La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 31 sur 34

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La faute

Chapitre 5

 

Que nous étions faits l’un pour l’autre, je m’en étais rendu compte immédiatement. Un jour la prof d’italien avait interrompu l’appel et, plus surprise qu’irritée, elle avait levé les yeux du registre.

« Montenuovo est là ? Federico Montenuovo ? »

Je l’avais vu bondir sur ses pieds d’un air martial.

J’étais dans cette nouvelle école depuis un an, lui venait d’y arriver de Dieu sait où. Pour une raison quelconque, comme moi et comme Sofia, il avait dû s’abriter dans ce refuge pour fils à papa.

« C’est toi, Montenuovo ?

– C’est moi, madame. »

Il parlait de cette façon à la fois affectée et traînante très à la mode dans notre lycée, une diction vaguement indolente qui semblait imiter certaines parodies d’aristocrates de comédie.

« Si ça ne t’ennuie pas je préférerais que tu m’appelles professeur.

– Pensez donc. Ça ne m’ennuie pas du tout. »

S’il s’était agi d’un autre professeur, nous nous serions déjà laissés aller à l’hilarité la plus déchaînée ; comme c’était Mme Germani, personne n’avait osé.

« Tu es nouveau ?

– Très nouveau. »

Encore une fois nous avons eu du mal à ne pas éclater de rire.

« Écoute, Montenuovo, il y a un problème.

– Vraiment ?

– Un imbécile a effacé une partie de ton nom dans le registre de classe. »

Alors je l’avais vue rougir : d’embarras ou d’irritation, c’était difficile à déterminer, ses joues déjà assez colorées étaient devenues vermeilles comme des pommes Stark. Sa main torturait une touffe de cheveux d’un blond cuivré comme si elle cherchait le courage de l’arracher.

« C’est assez grave, tu sais. Donne-moi au moins ton nom entier. Pour que nous puissions le rétablir.

– Ce n’est pas nécessaire.

– Bien sûr que si. J’exige de savoir ton nom, tout de suite.

– Federico Montenuovo di Cannelunga.

– Voilà, quelqu’un a effacé di Cannelunga, tu as une idée de qui ce peut être ?

– Oui, bien sûr », avait-il répondu avec la promptitude du délateur qui s’apprête à tout déballer, en commençant par la liste détaillée des conspirateurs.

« Et tu peux aussi nous le dire ? »

Le professeur Germani était la seule enseignante de ce lycée riche et dévalué qui bénéficiait de notre respect ; en raison de deux facteurs voisins et complémentaires : son attitude méprisante et son origine sociale. Tout bien réfléchi, surtout cette dernière : sa coiffure toujours impeccable et ses foulards Hermès noués autour du cou prouvaient qu’elle n’enseignait pas pour gagner sa vie ; du reste, à en juger par ses cours, d’un ennui criminel, j’exclus qu’elle l’ait fait par vocation. Bien qu’honnêtement équitables, ses interrogations se distinguaient par une sévérité exemplaire. Incroyable que quelqu’un ait osé gribouiller sur le registre de l’appel.

« C’est moi.

– Toi ? Mais tu es fou. Tu as idée d’à quel point c’est grave ? C’est un document public. »

Pour une fois elle semblait plus amusée qu’en colère. Quelque chose me dit qu’au fond elle-même était touchée par la hardiesse de son jeune interlocuteur, non exempte d’un air un peu égaré et contrit.

« J’en suis vraiment navré.

– Je peux te demander au moins pourquoi tu l’as fait ?

– C’est trop long.

– Trop long à expliquer ?

– Non, je parle de mon nom. Il est trop long et il est ridicule. »

Alors les rires ont explosé, tellement incontrôlables qu’ils ont entraîné notre très digne enseignante.

Lui seul, le coupable, était resté sérieux, et pas parce qu’il était embarrassé, du moins il ne le paraissait pas, mais en raison d’une sorte de perplexité croissante. Un mètre quatre-vingt-dix, quelques kilos de trop, glabre, affecté d’une légère lordose, il portait un pantalon de coton à pinces, une chemise bleue et des Timberland déformés. Il n’était pas le seul dans la classe à s’exprimer de cette façon, mais il paraissait être l’unique à le faire sans affectation, comme s’il ne pouvait pas parler autrement.

En le voyant là debout, l’air ébahi, il était impossible de ne pas l’interroger sur les raisons de sa bravade. Si son intention avait été de nettoyer son nom de sa désagréable allure aristocrate elle en avait pris un coup : l’idée de génie avait obtenu des effets paradoxaux, en net contraste avec le sous-entendu qui avait dû la lui inspirer.

Ce n’est pas un hasard si à partir de ce jour-là tout le monde (y compris certains professeurs) s’est mis à l’appeler Baron. Un titre qui même s’il convenait à son attitude ironique et joviale avait dû l’agacer. Par ailleurs, qu’il sache s’y prendre avec les gens presque malgré lui* était confirmé par le traitement indulgent que lui réservait le professeur Germani. Fruit d’une éducation impeccable et d’une amabilité congénitale, il semblait fait pour attirer les autres. Rien n’était plus facile que de l’aimer.

Personne par la suite n’avait plus osé faire allusion à son geste insensé du début ni à lui demander des explications. J’avoue que pour ma part ne pas l’affronter directement, le mettre entre parenthèses s’était révélé un peu plus compliqué. Tout en ne sachant pas quelle obscure lubie le lui avait suggéré, je pensais que derrière un geste pareil devait se cacher quelque chose de beaucoup moins anodin que de la simple bizarrerie : un secret, un malaise profond, une fêlure. Bref, le genre de trouble dont je connaissais les revers méphitiques.

Étant donnés le naturel et la rapidité avec lesquels nous sommes devenus amis, je suis porté à penser que Federico a éprouvé à mon égard quelque chose d’analogue. Manifestement, même sans l’introspection nécessaire pour le discerner, il était suffisamment sensible pour avoir reconnu en moi un pair ou, si vous préférez, un frère d’infortune. Je n’ai pas d’autres éléments pour expliquer une association on ne peut plus mal assortie. Disons qu’il était la personne qu’il fallait pour gérer mes réticences ombrageuses, et que moi je n’avais pas de raisons de lui reprocher ses nombreuses relations mondaines. Du reste, je ne peux pas cacher que j’ai profité de ses bonnes manières pour corriger les miennes. Sans le vouloir, par son seul exemple, Federico m’a enseigné les rudiments de ce qui dans ce milieu était considéré comme la bonne éducation. À force de le fréquenter j’avais appris à éviter les énormités pour lesquelles on pouvait être cruellement jugé. Pour se présenter à quelqu’un il suffisait de dire son propre nom : attention à ne pas dire « enchanté ». Il était tout aussi déplacé de souhaiter bon appétit à ses compagnons de table. Si vous pouviez traiter vos compagnes avec négligence, leur mère, elle, bénéficiait des gestes imposés par la galanterie du XIXe siècle : devant une porte, la laisser passer la première, bondir sur ses pieds quand elle entrait dans une pièce ou s’apprêtait à s’asseoir à table. En outre, Federico savait comment pratiquer le baisemain, comment porter un smoking sans ressembler à un serveur, comment préparer un daïquiri exquis. Reste d’un monde déjà dans un certain état de décomposition, il était la vedette de nombreuses fêtes auxquelles quelqu’un comme moi n’aurait jamais eu accès. Il arrivait souvent en classe dans un état lamentable, et je découvrais qu’il avait fêté jusqu’au petit matin le mariage, dont on avait beaucoup parlé dans les magazines, entre la fille du célèbre entrepreneur et le rejeton d’une vieille famille de l’aristocratie noire. De manière plus générale, en dehors des privilèges mondains dont il jouissait et de ses façons irréprochables on pouvait aussi apprendre de Federico l’art d’être au monde. Bien que son origine sociale le mette en contact avec des personnalités éminentes, il se gardait bien d’en faire étalage. Au contraire, il parlait toujours de lui et de sa vie sur un ton ironique de vague dénigrement.

Si je ne pouvais pas éviter de l’appeler le Baron, comme tous les autres, lui m’avait surnommé « Professeur », « eh, prof », prononcé de cette voix chaude et amusée. J’imagine que j’avais gagné ce titre grâce au sentiment d’infériorité qu’il éprouvait devant mes résultats scolaires bien meilleurs que les siens, mais aussi à son admiration pour mes prouesses guitaristiques de plus en plus fatiguées, qu’il tendait à préférer à mes récentes velléités littéraires. À propos de musique, qui a été en partie un lien entre nous, ses goûts étaient décidément moins sectaires que les miens, et pour ainsi dire plus authentiques. Son amour immodéré de la soul – surtout Etta James et Sam Cooke – l’amenait souvent, même s’il chantait comme une casserole, à entonner à gorge déployée At Last ou A Change is Gonna Come sans crainte de casser les pieds à l’assistance.

Quoi qu’il en soit Federico non plus n’appartenait pas du tout à ce monde où il jouait le rôle de l’outsider : son père était un vieux monsieur désœuvré qui pendant des années avait été ambassadeur d’Autriche auprès du Saint-Siège. Quant à sa mère, descendante d’une famille hongroise vaguement apparentée aux Habsbourg, elle avait échappé d’un cheveu aux purges communistes, cachée dans l’autocar de l’équipe nationale hongroise de foot pendant le transfert fratricide contre l’Autriche. Considérant ses origines, je n’étais pas surpris que Federico ne manque jamais la messe du lundi matin, désertée par presque tous mes autres camarades. En mécréant que j’étais, et en tant que tel peu enclin à supporter les contradictions auxquelles la religion contraint le fidèle, je m’étonnais que Federico puisse concilier sa dévotion avec un style de vie aussi hédoniste. Quand je m’amusais à le scandaliser avec une de mes sorties athées il me disait : « Ah, prof, je te prie de ne pas jouer au communiste ! »

Son intérêt pour les filles n’était pas moins fort que celui que montrait n’importe quel autre de nos contemporains de stricte obédience hétérosexuelle. Dommage que son comportement excessivement galant, enclin à la suavité inconsistante, en ait fait une proie sexuellement ambiguë. Il n’y avait pas une fille qui ne soit disposée à devenir instantanément son amie, mais celles qui désiraient aller plus loin étaient vraiment rares. Il y avait quelque chose de l’éphèbe dans ses joues glabres et rubicondes, et dans les manières de curé qu’il prenait en classe ou en société. Par ailleurs, malgré le prestige dont jouissait sa famille, sa situation économique n’avait rien de prospère. En résumé Federico Montenuovo di Cannelunga, avec sa bonne place dans le Gotha, ses illustres aïeux, son éducation irréprochable, était tout sauf le célibataire le plus convoité. Considérant ses très mauvais résultats scolaires, son manque d’aptitudes professionnelles ou universitaires, son absence de vocations et sa paresse extrême, à moins de suivre les traces paternelles et s’enterrer dans une ambassade jusqu’à la fin de sa vie, Federico n’avait pas les qualités indispensables pour entreprendre une carrière qui lui garantisse les moyens de mener une existence à la hauteur de ses goûts raffinés et de ses habitudes ataviques de caste. Il parlait couramment plusieurs langues, mais ne connaissait la grammaire et la syntaxe d’aucune (même pas de l’italien, je le crains). Comment se faire un chemin dans la vie ? Dans une autre période historique, peut-être aurait-il pu viser quelque bon parti, mais malheureusement il était révolu le temps où une riche jeune fille bourgeoise était disposée à épouser un fainéant rien que parce qu’il avait un titre.

La seule propriété survivante du patrimoine considérable joyeusement dilapidé par les aïeux de Federico pendant les deux derniers siècles était le domaine dans la campagne de la Maremma où nous nous rendions Sofia et moi. Entouré d’hectares de vignes et d’oliviers il s’étendait sur le versant d’un coteau face à la côte. La maison coloniale et ses dépendances recouvertes d’un épais manteau de plantes grimpantes formaient grâce à la tonnelle qui les réunissait une structure multicolore, une espèce de H allongé, qui vu d’en haut aurait pu apparaître comme une installation d’artiste contemporain. Par matins clairs, des fenêtres du deuxième étage on apercevait la mer. En voyant le vaste domaine accueillant au comble de sa splendeur on avait du mal à croire que cette merveille était menacée par des hypothèques impitoyables.

J’ai garé la voiture à l’abri d’un auvent rustique. Sofia et moi étions doublement en retard. Les autres étaient là depuis la veille dans l’après-midi. J’avais remis mon départ au dimanche matin en promettant à Federico que nous arriverions assez tôt pour pouvoir nous joindre au groupe, impatient, avait-il dit, d’arriver à la plage le plus tôt possible. Nous sommes arrivés pour le déjeuner.

Sofia était furieuse. Son irritation pour ce retard lui avait fourni un prétexte pour manifester un mécontentement qui grandissait depuis des semaines de façon vague mais implacable. Tout bien réfléchi, Sofia ne me montrait qu’un échantillon de ce que d’autres femmes par la suite allaient exprimer avec des arguments plus matures et circonstanciés : j’étais un partenaire décevant. Mais il faut s’entendre sur cette question de déception. Je me rends bien compte qu’il vaudrait mieux surseoir à certaines questions épineuses : chaque cas est un cas à part. Mais laissez-moi vous dire, au risque de généraliser et de heurter la sensibilité de quelqu’un, qu’il n’y a pas de femme que j’ai fréquentée depuis qui tôt ou tard n’ait pas senti le besoin de m’expliquer en long et en large quelle erreur ç’avait été de s’investir dans une liaison avec un homme tel que moi. S’il est vrai, comme le pensait Flaubert, que les femmes sont toujours à la recherche de l’éternel époux, je peux dire que, lors de mes premiers pas maladroits dans le monde magique des relations adultes, je donnais déjà la preuve de combien il était difficile pour moi d’incarner un idéal romantique aussi exigeant. Sofia a été la première à me le montrer. Du reste, à une fille de sa catégorie – exigeante, gâtée, en proie à des fureurs extrêmes – on pouvait tout demander sauf de se contenter de quelque chose. Je ne cherche pas à fuir mes responsabilités, même si, bon, nous étions si jeunes.

En tout cas, pendant que nous y sommes, disons que son mécontentement se résumait dans la question : qu’était devenu l’audacieux condottiere qui, mettant en danger son parcours scolaire irréprochable, avait osé défier un proviseur puissant et vindicatif ? Je crains que cette prouesse n’ait favorisé un malentendu très commun chez les âmes telles que la sienne, enclines à établir une relation entre sensibilité morale et désobéissance civile, l’entraînant à considérer que j’étais tenu de partager ses intolérances envers le statu quo : à savoir, le monde asphyxiant, laxiste et privilégié dont nous étions le produit. Malheureusement pour elle il n’en était rien. Si j’ai déjà pu déclarer ma modeste conscience politique je ne me suis pas assez étendu sur mon profond désir de profiter de l’aisance dont j’avais bénéficié dans des circonstances rocambolesques. Ce n’était pas ma faute si Sofia appartenait à ce genre d’individus convaincus que la vocation artistique, par sa nature même, oblige celui qui paraît prêt à lui consacrer sa vie à éviter toute diversion hédoniste et à se jeter dans l’arène. Elle si ouverte au monde aurait peut-être fini par me pardonner, bien qu’en la désapprouvant, ma réclusion hautaine dans ma tour d’ivoire. Tout, en fin de compte, mais pas la fréquentation de certains débauchés ramollis. En outre, qui sait pourquoi, elle jugeait qu’embrasser une profession intellectuelle signifiait se charger des souffrances du monde et s’engager, sinon à les adoucir, du moins à les dénoncer. Ce n’est pas un hasard si elle aussi, comme oncle Gianni, s’était sentie en droit de chercher la petite bête dans mon récit. Encore plus indifférente que moi à la réputation des Juifs, Sofia avait concentré ses remarques polémiques sur la nature mesquine du protagoniste. « Qui se conduit de cette façon ? » m’avait-elle dit en me rendant avec grossièreté l’exemplaire de la revue contenant le texte que je lui avais amoureusement dédicacé. J’avais essayé de me disculper : « Un amoureux pathologique ? » « À la rigueur un salaud de collaborateur, avait-elle répliqué. Qui fait ses classes de facho. »

En tout cas, ce qu’elle ne réussissait vraiment pas à avaler c’était la compagnie que je lui avais infligée. Elle n’exécrait pas moins nos abus d’alcool que le cynisme et la férocité avec lesquels nous nous tournions mutuellement en dérision. Quant à Federico, Sofia n’était pas insensible à la sympathie qu’il était capable d’inspirer chez les filles. Tout en le méprisant, elle l’aimait bien. Mais les autres ? Que dire des autres ? Une bande d’indolents sans idéal, ni caractère ni rigueur. Ce n’était pas le genre de personnes avec qui elle aurait voulu passer le week-end, ce n’étaient pas les amis auxquels elle s’attendait de la part de son compagnon. J’imagine que me voir à l’aise parmi eux n’a servi qu’à me dévaluer encore davantage et à offrir des prétextes à sa déception grandissante.

Quant à moi, j’étais conscient que le seul reproche à lui faire ne pouvait pas être formulé : à quoi bon l’accuser de ne pas être Francesca ? Ceci dit, et bien qu’il s’agisse d’un obstacle insurmontable, je n’avais pas d’autre raison de me plaindre. Surtout pas du sexe : ni elle ni moi n’en avions jamais assez. D’accord, c’était bizarre qu’une fille naturellement portée à s’exprimer, à donner son avis sur tout, fasse preuve dans les moments d’intimité d’un laconisme et d’une discrétion proches du solipsisme. Quelqu’un à ma place aurait peut-être jugé ce comportement érotique offensant (c’était moi, certes, mais d’après son attitude ç’aurait pu être n’importe qui d’autre). Je lui avais dit une fois : « Tu te rends compte que tu te sers de moi comme d’un vibromasseur ? » Elle s’était indignée : « Tu te rends compte de combien tu peux être vulgaire et offensant ? »

Loin de m’ennuyer, son comportement au lit m’excitait. On dit que le mieux est de partager le plaisir. Notre entente était de nature diamétralement opposée : nous demandions à l’autre tout le plaisir dont nous avions besoin sans nous préoccuper de le rendre. Une syntonie fondée sur l’autarcie, un équilibre précaire, vaguement onaniste, mais finalement satisfaisant pour tous les deux. Ma chambre était le théâtre de rencontres quotidiennes. Profitant des absences d’oncle Gianni et grâce à Washington, qui habitué depuis des années au priapisme de son employeur s’était révélé la combinaison parfaite d’entremetteur et de Leporello, nous ne risquions pas d’être dérangés.

Dieu sait comme j’aurais voulu qu’après le sexe elle respecte la consigne du silence. Douche, café, une ou deux cigarettes et revoilà la pasionaria de toujours. Le nombre de causes pour lesquelles elle était prête à se dépenser ne cessait pas de m’étonner. Son indignation ne connaissait pas de répit, sa haine ne reculait devant rien. Elle passait avec désinvolture des invectives contre les ennemis institutionnels (Craxi, Mitterrand, Thatcher, Reagan, les Afrikanders, le Likoud, le Sénat américain), aux petits cas d’injustice ordinaire. Elle m’a demandé une fois pourquoi je tutoyais Washington.

« Bah, je l’ai toujours fait. Et en tout cas il me semble que ça t’embête plus que ça ne l’embête.

– Je ne crois pas qu’il soit en mesure de protester.

– Ou peut-être il s’en contrefiche.

– Ne fais pas semblant de ne pas comprendre.

– Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?

– Le déséquilibre manifeste : lui te vouvoie et tu le tutoies ; lui est un adulte, un travailleur exploité et toi…

– Et moi, bien sûr, l’exploiteur fainéant. »

Je m’employais depuis à ne pas m’adresser à Washington devant Sofia. Le vouvoyer comme ça, de but en blanc, m’aurait semblé un comportement bizarre au point de pouvoir être mal interprété.

Bref, je crains d’avoir menti quelques lignes plus haut : sexe mis à part, moi aussi j’avais plus d’une raison d’être mécontent de Sofia.

Pour en revenir à ce matin-là, j’étais soulagé que durant le voyage Sofia, visiblement offensée, n’ait pas ouvert la bouche. Je n’avais aucune envie de m’embarquer dans une de nos disputes. Et dire que d’habitude j’aimais bien passer le week-end chez Federico. Ce jour-là, non. J’étais à plat. Plusieurs facteurs contribuaient à mon humeur sombre : les frictions avec oncle Gianni et Sofia, la menace de Federico de nous emmener pique-niquer sur la plage, mais surtout je ne parvenais pas à me débarrasser du trouble provoqué par l’apparition de ma mère. Depuis quelques mois désormais, à peu près depuis que, devenu majeur, j’avais touché son assurance, elle avait pris l’habitude de me rendre visite à la première occasion venue. Comme toutes les natures repliées sur elles-mêmes et maniaques, je me demandais si l’obstination de mon esprit à voir ce qui n’existait plus avait une signification prophétique.

« Finalement, merde », a hurlé Federico en venant à notre rencontre dans l’allée de gravier qui mène au patio.

Pour me disculper j’ai accusé mon pauvre réveil : il n’avait pas sonné.

« Ah, prof, tu ne sais même pas comment est fait un réveil. »

En m’ignorant, mais pour rire, Federico a couru prendre Sofia dans ses bras à sa façon théâtrale. Bien qu’il ne fasse pas tellement chaud, mon ami portait un bermuda beige et une casquette de base-ball. Il avait le front et les mollets rougis par les premiers bains de soleil de la saison.

« Vous êtes arrivés juste à temps. Nous allions partir.

– Ne me dis pas que vous nous avez attendus.

– Mais non, voyons, ces fainéants viennent de finir leur petit déjeuner. L’ambiance est du genre Délivrance. » Ils étaient tous là autour de la grande table en pierre, devant les restes du petit déjeuner. L’eau de la piscine était douce et immobile telle une écharpe de soie.

« Heureusement que vous avez pris votre temps, a commenté une fille. Voilà des heures que le Baron meurt d’envie de nous emmener sur une certaine plage. D’après ce que j’ai compris, une petite marche forcée nous attend. »

Celle qui venait de me parler s’appelait Lavinia. Je n’étais pas surpris par son défaitisme : dans notre bande, l’indolence était à l’ordre du jour, surtout parmi la gent féminine. Jamais d’élan, de simple désir de participer ; toujours dans cet état de catalepsie qui les poussait à décliner toute proposition enthousiaste. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait d’une habitude très répandue parmi les filles de ce milieu : une pose qui prenait la forme d’une attitude revêche accompagnée de l’attirail habituel de récriminations et de bouderies. C’était dans ces moments-là que je comprenais le malaise de Sofia : si l’impression que lui faisaient mes amis ressemblait à l’irritation que m’inspiraient ces filles, eh bien il n’y avait pas de quoi se réjouir. À les écouter, à les entendre parler, on aurait dit que la grande bataille pour la parité sexuelle engagée des décennies plus tôt par leurs mères et portée par leurs sœurs aînées à un degré important de conscience identitaire avait subi un brusque coup d’arrêt. Leurs désirs, que du reste elles avaient du mal à exprimer, étaient conformistes et régressifs. Comme si elles venaient à peine de sortir des ténèbres de l’après-guerre, animées d’une soif d’ordre, de discipline et de décorum. Qui sait si leurs prénoms, Lavinia, Flavia, Lucrezia, n’étaient pas un hommage inconscient aux matrones romaines qui des millénaires plus tôt avaient fourni une contribution essentielle à la prospérité à la fois machiste et matriarcale. Est-ce pour cette raison qu’au lieu de se préoccuper de la direction à imprimer à leurs études supérieures pour se faire une place dans la vie, elles étaient toujours en train de discuter de femmes de ménage efficaces, agencement de table, maisons de vacances, design d’intérieur, massages, régimes amaigrissants, dans un destin déjà écrit d’épouses et de mères ? Fausses blondes, menues, tenue recherchée voire androgyne, elles représentaient un néo-puritanisme déplacé et anti-historique. Comme disait Federico, coucher avec elles était une putain de discipline olympique. Soudain, dans ce milieu, la virginité – le châtiment le plus inhumain qu’un individu au sommet de sa capacité sexuelle puisse infliger à lui-même et aux autres – était de nouveau élevée au rang de valeur. On se demande si Sofia n’utilisait pas sa désinhibition comme énième démonstration, un acte d’accusation adressé à la pruderie de ses camarades.

Lavinia était avec le type le plus pomponné, occupé à caresser son épaule nue. Il a suffi à celui-ci de me voir traîner en haletant pour me lancer un de ses regards chargés de dérision satisfaite.

Je sais d’expérience qu’introduire un personnage in extremis peut exposer un récit à une chute de tension soudaine qu’un narrateur expérimenté ferait bien d’éviter. Avec Patrizio Airoldi – c’était son nom – je crains de devoir prendre le risque. Je suis sûr qu’en temps voulu l’épilogue imminent de cette histoire, auquel le héros en question fournira une contribution essentielle, pourra donner un sens rétroactif au portrait que je m’apprête à faire de lui.

Patrizio était celui de mes amis que Sofia détestait le plus ardemment. Pour affronter ses fréquentes provocations elle était prête à déployer l’orgueil aristocratique qu’elle mettait généralement de côté. Ainsi, selon les circonstances elle pouvait le traiter de mufle, de parvenu, de pedzouille ou de nouveau riche de mes deux, toujours sur ce ton exaspéré que lui provoquait toute forme de goujaterie masculine. Le tout était rendu encore plus pénible par le fait que Patrizio était visiblement amoureux d’elle et qu’il avait du mal à comprendre qu’une nana de son rang au lieu d’être avec lui couchait avec moi. Et comme au fond de lui il était convaincu d’avoir ce qu’il fallait pour aspirer à une conquête qui lui était interdite, il vivait les refus obstinés et méprisants de Sofia non seulement comme une injustice incompréhensible mais aussi, par certains côtés, comme le plus absurde des outrages. Patrizio était le genre de personne qui bénéficie d’une situation matérielle confortable et a des difficultés à accepter l’idée, si naturelle pour nous tous, que la réalité ne coïncide pas toujours avec nos désirs.

Fils unique d’un torréfacteur de café qui avait colonisé la moitié des bars d’Italie avec un mélange moyen et bon marché provenant surtout du Honduras, Patrizio était le représentant typique d’un monde consacré au culte des montres de marque et des voitures de sport ; une idolâtrie qui s’exprimait chez lui par un gaspillage compulsif que son père finançait sans sourciller. Laissez-moi vous dire que ce n’est que face à des types comme Patrizio (mon école en était pleine) que les ardeurs socialistes de mes parents, auxquelles je n’avais jamais trop prêté foi, ont finalement acquis une logique.

Cependant les accessoires coûteux qu’il exhibait n’étaient certainement pas la première chose que l’on remarquait chez lui mais bien ses cheveux, transformés eux aussi en objets par les soins auxquels il les soumettait. Et je ne parle pas seulement de la détestable habitude de les modeler avec des quantités considérables de gel, mais aussi de la peur de les perdre qui le poussait à les frictionner tous les matins avec un onguent d’un prix astronomique, à l’efficacité discutable et à l’odeur pestilentielle. Ce n’était d’ailleurs pas le seul produit de beauté dont il abusait. À en juger d’après l’éclat étincelant de son front et de ses pommettes saillantes il était clair que Patrizio devait disposer d’une assez belle collection de crèmes hydratantes, alors apanage exclusif de la cosmétologie féminine. L’apparition dans le circuit des soi-disant métrosexuels était encore à venir. Patrizio en a été l’héroïque précurseur. On aurait envie de dire que le seul trait d’authenticité dans une telle démonstration d’artifices était assuré par ses yeux : noirs, surmontés de sourcils soyeux aile de corbeau, non dénués de vivacité et d’intelligence, ils avaient la qualité rare d’exprimer de la façon la plus franche tout le désenchantement dont Patrizio était capable. Et nous parlons d’un sentiment qui ressortait de chaque commentaire salace et désagréable, chaque clin d’œil malveillant, chaque geste suffisant et discriminatoire. Il savait qu’il était désagréable et il s’y complaisait. Il est probable que de nos jours un type comme Patrizio n’aurait pas la vie facile dans la soi-disant société : ses injures classistes, ses doubles sens grossiers, son homophobie affichée trouveraient difficilement l’indulgence que nous étions prêts à lui accorder. Ce que l’on disait sur son compte n’était pas moins cynique que les insinuations qu’il avait coutume de faire au sujet des autres. Il paraît qu’il investissait dans les putes une grosse partie de son abondant argent de poche. Il se vantait (et il en riait volontiers) d’être un des garçons les plus massés de Rome : ça n’est pas donné à tout le monde, disait-il, de passer une bonne partie de la journée en peignoir blanc et babouches. Si le sauna était son royaume, les endroits à la mode (Open Gate, Gilda, Jackie O’) lui servaient de réserves de chasse. Du reste, il suffisait de bavarder un peu avec lui pour comprendre que c’était un obsédé sexuel. Ce n’était pas un hasard si après m’avoir ignoré pendant des années il m’avait choisi depuis que j’étais avec Sofia comme objet privilégié de ses provocations odieuses. Il m’avait demandé une fois : « C’est vrai que la princesse au petit pois aime bien le broute-minou ? » Seule la lâcheté, déguisée en indulgence condescendante, peut expliquer pourquoi je ne lui ai pas sauté à la gorge pour lui faire ravaler cet horrible commentaire. Je n’avais rien trouvé de mieux que d’aller me plaindre auprès de Federico : pourquoi diable s’obstinait-il à nous infliger la compagnie de ce fils de pute ? « Mais qui, Patrizio ? Vraiment, il t’ennuie ? Moi, je le trouve sympathique. Salaud, il l’est, mais il est aussi très sympathique. Tu sais, prof, je ne te croyais pas aussi bien-pensant ni aussi susceptible. »

Je savais au fond de moi que le Baron avait raison. Patrizio était plus inoffensif qu’il ne voulait le paraître. Et en fait ses invectives étaient plus auto-dégradantes qu’offensantes. La vérité c’est que je redoutais ses regards qui semblaient lire en vous et vous mettre sur la sellette. Le bruit courait, avait poursuivi Federico, que dans son enfance Patrizio avait surpris sa mère au lit avec le frère de son père, autrement dit son oncle. « Shakespearien, cher professeur ! » J’imagine que pour les maigres rudiments freudiens dont disposait Federico c’était suffisant pour tout justifier : cynisme, mauvaise conscience, et surtout certaines plaisanteries inadmissibles. Ayant derrière moi un traumatisme bien plus substantiel, une affaire que par ailleurs je m’étais imposé de n’avouer à personne, j’avais trouvé cette défense d’office maladroite et, comme aurait dit oncle Gianni dans son jargon juridique, irrecevable. Mais qu’y faire ? Patrizio était toujours là, il faisait partie de la compagnie. Il fallait se faire une raison.

C’est pourquoi je ne me suis pas trop soucié du regard railleur qu’il m’avait adressé. La routine.

Après avoir laissé nos valises dans la chambre et enfilé nos maillots Sofia et moi avons rejoint les autres qui étaient déjà autour de la piscine armés de lunettes de soleil, sacs et gourdes.

Une fois sortis du domaine de Federico, et au-delà de la grand route, le chemin de la mer était un sentier qui traversait une pinède dense. À en juger par l’humidité qui imprégnait les troncs, les feuilles, la terre, on aurait dit que toute l’eau qui était tombée les dernières semaines s’était concentrée là, dans l’immense crypte naturelle plongée dans la pénombre dorée de ce début d’après-midi. L’air était tiède. Des haies de bruyère et de chèvrefeuille émanait une senteur d’été commençant. Pénétrer plus avant dans les fourrés, de plus en plus denses et menaçants à chaque pas, signifiait s’abandonner à la grâce de Dieu. Soudain, les contrariétés évidentes qui avaient rendu la matinée déprimante – le fantôme de ma mère, les frictions avec oncle Gianni, la bouderie de Sofia, sans parler de ma migraine – avaient laissé la place à une vague sensation de sérénité apportée par la nature. Il y avait quelque chose de majestueux dans le silence violé par nos pas prudents. On pouvait difficilement croire que dans une centaine de mètres, comme Federico ne cessait de nous l’annoncer, cette semi-obscurité de couvent allait disparaître. Alors le paysage allait changer radicalement, et avec lui la lumière, pour nous catapulter dans la clairière isolée et étincelante adossée à la mer, ce maquis dont notre guide chantait les louanges et nous annonçait les mille merveilles. Était-ce à cause de ma vieille aversion pour les distractions balnéaires, ou des pressentiments dont cette journée était tellement chargée, ou de cette compagnie qui ne m’avait jamais paru plus agaçante, ou encore de la constatation que rien ne pouvait être plus rassérénant que l’endroit où nous nous trouvions, le fait est que je ne rêvais que d’une chose : que cette forêt ne finisse jamais, comme dans les contes de fées.

Il s’est produit alors quelque chose d’encore plus insolite. Nous marchions depuis plus d’une demi-heure quand à la vue du filet bleu foncé incisé dans le réseau brun du maquis la joie m’a saisi, exactement là, en plein sternum : une réaction pas vraiment étonnante si elle ne s’était pas accompagnée d’un inexplicable sentiment de culpabilité. J’ai ralenti pour laisser à cette sensation le temps d’atteindre la plénitude qu’elle semblait précéder et annoncer. J’ai laissé les autres me dépasser, arriver les premiers à la terre promise. La vérité c’est que j’aurais voulu être seul. Leur expression de soulagement et d’émerveillement m’a agacé, comme s’ils s’interposaient entre moi et quelque ineffable vérité qui exigeait le silence, le respect et la concentration.

« Qu’est-ce que je vous avais dit, pauvres cons ? Un paradis », exultait Federico. « J’ai l’impression que le prof est déjà fatigué. Trop de branlette, commentait Patrizio. Allons, professeur, un dernier effort. Nous sommes presque arrivés. »

C’est avec réticence que j’ai laissé la forêt à ses broussailles, comme si je craignais qu’une fois sorti, cette impression dont j’avais du mal à venir à bout puisse s’évanouir avant de m’avoir révélé sa nature mystérieuse. Quelque chose me disait que son secret était gardé par les arbres séculaires de la pinède. Hélas, j’avais vu juste. Un pas au-delà du maquis, à la lumière du soleil, et la joie avait disparu, et avec elle le sentiment de culpabilité. Mais pas cette piqûre de curiosité insatisfaite que même la beauté toute neuve du paysage qui s’ouvrait devant nous à perte de vue n’a pas réussi à apaiser. À ce stade, la mer était à portée de main, encore que distante. La langue de terre qui nous séparait de la plage paraissait peu sûre, parsemée comme elle l’était de roseaux, de dunes, de trous d’eau, comme si nous étions sur le point d’affronter un marais à peine asséché.

Patrizio faisait une nouvelle tentative. Il venait d’aborder Sofia. Tous les deux, à quelques mètres devant moi, pieds nus et chaussures à la main, s’étaient mis à bavarder. J’ai imaginé qu’il avait trouvé de nouveaux arguments pour m’exécuter. C’est curieux comme ça m’importait peu.

« Autrefois nous venions toujours à bicyclette, disait Federico. C’est un de ces endroits tellement difficiles d’accès qui reste toujours le même, désolé, préservé, même à la mi-août. »

À peine Federico avait-il dit ces mots, à quelques pas du point où la partie marécageuse de la côte devient la plage proprement dite, avec son sable farineux couleur biscuit et la muraille de rochers qui la délimitaient en l’isolant du monde, que tout est devenu clair. Encore une fois, la conscience a été précédée du sentiment de joie et de culpabilité que j’avais cru compromis quand j’avais laissé la forêt derrière moi. Cette fois, il s’y est joint un irrépressible mouvement de nostalgie.

C’était bien elle, non, je ne me trompais pas : la plage où bien des années plus tôt mon père m’avait amené pour me soustraire à la violence d’un instituteur suppléant : la lagune secrète qui avait marqué le sommet de notre camaraderie, le paradis perdu qu’après son arrestation et pendant que durait notre longue séparation j’avais désespéré de retrouver. Elle était là, toujours la même, immuable, miraculeusement intacte, épargnée par les caprices du temps qui avaient fait de moi un imposteur et de ma mère un fantôme. Tout était à sa place. Les mêmes troncs secs (c’est du moins ce qu’il m’a semblé), exactement dans la même position, gisaient à proximité de la même limite des vagues, tels des cadavres sur une scène de crime.

Pendant que les autres se réjouissaient avec Federico – quel paradis, quel endroit dingue –, pendant qu’ils enlevaient T-shirts et bermudas sans perdre de temps, en tirant des sacs nattes et crèmes solaires, moi, pétrifié, j’ai senti mes jambes flageoler et le souffle me manquer comme s’il ne s’agissait pas d’une excursion sur une des nombreuses belles plages de l’Argentario mais d’un voyage, d’un happening, au-delà des confins du temps, d’un premier essai de rencontre trop souvent évitée avec mon père.

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