça était attirant, oui, mais aussi très menaçant. Assez pour me pousser à rejeter mon père ? À le trahir en laissant mon ancienne vie pour la nouvelle ? Sûrement pas, ou du moins pas encore.
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