La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 20 sur 34

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La faute

Chapitre 4

 

« Allô ?

– Qui est à l’appareil ?

– Papa, c’est moi.

– Toi ?

– Excuse-moi, qui d’autre veux-tu qui vous appelle en PCV.

– On ne sait jamais. Tu voulais parler à maman ?

– Non, papa, à toi.

– Dis-moi.

– Rien, c’était pour te dire bonjour. Nous ne nous sommes plus parlé. Tu ne m’as jamais appelé.

– Tu reviens après-demain, non ?

– Oui, bien sûr. C’est seulement que… C’est seulement que je voulais bavarder avec toi.

– D’accord pour bavarder. Qu’est-ce que tu veux savoir ? »

Rien ne m’était plus difficile à digérer que l’échange des rôles que mes parents semblaient s’être imposé depuis le lendemain du Seder de Pessah. Étant données les circonstances il suffisait de décider ce qui était le plus insupportable : prendre acte du fait que ce sphinx de mère, manquant à une pudeur et une discrétion de dix ans, saisissait chaque prétexte pour me soumettre à des interrogatoires téléphoniques en règle ? Ou accepter l’idée que mon confident préféré, le compagnon de jeux de certaines longues nuits de mon enfance, à deux jours de mon retour à Rome, n’avait pas encore daigné m’appeler ? Qu’est-ce qui était pire ? La curiosité de la timide ou l’indifférence de l’expansif ?

J’avais décidé de téléphoner samedi après-midi, sûr de le trouver à la maison. Un moyen qui n’avait répondu qu’en partie à mes attentes : la voix à l’autre bout du fil était indubitablement la sienne, mais privée de sa chaleur habituelle, sans parler de la camaraderie, du partage, de la tendresse… Il ne se ressemblait même pas, comme s’il n’avait pas digéré quelque chose et voulait encore me le faire payer. Alors quoi ? Que je n’aie pas eu le courage de renoncer à ce à quoi je ne pouvais pas renoncer ? J’aurais voulu le voir à ma place.

Démoralisé, j’ai lancé : « Quoi de neuf ?

– La chaleur est arrivée. D’un coup et trop tôt, je dirais. Un étau. On ne respire pas. Et nous ne sommes qu’en juin, quelle horreur.

– Ici aussi ça ne plaisante pas. »

Il s’est impatienté. « Ça ne peut pas être pareil, je t’assure. On le disait à la télé il y a un instant.

– La télé ?

– Oui, on disait que nous n’avons pas eu d’été aussi précoce depuis un demi-siècle. On ne se croirait pas en juin mais en août. Je te dis seulement que j’ai passé la nuit dans la voiture avec l’air conditionné. »

J’ai espéré avoir mal entendu. Puis j’ai compris la raison de son attitude : il était impatient de lancer ce missile. En fait, aucune de mes histoires américaines, aussi excitante et bien ficelée soit-elle, ne pouvait rivaliser avec l’exploit dont il venait de m’informer, tellement énorme et scandaleux qu’il m’interdisait tout commentaire. Imaginer que pendant la nuit, armé d’un coussin, il abandonne le lit conjugal pour se réfugier dans sa voiture exigeait un effort dont mon imagination était franchement incapable. C’était la punition pour lui avoir demandé comment ça allait à Rome ? Voilà comment ça va, sale petit indiscret : ton père apprend à être un caniche et ta mère ne sait plus comment le tenir.

De toute évidence, sans moi, et peut-être à la faveur de mon absence, les choses n’avaient pas cessé de se précipiter. Livrés à eux-mêmes, ils avaient perdu le contrôle. Aurait-il pu en être autrement ?

Mais quelle chaleur insupportable ! Rien à voir avec l’air conditionné ! Elle l’avait mis à la porte. Ou bien c’était lui qui était parti. C’était important de le savoir ? Ce qui comptait c’était une autre pensée étouffante : dans deux jours j’allais être de nouveau emprisonné à la merci de ces deux geôliers sociopathes.

« Il paraît que tu t’es bien amusé. » Il l’a dit avec la malveillance de celui qui rapporte des propos fondés et désagréables.

J’ai admis prudemment : « Assez.

– Tu sais que je ne pensais pas que tu étais un type aussi accommodant ? »

Alors qu’il n’y avait rien d’injurieux dans cette constatation, je ne me rappelais pas qu’il l’ait jamais exprimée avec autant de sarcasme. Ce qui me peinait ce n’était pas le jugement sur le fond, mais l’aigreur dont il était le symptôme : une obstination dans le ressentiment qui ne lui allait pas et qui risquait de le rabaisser, du moins aux yeux de son plus fervent partisan.

« Dans quel sens ?

– Disons que ça ne me fait pas plaisir de te savoir au milieu de certains individus. C’est tout. Mais c’est clair que ce que je pense n’a aucune importance pour personne.

– Pour moi, si.

– Et qu’est-ce que tu penses de tes cousins ? Ils sont vraiment ce qu’ils ont l’air d’être ?

– C’est-à-dire ?

– À toi de me dire. Je ne les ai vus qu’une fois. Et si tu veux le savoir, ils ne m’ont pas beaucoup plu. En fait ils ne m’ont pas plu du tout. Elle, comment elle s’appelle ? Francesca. Tu as remarqué combien il y a de Francesca en circulation ? Ça, oui, bref, Francesca me paraît un peu insipide, incolore ; un chien mort, comme aurait dit ton grand-père, Dieu ait son âme. Son frère, au contraire, c’est le “fils de” typique, capricieux et arrogant. En somme, la baudruche classique. »

Pour les avoir vus une seule fois, il s’était formé une opinion plutôt nette de mes cousins ; résolument plus précise que celle que je m’étais faite en presque dix jours d’étroite cohabitation. J’ai de nouveau perçu quelque chose d’excessif dans sa façon de parler, une surexcitation fébrile que je ne lui connaissais pas du tout.

Là encore, ce qui me troublait ce n’étaient pas les jugements sommaires, auxquels je m’attendais et aurais même pu souscrire en partie, mais le vocabulaire avec lequel il les avait exprimés. « Fils de » ? « Baudruche » ? Mon père ne parlait pas comme ça.

Bien qu’alors ma conscience politique ait été encore plus floue qu’aujourd’hui (je ne vote plus depuis vingt ans), elle ne l’était pas au point de me faire ignorer que mes parents étaient communistes. Je pense qu’un tel militantisme, d’ailleurs peu orthodoxe, m’était tellement évident surtout parce que c’était l’unique chose qu’ils avaient en commun, la seule qui en son temps ait pu pousser l’une à s’intéresser à l’autre. Toutefois, en admettant que ce que je vais dire a un sens, chez aucun des deux l’engagement n’avait versé dans l’antagonisme. Ils vivaient le progressisme au sens littéral, à savoir comme une tension positive : prêts à se mobiliser en faveur de la cause, ils ne l’auraient jamais fait contre quelque chose ou au détriment de quelqu’un. C’est pourquoi je trouvais bizarre que mon père utilise des slogans dignes de mes camarades de classe frivoles et excités.

« Sans parler de ce pirate.

– De qui ?

– De ton oncle adoré. Disons que j’ai entendu sur lui des choses pas vraiment rassurantes.

– Du genre ?

– Laisse tomber.

– Non, vas-y. »

Je n’ai pas eu à le forcer. Il a dit que le bruit courait que notre prince du forum choisissait ses clients avec soin ; qu’il éprouvait un véritable plaisir à vider les prisons de leurs voyous pleins de fric : spéculateurs, corrompus, et même un Florentin comme il faut qui a assassiné sa femme.

Pourquoi rapporter des médisances aussi vagues ? Il n’avait pas peur que j’y voie une vengeance contre celui qui, comptant sur ses moyens considérables et son arsenal illimité de charme, lui disputait l’affection de son fils ? Qu’est-ce qu’il pensait obtenir ? S’il croyait que pour diminuer la portée des attentions dont j’avais profité ces derniers jours il suffisait d’éveiller des doutes sur l’honnêteté de mon bienfaiteur, il surestimait ma vertu.

Du reste, même si je me suis bien gardé de le lui dire, il se trompait grossièrement. Non sur son antagoniste diabolique mais sur moi, son fils.

En fait, la fréquentation d’oncle Gianni, quoique pleine de stimulants, m’avait bien moins servi à l’idéaliser que ce que papa semblait craindre ou ce à quoi devait s’attendre le principal intéressé.

Certes, je n’avais pas tardé à le prendre en affection ; je l’aimais bien, vraiment ; et pas seulement pour une question de gratitude. Comme je l’ai déjà dit, sa joie de vivre était communicative.

Et pourtant il y avait chez lui un je-ne-sais-quoi d’indigeste, quelque chose dans son comportement qui ne passait pas ; sa superbe ? son arrogance ? Il est clair qu’à cette époque-là je ne parvenais déjà pas à faire confiance à ceux qui ont trop confiance en eux.

À commencer par les fréquents « je veux dire » dont il farcissait sa conversation : tic qui révélait un trait spécifique de sa personnalité. C’était la première fois que j’avais affaire à quelqu’un d’aussi désireux d’affirmer en toutes circonstances son point de vue sur n’importe quel sujet. Combien un esprit devait-il être vaste pour contenir des solutions à tous les problèmes, des réponses à tous les dilemmes, des explications à toutes les controverses ? Oncle Gianni ne parlait pas, il tonnait : il n’émettait pas d’hypothèses, il décrétait ; il ne conseillait pas, il pontifiait. Les seules questions qu’il était capable de formuler prenaient une inflexion rhétorique extrêmement pédante.

Effets collatéraux du succès ? Il aurait peut-être été plus sage d’inverser les termes de la proposition et se demander si la présomption d’infaillibilité, plus que la conséquence de tant de triomphes, n’en était pas la cause.

À propos de tics verbaux, l’abus de locutions telles que « Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire » ou « Je ne me lasserai jamais de répéter », prononcées sur un ton théâtral en disait long sur combien Gianni Sacerdoti prenait ses idées au sérieux, et combien il lui coûtait de les mettre en question. Tout en ne faisant que vanter les vertus du dialogue, il considérait les convictions des autres sinon comme une source d’agacement, du moins comme un prétexte pour étaler belliqueusement les siennes. Même quand Demetrio parlait de filles, mon père de voitures, maman de théorèmes algébriques je ne sentais pas dans l’air une exigence aussi irrépressible de tout savoir et d’abattre l’adversaire. Une chaire de droit pénal ? Allons donc. Il aurait fallu lui donner une chaire d’omniscience appliquée.

« Je suis en total désaccord avec toi » ; « permets-moi de te dire que cette fois tu te trompes lourdement » ; « des couillonnades j’en ai entendu dans ma vie, mais celle-là… ». Telles étaient les formules avec lesquelles il ouvrait les réquisitoires. Fort de l’éloquence acquise sur les champs de bataille – tribunaux, amphis universitaires, conférences de presse – il savait comment porter le coup fatal et vous mettre en pièces.

Dans la dernière semaine et demie, faute de rival à sa hauteur, c’était nous qui avions été chargés d’interpréter le rôle de ceux qui ont tout faux. Même moi qui m’efforçais de lui faire plaisir, j’étais pris par son élan polémique.

Le lendemain du concert, au petit déjeuner, il m’avait dit brutalement que tout en appréciant mon enthousiasme pour une certaine musique il ne parvenait pas à le partager. « C’est de la série B, mon cher » ; agréable, suggestive, bien interprétée, il n’y avait pas à discuter là-dessus, mais de la série B, « jamais au grand jamais à la hauteur de Liszt, Mahler, Tchaïkovski… ».

Désormais habitué à son prosélytisme sectaire, je m’étais bien gardé de répliquer, battant en retraite avant que la querelle ne s’aggrave ou, Dieu me garde, qu’elle ne dégénère. Mais comment ne pas rester abasourdi moins par la gratuité du sermon que par le ton grincheux sur lequel il l’avait prononcé ? Comme si au lieu de dormir du sommeil du juste il avait passé la nuit à se retourner dans son lit en s’évertuant à trouver le moyen de me faire avaler mon toast de travers. À quoi bon discréditer mes goûts musicaux devant les autres ? Quel plaisir trouvait-il à piétiner un adversaire aussi doux et négligeable que moi ? Mais surtout, pourquoi feindre de respecter mon enthousiasme alors qu’il était évident qu’il l’exécrait ?

Avec Francesca ç’avait été bien pire. Il faut dire que peu avant, un soir, elle avait mis la patience de tous à rude épreuve en se présentant au meeting point (comme l’appelait oncle Gianni) avec son retard habituel. Une faute d’autant plus gênante que nous avions réservé dans une steakhouse historique un peu éloignée. Cette fois la colère d’oncle Gianni avait péché par impudence : il se trouve qu’en fait lui aussi était en retard ; mais arrivé juste à temps pour constater que Francesca n’était pas là et en être furieux ; en la voyant sortir de l’ascenseur, il avait feint de l’attendre depuis un siècle et l’avait abondamment réprimandée.

Rien d’étonnant : rejeter la faute sur les autres était une spécialité de la maison. Compte tenu de son métier, un exemple clair de dissociation : comme si, loin des tribunaux, il se sentait enfin libre de faire endosser la culpabilité à tort et à travers.

Une fois dans le taxi, il en a rajouté : « Mon trésor, on peut savoir pourquoi tu t’obstines à mettre ces lunettes épouvantables ? »

Francesca a essayé d’alléger l’atmosphère : « Parce que sans elles je ne vois pas d’ici à là ?

– Oui mais pardon, les lentilles de contact ?

– Je te l’ai dit, mon oncle, elles me gênent, au bout d’un moment mes yeux commencent à brûler et à pleurer. Une torture. »

En admettant naïvement sa faiblesse et son impuissance elle avait fourni à oncle Gianni l’occasion de la mettre définitivement sur la sellette.

Il l’avait coincée, mis le doigt sur son point faible : elle ne savait pas souffrir. Elle était négligée, indolente. Il était désolé de devoir le lui dire ; d’ailleurs il le faisait pour son bien : une jeune fille de bonne famille, et en plus aussi mignonne, spirituelle, gracieuse, n’avait pas le droit de ne pas prendre soin de son aspect. C’était un péché contre nature. Et Dieu sait s’il lui avait fait des recommandations. Il lui avait dit que ce restaurant avait un code vestimentaire inflexible. Au moins, Leone et moi avions fait l’effort de mettre un veston et une cravate. Mais elle, comment elle était fagotée ?

Lunettes mises à part, pas même une 1 haver de sortie ne s’attiferait de cette façon.

« Et tes cheveux ? Ils sont très beaux. Pourquoi tu te fais un chignon ? Bon sang, on dirait une religieuse. Je veux dire, Francesca, tu ne le dois pas aux autres, tu le dois surtout à toi-même. Tu te souviens du duc de Windsor ? »

Alors j’avais vu le petit visage mince et congestionné de Francesca osciller, elle n’avait pas la plus petite idée de qui c’était.

« Et il te ressemblait. C’est vrai que vous les jeunes vous êtes une bande d’ignorants ! À quoi ça te sert de lire tous ces livres alors ?… Et Churchill, tu le connais ? Et De Gasperi ? Et Ben Gourion ?

– Bien sûr que je les connais », avait marmonné Francesca. À sa place il me serait venu de grosses larmes dans les yeux, de colère, de honte, mais elle, rien !

Eh bien, avait expliqué oncle Gianni avec une emphase digne d’une meilleure cause, le duc de Windsor était un type qui tous les soirs avant le dîner, en hommage à des traditions séculaires, mettait son kilt et tournait autour de la table dressée en jouant de la cornemuse.

Je me suis demandé s’il avait une idée du grotesque de l’image proposée. À la façon dont ses yeux brillaient je dirais que non. En tout cas, il valait mieux s’habituer à certains exemples et à celui-là en particulier. Plus d’une fois par la suite, pour prévenir mes négligences il allait évoquer ce monarque qui avait abdiqué. Son admiration pour ce dandy en jupette ne reculait devant rien, pas même les on-dit qui le décrivaient comme un antisémite invétéré. Attendu qu’il n’y avait rien qu’oncle Gianni exécrait autant, du moins en paroles, que le militantisme anti-juif, c’était vraiment drôle de l’entendre se pâmer sur les habitudes extravagantes d’une altesse royale qui, si les circonstances ne le lui avaient pas interdit, n’aurait pas hésité à dîner avec Hitler et Eva Braun. Je sais aujourd’hui que Gianni Sacerdoti appartenait à cette catégorie de Juifs d’après la Seconde Guerre mondiale pour lesquels le judaïsme n’était pas une chose sérieuse, une question de vie ou de mort comme il l’avait été en son temps pour un interné à Treblinka, ou comme il continuait de l’être pour un orthodoxe de Mea Shearim. Pour lui, comme pour beaucoup de Juifs de sa génération, laïcs, sécularisés, assimilés, substantiellement indifférents au poids des traditions, le judaïsme était une cocarde à montrer en société, une marque déposée, un symbole de distinction intellectuelle et de rigueur morale pas assez contraignant pour ne pas l’échanger contre un kilt et des cornemuses.

Quoi qu’il en soit, en dehors de toute autre considération, ça me déplaisait de devoir constater encore une fois comment l’agressivité s’emparait de Gianni Sacerdoti à l’improviste. Selon la terminologie du langage juridique on peut dire qu’il se laissait aller à un excès coupable de légitime défense.

Reste à éclaircir à ce stade pourquoi un homme qui a réussi, riche et en paix avec lui-même, était animé d’une telle urgence de contre-attaquer : par quoi se sentait-il menacé ?

Pour répondre à une question aussi importante il faut interroger l’anthropologie, bien plus fiable que la psychologie en l’occurrence. Eh bien, dans le quartier de Rome où vivaient et prospéraient les Sacerdoti, l’idée de virilité n’avait guère évolué par rapport à celle en vigueur chez leurs ancêtres trois mille ans plus tôt. Depuis le berceau on leur inculque l’idée pas trop difficile à assimiler qu’être un homme signifiait avoir toujours raison de toute façon. Au tribunal, dans un bar, sur un char romain, dans l’autobus, dans une conversation mondaine, dans une discussion politique, au lit avec une fille ou une esclave, sur un court de tennis, dans la fosse aux lions. Pour être à la hauteur d’un idéal aussi pesant il fallait nourrir une incommensurable confiance en soi.

Le type de morgue dont oncle Gianni m’avait fourni une preuve formelle l’après-midi où ils nous avaient convoqués dans sa chambre (les garçons seulement) sous prétexte de décider quoi offrir à Francesca pour son anniversaire.

Sa suite était grande comme un appartement de moyennes dimensions, la cambuse était pleine de bonnes choses, la moquette, couleur groseille à maquereau. Le bow-window donnait sur le parc doré par les premières lueurs du crépuscule, il ressemblait à un immense terrain de foot délimité par des tribunes imposantes. Mais ce qui m’a frappé n’a pas été l’exhibition d’élégance, ni la beauté extrême, ni même la vue à couper le souffle sur la ville ; ç’a été plutôt notre faune qui nous accueillait dans son royaume vêtu en tout et pour tout d’une chaîne en or d’où pendait une étoile de David.

« Je te présente Adam, m’avait dit Leone avec son impertinence habituelle. Comme tu vois, il doit encore croquer la pomme.

– Ne fais pas l’idiot et entre. »

Combien d’autres hommes nus j’avais vus dans ma vie ? Peut-être seulement mon père, et tout bien réfléchi, quelques secondes en tout. Aucun autre.

Une telle inexpérience rendait l’exhibitionnisme d’oncle Gianni stupéfiant, sans parler de la désinvolture avec laquelle Leone s’en était moqué.

Maintenant que je le voyais ainsi, au naturel, primitif comme jamais, il m’était plus facile de comprendre aussi bien la pauvreté de sa vie intérieure que la richesse de sa garde-robe ; il fallait un bon tailleur pour affiner le torse d’orang-outan et la peau épaissie par le temps et trop de bains de soleil. Le ventre, marqué de vergetures profondes, était tendu comme un ballon de basket. Que pour soutenir un tronc pareil il ait suffi de chevilles fines et de pieds somme toute petits était un mystère. Et puisque nous y sommes il faut dire que son petit sexe trapu faisait triste figure couché comme il était sur deux testicules gros comme des abricots.

« Je pensais à un bracelet. Qu’est-ce que vous dites d’un bracelet ? Les filles adorent les bracelets. »

Il l’a demandé pendant qu’il vidait bruyamment sa vessie dans les toilettes en montrant son petit cul ridé et pâle de vieux. Sans nous laisser le temps de répondre il s’est glissé dans la douche et a ordonné à Leone d’appeler le service d’étage : il avait besoin de caféine et d’une bonne bouteille de Perrier.

J’ai reconnu encore une fois chez lui quelque chose de préhistorique dans sa façon de se frotter la poitrine, se frictionner les aisselles, se savonner les parties, le tout accompagné de grognements rauques de satisfaction.

« Aaah, j’adore prendre une douche. Pas toi ? J’en prendrais dix à la suite. C’est la troisième chose que j’aime le plus au monde après le ski et la tétine, s’entend. »

Ainsi il l’appelait « la tétine ». Et je n’ai pas été surpris. J’avais remarqué comment oncle Gianni, peu enclin aux obscénités et hostile à qui en faisait un usage exagéré, s’y abandonnait volontiers dans une atmosphère de camaraderie.

C’est quand il est sorti enveloppé dans le drap de bain suivi d’un nuage odorant d’eau de Cologne et de talc que j’ai remarqué sa ressemblance avec la statue de sénateur romain qui m’avait tellement frappé pendant une visite scolaire aux musées du Capitole.

C’est de ce type de masculinité que je parle : fière, fanfaronne, tellement primaire qu’elle en devient sympathique.

Si j’avais connu les lois qui gouvernent ce monde-là – et cette fois je ne parle pas du monde juif mais de celui, horizontal, bourgeois, laïque, qui prospérait dans les cercles de canoteurs ou dans les derniers étages du Lungotevere –, j’aurais pris l’exhibitionnisme d’oncle Gianni avec davantage de légèreté. Du reste, il était évident qu’il s’agissait pour mes cousins d’un monde familier et qu’ils avaient donc appris à s’en défendre.

Comment ne pas apprécier la façon dont Francesca, pendant le trajet en taxi, avait accueilli la semonce arrogante ? Comment ne pas admirer son stoïcisme ? En vrai salaud, oncle Gianni y était allé fort, il avait touché la corde sensible : élégance et beauté, le terrain miné sur lequel on pouvait logiquement supposer que se jouait la partie de sa féminité florissante aux prises avec le modèle inégalable incarné par sa mère.

C’est déjà difficile de tenir tête à n’importe quels parents, alors à Tullia Del Monte, imaginez un peu la star habillée par Capucci. Ce devait déjà être une fichue corvée de jouer à l’héritière toute la sainte journée.

En somme, la génétique s’était montrée compréhensive, voire généreuse. La forme des yeux et l’iris violet étaient un enchantement. Le léger strabisme était rendu intéressant par le tic des paupières. Il fallait pas mal de caractère pour dissimuler cette bénédiction derrière d’horribles lunettes. Il aurait été plus facile de se rendre. Se conformer. Céder au mimétisme. Revêtir le costume de la copie, « fille de » de magazine. Mais Francesca n’était pas faite pour les chemins faciles. S’attifer comme une haver de sortie constituait donc une preuve de caractère ; bravade maladroite, certes, pas assez, mais grâce au ciel exempte de la tendance à la rébellion insolente de son aîné adoré.

Sur le compte de Leone au moins, mon père ne s’était pas trompé : à la différence de Francesca, lui semblait avoir assimilé les lois de son milieu. Au point, dirais-je, d’en faire un usage abusif et donc une parodie. En bon mâle Sacerdoti il était toujours à la chasse d’ennemis. Comme je l’avais appris à mes dépens à notre première rencontre, la causticité était au service de la moquerie. Je m’étais trompé en croyant que certains traitements étaient réservés à des êtres jugés biologiquement, intellectuellement, socialement inférieurs tels que votre serviteur. Leone ne craignait aucun adversaire. Au contraire, plus ses rivaux étaient adultes et opiniâtres plus ils l’intéressaient. À ma connaissance, seuls d’excellents résultats avaient réussi à lui éviter d’être recalé en raison de ses mauvaises notes de conduite. Même à l’aéroport, à notre arrivée à JFK, il n’avait pas trouvé mieux que de faire le malin avec le policier de l’Immigration ; il s’était évité le pire grâce à l’intervention d’oncle Gianni, un modèle de diplomatie du barreau.

Un peu plus d’une semaine après cet incident aéroportuaire, nous voilà dans un taxi, en route vers la steakhouse élégante et au diable, le moral résolument dans les chaussettes ; oncle Gianni venait d’engueuler Francesca, elle avait encaissé le mieux possible ; moi, je pensais seulement combien la vie serait meilleure si les gens ne sentaient pas le maudit besoin de s’humilier mutuellement.

Little Angie nous attendait sur place, dans tous ses états : un verre à la main, cravate de cow-boy, chaussures à lacets, il jurait qu’il s’était battu avec le maître d’hôtel pour défendre notre table ; il n’y avait rien eu à faire. Il en avait réservé une autre, mais mieux valait ne pas rêver, nous pourrions difficilement en disposer avant neuf heures et demie. Autrement dit, à nous de décider : tourner les talons ou rester.

Nous avons opté pour la solution B, la plus simple.

Entassés dans le petit couloir devant la caisse et face au bar, nous n’avions d’yeux que pour les clients. Aussi bien les hommes en chemise à col boutonné et cravate rayée que les femmes en talons hauts et rigoureusement sans bas étaient accrochés à leur verre comme des naufragés aux canots de sauvetage. Désormais il était clair pour moi que dans cet immense pays on consomme des quantités d’alcool inusitées. Reste à savoir si les gens boivent parce que c’est interdit jusqu’à vingt et un ans, ou si cette interdiction a été créée pour enrayer cette envie irrésistiblement précoce de se défoncer.

Finalement un serveur est venu nous appeler. Nous avons suivi sa veste vert forêt jusqu’à la table au centre d’une salle sans fenêtres dominée par une voûte à caissons et décorée de tentures de velours. Les lambris de chêne baignés par la lumière douce des lampes art-déco et les sièges de cuir rouge donnaient à l’ensemble une atmosphère coloniale.

Un jeune serveur a demandé à oncle Gianni et Little Angie s’ils désiraient « something to drink » ; le premier a passé la main, le second, déjà assez parti, a commandé un Manhattan.

Ainsi a commencé un des banquets les plus exquis de mon adolescence. Contrairement aux malédictions de Demetrio : « Mon père dit que dans les restaurants de New York tout a un goût de cul. » Je ne sais pas dans quelles latrines M. Velardi avait déjeuné mais pas ici, une steakhouse qui servait la bonne société new-yorkaise à l’époque de Dorothy Parker. Les tranches de bœuf avaient les bords croustillants et le cœur rosé, attendries par le beurre dans lequel elles grésillaient ; à peine en bouche elles fondaient presque plus vite que les épinards à la crème et la purée de patates douces qui les accompagnaient. J’aurais seulement voulu que les serveurs ne viennent pas à tout instant nous demander si tout allait bien, si le plat nous avait plu et si nous désirions autre chose. Mais qu’y faire ? C’était un de ces restaurants où le service a presque plus d’importance que la cuisine.

Comme d’habitude, oncle Gianni avait été le dernier à commander (il aimait bien ça, comme s’il craignait d’être imité) et le premier à nettoyer son assiette. Sa voracité indiquait qu’il avait encore les nerfs à fleur de peau. Le dossier Francesca classé, la colère pour son retard épuisée, il avait commencé à tourmenter Little Angie, lequel, il faut dire, avait du mal à lui tenir tête.

« Pardonne ma franchise, mon trésor, mais cette idée d’ouvrir un énième cabinet de psychanalyse…

– Ça n’est pas un cabinet de psychanalyse, mon oncle, du moins pas vraiment.

– Je veux bien, appelle-le comme tu voudras. Reste le fait que tu te proposes de soigner l’esprit des gens en mélangeant Bouddha, Freud et la Kabbale. Je veux dire, ça me paraît une magistrale connerie. »

Dans son espéranto rendu encore plus pontifiant par l’alcool, Little Angie s’est aventuré dans un curieux discours sur la « sérénité de cœur ». Il a dit que c’était le véritable objectif à poursuivre pour tout être humain qui aspirait au bonheur.

« OK, bon, la sérénité de cœur. Je comprends ce que tu veux dire », l’a interrompu brusquement oncle Gianni qui comme beaucoup d’orateurs prolixes était un auditeur avare et impatient. « Mais je continue de ne pas comprendre ce que tout ça a à voir avec Bouddha, Freud et la Kabbale. Que veux-tu que je te dise ? Ça me paraît tiré par les cheveux, de la bouillie. »

Ces mots ont eu un effet inattendu sur son neveu. Il a commencé par nier en secouant la tête de manière théâtrale, comme si on lui avait porté tort. J’imagine que sa frustration ne provenait pas seulement du défi dialectique lancé par un interlocuteur aussi aguerri et mal disposé, mais encore de devoir mettre ensemble deux mots cohérents en passant d’une langue à l’autre. Je dois dire que sa tentative d’explication a été louable. C’était vraiment l’aspiration à la « sérénité de cœur » (il a répété cette expression une demi-douzaine de fois au moins) qui liait bouddhisme, psychanalyse et Kabbale. Ses études, son itinéraire et ses origines familiales l’avaient convaincu qu’il fallait tirer de ces trois philosophies morales le suc de leur sagesse et le mélanger dans l’unique objectif d’aider les gens à aller mieux.

Au bout d’une semaine de cohabitation brutale avec Little Angie, il était clair pour moi que rien dans son mode de vie déglingué ne correspondait à l’idéal qu’il cherchait à nous expliquer. Soyons clairs, si son objectif était la « sérénité de cœur » il n’avait pas l’air d’être sur la bonne voie. Quelqu’un qui aspire au zen peut difficilement se gaver toute la journée de saletés, descendre de la bière, s’étourdir d’herbe et engloutir des cachets comme un cardiaque. Par exemple, la seule visite de la ville, très brève, que Little Angie nous ait proposée avait vite abouti au vieux bouleau de Central Parc sous lequel bien des années plus tôt il s’était familiarisé avec le LSD. Pour célébrer l’heureux événement il y avait encore l’inscription gravée sur le tronc avec la date et ses initiales. Si dans l’avion oncle Gianni ne m’avait pas parlé avec abondance de détails des horreurs que le pauvre Angelino avait dû affronter depuis son premier jour sur Terre, je n’aurais pas partagé le poids de ses malheurs avec autant de sympathie. Mais comment ne pas s’attacher à lui ? À trente ans il a déjà un pied dans la tombe. Du reste, devoir abandonner ses rêves de gloire pour une entreprise qui à en croire ce que disait oncle Gianni était pour le moins velléitaire m’apparaissait comme un échec sans appel. Si nous y ajoutons les conditions pas vraiment optimales dans lesquelles se trouvait son organisme miné par les abus et les dépendances, le tableau devenait encore plus sombre.

À ce sujet, que me soit permise une brève réflexion rétrospective. Il n’est jamais sage d’attribuer à une rencontre une quelconque fonction prophétique. Et pourtant je ne parviens pas à parler de Little Angie sans remarquer que notre brève amitié a précédé de quelques semaines le tremblement de terre qui allait couper ma vie en deux. Nous appelons peut-être destin ce genre d’événements qui avec le recul nous apparaissent non seulement inéluctables mais aussi parfaitement prévisibles. C’est dans ces moments que vous comprenez que pour vous les choses n’auraient pas pu se passer autrement. Je pense que l’affection que Little Angie avait su m’inspirer presque instinctivement avait à voir avec l’intuition subliminale d’un sort commun. Nous étions la branche tordue d’une famille qui, dans ses représentants les plus chanceux, avait su se faire valoir. S’il portait sur lui les signes du massacre infligé à ses grands-parents et du suicide tout aussi absurde de son père, moi, comme la vie s’apprêtait à me le montrer, je n’allais pas être en reste.

C’est précisément à ce moment-là, pendant qu’oncle Gianni mettait Little Angie en pièces et que celui-ci retournait à son verre, qu’il s’est produit à la table voisine une chose tellement inouïe que la salle s’est tue.

Deux jeunes hommes l’un blanc l’autre noir, costauds et pomponnés comme des vendeurs de chez Ralph Lauren, après avoir roucoulé s’étaient roulé une pelle capable de franchir le mur du son de l’exhibitionnisme.

J’ai senti ma fourchette me tomber des mains. Je me suis mis à rire. Pas un grand rire moqueur. Un petit rire nerveux et méprisable, apanage du jeune provincial que j’étais. Pour définir ce type d’hommes je ne disposais que de vocables vernaculaires, grossiers et injurieux. Ce qui explique pourquoi, dans mon imaginaire, de telles perversions ne pouvaient s’exprimer que dans la clandestinité sordide des sacristies, des toilettes publiques ou des prisons de haute sécurité. Et nous parlons des préjugés d’un garçon posé, ayant reçu une solide éducation progressiste. Je ne veux même pas imaginer comment un de mes camarades de classe aurait commenté la scène.

Reste le fait que je n’étais pas dans ma bande de lycéens homophobes mais dans la Sodome qui luttait depuis des décennies pour le droit des autochtones et étrangers à s’exprimer librement, favoriser la nature de chacun, en allant à l’encontre de ses propres goûts et en ne critiquant pas ceux des autres. Mais il était évident, du moins à en juger d’après les premières réactions, que cette assemblée sélecte de New-Yorkais n’était pas plus encline à la tolérance sexuelle et interraciale qu’un Demetrio quelconque.

Une dame aux cheveux blancs au bord de l’évanouissement réclamait l’intervention des serveurs. Son mari – cariatide en complet blanc bleuté – s’est mis à siffler comme on ne le fait même pas dans les tribunes d’un stade.

Le maître d’hôtel s’est chargé de mettre fin à la pagaille. D’abord il a ordonné aux débauchés d’arrêter. Puis, baissant la voix et détachant chaque syllabe, il leur a ordonné de débarrasser le plancher now ! Il n’en a pas fallu davantage. Une inclinaison, deux pirouettes et les petits pigeons se sont envolés, salués par des applaudissements libérateurs.

« Je ne sais pas vous, mais moi j’en ai l’estomac retourné », a bredouillé oncle Gianni en repoussant son assiette avec ostentation. Un accord entre les mots et les gestes que j’avais déjà remarqué, probablement le grand numéro de son répertoire d’avocat.

Fâché, Little Angel a demandé d’une voix flûtée et ivre : « Quel mal il y a, mon oncle ? They love each other.

– Bien, mon trésor, crois-moi si je te dis que cette mise en scène dégoûtante n’a rien à voir avec l’amour. Pas tel que je l’entends. »

Leone l’a provoqué : « Et toi, tu l’entends comment ?

– Comme l’entendent les gens convenables.

– C’est-à-dire ?

– Oh, ne commence pas. Tu as très bien compris.

– Donne-moi un exemple, s’est entêté Leone.

– Dis-moi, petit, tu cherches à te mesurer avec moi dans le domaine dialectique ?

– Un exemple, rien qu’un exemple, après, je te le jure, je me tairai.

– Alors, voyons un peu, a-t-il dit en rapprochant son assiette et en la remplissant de purée. Pour moi, quelqu’un de convenable c’est quelqu’un qui agit correctement et avec bon sens. Quelque chose comme ça. Content ?

– Plus qu’un exemple, on dirait un article de la Constitution. En somme, si je comprends bien, lui est convenable ? » et il m’a indiqué. « Et elle ? » Il a caressé la clavicule de sa sœur.

« Je dirais que oui. Ta sœur et ton cousin sont ce que j’appelle des jeunes gens convenables, a répondu oncle Gianni conciliant. J’aurais quelques doutes sur toi.

– Dans ce cas, moi aussi sur toi.

– Leone, n’en profite pas, eh ? Je suis un homme patient mais je te prie de ne pas exagérer. Il est temps que tu apprennes à rester dans les limites de ce qui t’est permis. T’adresser à moi de cette façon ne l’est pas. D’accord ? Je veux dire, il y a presque un demi-siècle de distance entre nous. Ne l’oublie pas.

– Tu ne fais que me le répéter ! »

C’est alors que je l’ai compris ; pour être plus exact, je l’ai vu : malgré les apparences, Leone était un enfant. D’accord, du haut de son mètre quatre-vingt-dix il pouvait paraître plus mûr. Les femmes, je l’avais remarqué, ne le quittaient pas des yeux, au restaurant, à l’hôtel, dans la rue. Partout. Hypnotisées par sa fossette au menton et sa pâleur romantique, elles cherchaient par tous les moyens à attirer son attention. Peine perdue : Leone, absorbé par qui sait quels intérêts, peu enclin à la concupiscence, ne s’en souciait pas.

J’ai failli croire que ce sujet ne l’intéressait pas. Jusqu’à ce qu’une nuit il me parle de la femme mariée, beaucoup plus vieille que lui, avec laquelle il couchait depuis des mois. C’était la première fois, m’a-t-il dit, qu’il l’avouait à quelqu’un. Pourquoi à moi ? un étranger ? un rien du tout ? Peut-être pour ça : à qui aurais-je pu le répéter ? Ou peut-être parce que c’était le bon moment : une de ces nuits où, libres d’ingérences parentales, on découvre les avantages de l’indépendance, la tiédeur vénéneuse des amitiés viriles. Écouter des disques, se rouler des joints, commander des pizzas et pendant ce temps bavarder, bavarder, rire, ne pas s’arrêter, jusqu’à l’aube si nécessaire, en accumulant broutilles sur broutilles, blagues sur blagues, en même temps que les choses essentielles de la vie : ce qu’il y a d’irremplaçable à se faire tailler une pipe, les dix plus belles chansons de tous les temps, les stops de Maradona, l’avenir rêvé qui tôt ou tard, incompréhensible comme un diagnostic mortel, trouvera le moyen de vous saisir à l’improviste.

Leone avait attendu que Little Angel s’assoupisse pour me parler de la professeur de lettres payée pour lui donner des cours de grec qui, semblait-il, lui donnait gratis d’autres leçons bien différentes. Jamais personne ne m’avait parlé de certaines choses de cette manière. J’étais pendu à ses lèvres. Enfin un interlocuteur valable, un type qui en matière de luxure ne faisait pas étalage de compétences livresques mais de données plausibles, de souvenirs palpitants. En résumé, pas le vantard habituel qui se branle, mais un compagnon expert et fiable. D’ailleurs, ce soir-là, Leone était différent. Pour une fois il ne plaisantait pas, il ne raillait pas, il ne parodiait pas. Il demandait seulement d’être pris au sérieux. Le clou a été quand il a commencé à énumérer les choses qui le faisaient enrager : avant tout, la clandestinité. Ensuite l’image récurrente, cruelle, de ce couillon de mari qui toutes les maudites nuits exigeait sa ration conjugale de sexe. Mais la pensée qui lui répugnait le plus concernait la réaction probable de ses proches – sa mère, son père, oncle Gianni, même sa sœur, nom d’un chien – s’ils découvraient que sa maîtresse n’était pas juive. Je ne trouvais pas tout ça injuste et révoltant moi aussi ? Que de conneries, que de superstitions. Quelle aberration médiévale ! C’est ainsi que Leone m’avait ouvert son cœur une de nos exténuantes nuits new-yorkaises ; en cherchant ma complicité de la façon la plus persuasive et la plus adulte que je puisse imaginer.

Mais maintenant, dans le énième bras de fer avec oncle Gianni, je le vois redevenir ce qu’il a toujours été, et qu’il va probablement rester un bout de temps : un enfant. Précoce, téméraire, aussi insolent que possible, mais un enfant qui s’embourbait dans une querelle très insidieuse, face à un adversaire sagace et rompu à tout.

Avec l’impertinence de celui qui est sur la défensive il a dit : « Je ne vois pas où est le problème.

– Le problème est précisément là, mon garçon : que tu ne voies pas où est le problème.

– Qu’est-ce que tu aurais dit si ces deux-là n’avaient pas été du même sexe ? S’ils avaient été tout simplement mari et femme ?

– Je les aurais trouvés très mal élevés.

– C’est tout ?

– Ça te paraît peu ?

– Avant tu avais l’estomac retourné, maintenant tu t’en tires avec un peu de réprobation ?

– Que veux-tu que je te dise ? Que certaines petites scènes ne me dégoûtent pas ? Qu’à leur place je n’irais pas me cacher ? Que s’il ne tenait qu’à moi je ne les enverrais pas tous sur une île déserte ? Eh bien, tu me demandes trop. Parce que c’est là, sur une île, que je les expédierais.

– Comme les nazis », a marmonné Leone. Et l’espace d’un instant il a été difficile de déterminer s’il s’agissait d’une question ou d’une affirmation ; quoi qu’il en soit elle flottait dans l’air comme certains gaz inflammables prêts à exploser.

« Pardon, qu’est-ce que tu as dit ? » Les yeux d’oncle Gianni brûlaient d’indignation. « Leone, je t’ai demandé de répéter ce que tu viens de dire.

– Comme les nazis, a-t-il répété. C’étaient eux qui voulaient envoyer les gens sur une île, non ? Pourquoi te le dire ? Tu le sais très bien.

– Tu veux savoir ce que je sais ? Je sais qu’ils ne l’ont pas fait. Je sais que personne n’a été envoyé sur une île. Je sais que les endroits où on t’envoyait étaient nettement plus inhospitaliers qu’une île. Je sais aussi que dans ce genre d’endroits il était plus sage et plus sain d’y mourir que d’y vivre, et que de toute façon il était presque impossible d’en sortir sur ses jambes. Qu’est-ce que je sais d’autre ? Voyons un peu. Je sais qu’aborder certains sujets, hasarder des exemples aussi indécents précisément ici, à cette table à la fin d’un dîner exquis, devant notre Angelino, de surcroît, ta sœur, ton cousin, ton vieil oncle qui a vécu certaines choses sur sa peau, révèle une absence de tact qui ne te fait pas honneur. Comme tu vois, je sais un tas de choses, y compris celle qui m’embête le plus : je sais que je suis très déçu. »

Les colères d’oncle Gianni n’interféraient nullement avec son éloquence, au contraire, elles tendaient à l’enhardir. Contrairement à ce qui se passe en général, il tirait d’un conflit qui s’exacerbait de nouvelles ressources de flegme et de faconde. Comme j’allais m’en rendre compte au cours des années, dans des circonstances de ce genre il faisait preuve d’une inflexibilité obstinée. Qu’il s’agisse d’un assistant infidèle, d’un étudiant en licence impertinent, d’un client indocile, le traitement réservé au casse-pieds du moment était toujours le même : il était enseveli sous une avalanche de données irréfutables débitées avec une violence liquidatrice. Ce n’était pas par hasard que son jeune interlocuteur, pourtant si sûr de son fait, accusait le coup à en juger d’après les marques vermillon qui tachaient ses tempes et la bave au coin de ses lèvres.

Faire appel à Little Angel (comme témoin de l’accusation) en évoquant les fantômes des grands-parents déportés et du père suicidé avait été un coup bas et comme tel extraordinairement efficace. Pourquoi s’en étonner ? C’était le genre de choses dans lesquelles excellait oncle Gianni, les performances pour lesquelles il était surpayé. Renverser les rôles était sa spécialité. Il lui avait suffi d’un sale jeu anaphorique pour inverser l’équilibre des forces en présence en transformant l’accusateur en accusé. C’était maintenant à Leone de frire sur le banc des accusés : c’était lui le raciste, l’excité, le phraseur sans scrupules.

Quelles drôles de personnes c’étaient ! Qui allaient tout le temps au restaurant, qui tenaient à la nourriture plus qu’à toute autre chose, qui ne se bornaient pas à l’avaler mais la commentaient en semi-professionnels, votant à chaque plat comme dans un concours culinaire ; et pendant qu’ils y étaient, ils profitaient de chaque occasion de repas ensemble pour discuter férocement des grands systèmes, et pour s’en donner à cœur joie.

Ce qu’oncle Gianni avait voulu dire quand, à notre première rencontre, en montrant la table mise dans la salle à manger, il avait murmuré : « Voilà ce que signifie être juifs. » Sur le coup, surpris, impressionné par l’aspect matériel de la situation – agencement de la table, bougies allumées –, j’avais pris ses paroles au pied de la lettre. Mais en y repensant après une semaine de déjeuners et de dîners je comprenais que je n’avais pas accordé à cette affirmation l’importance voulue, en sous-estimant la relation indissoluble entre prospérité économique, gastronomie et verbosité. J’en suis même arrivé à me demander si la sobriété de ma mère en matière d’argent, d’alimentation et de mots n’était pas le énième moyen de prendre ses distances avec le milieu dans lequel elle avait grandi.

Quoi qu’il en soit, ce que je ne parvenais vraiment pas à saisir c’était le comportement de Leone. Pourquoi s’embarquer dans une polémique stérile dont il ne pouvait sortir que vaincu ?

Si je n’avais pas été au courant de sa liaison, et compte tenu de son indifférence à l’égard de la phalange de filles qui le dévoraient des yeux, j’aurais peut-être pu prendre sa sortie en faveur des homosexuels pour une défense corporatiste. Mais à la lumière de ses confidences nocturnes il était clair que ce qui le mettait en fureur ce n’était pas la discrimination subie par les homos imprévoyants de la table voisine, mais par celle, millénaire (ou plutôt biblique), qui l’empêchait lui, Leone Sacerdoti, d’aimer librement une femme d’une autre confession.

« Et si c’était moi la pédale là-dedans ? Si c’était moi, qu’est-ce que tu ferais ? Tu m’enverrais moi aussi sur une île ? »

Je venais de mettre le premier morceau de cheesecake dans ma bouche – la crise passée, la salle du restaurant pleine de riches clients était redevenue calme ; Francesca m’avait souri en me faisant comprendre par un de ses regards par-dessous ses lunettes que je ne devais pas y faire attention : chez elle les hommes se conduisaient toujours comme ça – quand Leone, tentant le tout pour le tout, avait lancé cette dernière et inadmissible provocation.

Alors le temps s’était de nouveau arrêté, comme dissous ; le cheesecake avait cessé de me plaire et moi de le mâcher ; la salle était retombée dans une semi-obscurité frémissante et mystérieuse. Bien qu’aucun de nous n’ait osé regarder oncle Gianni en face, nous ne doutions pas que sa réplique, obéissant au troisième principe de la dynamique, aurait la même force explosive et la même capacité offensive que la provocation que son neveu lui avait lancée à la figure.

Nous nous trompions : oncle Gianni a frappé encore plus fort.

« Le Seigneur ne t’a pas donné une bite pour te faire enculer mais pour t’en servir ! »

Jeu, set, et match.

Bref, il est évident que j’aurais eu plus d’un argument pour soutenir les médisances téléphoniques de mon père, pour étayer ses soupçons et ses préjugés, pour exciter son hostilité mesquine.

Je ne l’ai pas fait. Encore une fois, exactement comme avec ma mère, mais pour des raisons moralement opposées, je l’ai bouclée.

Il y a peut-être dans un coin quelconque de l’enfer un cercle réservé aux enfants réticents : un lieu de tortures sulfureux où des bandes de mioches ingrats paient les conséquences d’avoir trop souvent opposé aux interrogatoires de leurs parents des réponses incomplètes et distantes.

Victime de leur omerta depuis des années je leur rends la monnaie de leur pièce.

La peine du talion pour m’avoir aussi obstinément caché tout ce qui les concernait – généalogie, souvenirs, sentiments, rancœur – c’était un fils hypocrite, plus sournois et timoré que ses parents ne l’avaient jamais été.

 

1. Femme de ménage en judéo-romain. Le terme peut aussi prendre une nuance péjorative.

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