La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 33 sur 34

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La faute

Chapitre 7

 

 

Dans le théâtre élisabéthain ce serait l’heure des sorciers, des esprits et des lutins. La nuit claire, les parfums sylvestres de l’été proche, le doux chant paralysant des grillons offrent le cadre idéal pour tramer des enchantements et inventer des sortilèges. Ajoutez-y l’altération éthylique du héros, portée à son comble par son identification publique qui vient d’avoir lieu : quoi de mieux pour donner forme et vraisemblance à un soliloque déguisé en dialogue.

Avec quel plaisir j’entends la voix de ma mère me rappeler à l’ordre et diriger ma fuite : l’au-delà dans lequel d’horribles circonstances l’ont confinée n’a jamais été aussi proche de l’en deçà dans lequel je me débats tout aussi horriblement. Comme toujours, elle tient beaucoup à l’efficacité ; elle me chuchote de ne rien oublier : mon sac, mes clés, un dernier regard tendre à Sofia (l’adieu est inéluctable) et surtout les deux virages qui dans une dizaine de minutes devraient me ramener sur la voie rapide.

Ainsi, pendant qu’elle m’enjoint de ne pas trop appuyer sur l’accélérateur – tu vois bien que tu n’es pas en état de conduire – je ne trouve rien de mieux que de lui lancer à la figure toutes les récriminations qui me passent par la tête : un cahier de doléances* long de toute une vie, et donc bavard, confus et non pertinent. Je commence par le geste d’oncle Gianni : je ne l’ai pas digéré, lui dis-je.

Quel geste ?

Tu le sais très bien, ne fais pas l’innocente. Le geste avec lequel il a caché le journal ce matin. Quand il m’a vu il a failli avoir une attaque.

Il voulait peut-être te protéger ?

Me protéger ? Allons donc. Il est évident qu’il fait partie de la conspiration.

Quelle conspiration ?

Arrête, maman. La conspiration grâce à laquelle vous l’avez enfoncé, et avec laquelle, en fait, vous m’avez roulé moi aussi.

Vraiment ?

Bien sûr. Maintenant je sais, je vois, je comprends tout. Je me demande seulement comment vous avez pu vous le permettre. Ce qui se dit sur vous autres est peut-être vrai : vous savez manipuler les gens pour que les événements tournent à votre avantage.

Qui donc, nous autres ?

Ça aussi tu le sais très bien, ne me fais pas dire des choses désagréables.

Bon, d’accord, disons même qu’il s’agit d’une conspiration (tu ne trouves pas que tu exagères ? Je ne te savais pas conspirationniste), comment se serait-elle passée ? Tu crois vraiment que ton oncle et moi avions un accord ? Et en quoi pouvait-il consister ? Réfléchis. Comment peut-on imaginer un plan de ce genre ? Toi aussi tu étais à la maison cette nuit-là. Comment pouvais-je savoir que papa viendrait ? À cette heure-là et dans cet état physique et psychique ? Je ne suis pas devin. À moins que je lui aie demandé de venir exprès ? Tu me vois tendre des pièges ? Naan, cette histoire de complot ne tient pas.

Pour qui tu m’as pris ? Un con de paumé ?

Je peux te demander de ne pas dire de grossièretés, s’il te plaît. Tu crois qu’elles renforcent ce que tu dis mais c’est faux. Elles ne font qu’enlever l’élégance et la vérité à ce que tu affirmes.

Non, tu ne peux pas me le demander. Non seulement parce que je suis majeur, mais parce qu’en fait tu as perdu tout droit d’ingérence dans ma vie depuis que tu as sauté (oui, sauté) de ce balcon. Tu comprends ? Là est la question. Tu as agi pour conduire les événements sur la voie que tu croyais la plus juste. Et voilà le résultat. Le résultat c’est moi. C’est pourquoi je te prie de ne pas me croire plus naïf que je ne le suis. La conspiration – traite-moi de conspirationniste si ça te fait plaisir – n’a pas été montée comme on planifie un attentat. Ç’a été le résultat de l’interaction entre hasards favorables et intentions communes. Papa m’avait prévenu : c’était la faute du Seder de Pessah. Lui l’avait compris. Et en effet c’est à partir de là que tout a commencé à se précipiter. Vous vouliez vous en débarrasser. Vous avez seulement attendu l’occasion favorable pour réaliser votre plan. Voilà tout.

Nous débarrasser de qui ?

De papa. Qui d’autre ? Vous vouliez me ramener au bercail, ou ce que dans votre arrogance vous considériez comme tel. Disons que vous avez eu de la chance. Que les choses sont allées dans la bonne direction. Qu’elles ont mieux tourné que vous n’auriez pu l’imaginer. Chacun a apporté sa contribution à la cause. Le reste est arrivé tout seul.

Je n’ai pas bien compris. Explique-toi mieux. Quel était ce plan ?

Tu as le courage de me le demander ? Le plan était de me sauver de lui, de me soustraire au seul genre de vie qu’il aurait pu me garantir. Ton sacrifice a servi à ça.

Mon sacrifice ?

Tu as raison, les sacrifices n’existent pas. Les sacrifices sont des gestes d’une suprême vanité. Et tu es l’être le plus vaniteux que j’aie jamais connu. En réalité, j’en ai connu une autre qui est ta digne nièce : c’est la vanité qui l’a amenée à s’enfuir en Israël et à porter le fusil-mitrailleur et la Torah. Mais c’est une autre histoire.

Oui, mais en général les sacrifices se proposent un but, mon trésor. Quiconque se sacrifie le fait en vue d’un objectif supérieur pour lequel, précisément, il est prêt à se sacrifier. C’est là que je ne comprends pas.

Tu comprends, et comment. Tu voulais m’offrir les chances qui sinon m’auraient été interdites. Ce qui explique tout. Par exemple, laisse-moi te demander pourquoi tu as souscrit une assurance sur la vie un an avant de mourir. Nous n’avions pas d’argent à gaspiller et pourtant tu as investi ce que tu n’avais pas dans une affaire pour le moins désespérée, comme jouer à la roulette. Tu étais jeune, très jeune et solide comme un roc.

Comment ? Tu m’accuses aussi de ça ? D’avoir été prévoyante ? J’ai seulement été clairvoyante. C’est tout. Et pour une fois j’ai vu juste. Regarde-toi. Tu es un beau jeune homme, tous ces après-midi chez les dentistes et les orthopédistes ont eu de bons résultats. Tu es instruit, et contrairement à la plupart des jeunes de ton âge tu as un joli petit pécule à investir dans ta formation. Tu peux faire ce que tu veux. La vie est à tes pieds. C’est vrai que tu veux être écrivain ? Une carrière difficile, si tu y réussis j’en serai très heureuse. Je serai fière de toi. Eh bien, tu peux le faire. Tu peux étudier pour devenir écrivain. Tu peux essayer sans mourir de faim. En toute tranquillité. Quel mal à ça ?

Nous y revoilà. Même morte, tu ne penses qu’à l’argent et aux études, dans cet ordre précis.

Ce sont des choses importantes. Pourquoi les mépriser ? Quand l’argent permet d’être libre, c’est une bonne chose. Comme les études quand elles permettent de réaliser ses aspirations intellectuelles. Quoi de plus beau ?

Des conneries !

Ne dis pas ça. Tu veux devenir comme tes amis ? Ce ne sont pas des conneries. Ne sous-estime pas le don que tu as reçu, ne jette pas tes chances aux orties.

Tu ne peux vraiment pas l’éviter, hé ?

Éviter quoi ?

De juger les autres. De les regarder de haut. Tu le faisais aussi quand tu étais vivante ; sous couvert de modestie tu ne pouvais pas t’empêcher de mépriser ton prochain : papa, tes collègues et même tes pauvres élèves. Qu’est-ce qui ne te plaît pas chez mes amis, maman ? En quoi ils ne correspondent pas à ton idéal ? Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

Mais enfin, tu les as vus ? Ils sont là à traîner, à ne pas vivre, à boire, à fumer, à gaspiller l’argent de papa.

C’est drôle que ce soit toi qui dises ça. Toi qui as contribué à faire de moi un des leurs.

C’est ce que j’ai fait ?

Et personne ne te l’avait demandé.

Tu en es sûr ? Tu es vraiment sûr de ne pas l’avoir désiré de tout ton cœur ? En admettant que ce que tu crois soit vrai, que tu sois victime d’une conspiration, tu es sûr que les conspirateurs n’ont pas exaucé ton désir secret ? Combien de fois tu as pensé que papa et moi n’étions pas à la hauteur de tes critères ? Combien de fois tu nous as vus comme un obstacle ? Combien de fois tu as été tenté de nous rejeter ? Combien de fois tu as rêvé de nous remplacer par des individus plus dignes, moins embarrassants et moins problématiques ? Et surtout bien plus solvables !

Ça, c’est un coup bas, maman. Je ne suis pas le premier enfant, et je ne serai sûrement pas le dernier, à éprouver des sentiments ambivalents pour ses parents. Ce qui ne signifie pas que ce qui s’est passé a exaucé un de mes désirs. Je me suis adapté, c’est tout. Je n’avais pas le choix.

Ce qui s’est passé. Dis-moi : qu’est-ce qui s’est passé ?

Il s’est passé que tu es morte. Il s’est passé qu’à cause de cette mort mystérieuse papa s’est fait coincer.

Coincer ?

Oui, coincer. Il a été accusé de t’avoir assassinée, il a subi une humiliation épouvantable. On l’a jugé et fourré en prison sans l’ombre d’une preuve.

Comment peux-tu l’affirmer ?

Je le sais. Il n’y a plus de doutes. On l’a coincé, vous l’avez coincé. Tous cherchaient un monstre et ils l’ont trouvé. Ce salaud de magistrat était impatient de l’appeler à la barre. Les journaux étaient impatients de le balancer sur la une. Oncle Gianni était impatient de se débarrasser de lui en couronnant son rêve interdit de paternité. Tu as lu l’article toi aussi, non ? Ils sont en train de réviser le procès. Ce qui signifie que des éléments sont apparus qui permettront très probablement à papa d’être réhabilité. Et pour moi c’est très important. Je t’assure. Pendant des années je me suis évertué à essayer de savoir ce qui était le pire : que ma mère se soit suicidée ou que mon père soit un assassin. Tu conviendras que je me suis trouvé face au plus insoluble, au plus déchirant des dilemmes qu’un enfant puisse concevoir et supporter. Eh bien, j’ai finalement compris. J’en suis venu à bout. Maintenant je sais quoi choisir. Il vaut mieux avoir pour mère une femme déprimée qui s’est laissée aller à un instant de faiblesse que vivre avec le poids d’un père qui a assassiné son épouse.

Je m’en félicite, mon cher fils. Je suis heureuse de te voir si sûr de toi. Et ça me fait encore plus de plaisir de constater que tes sentiments à l’égard de ton père sont tendres et fidèles. Je ne m’explique pas son comportement, je parle de papa. D’après ce que tu me dis, bien qu’il soit innocent il n’a rien fait pour se disculper. Ne me dis pas qu’il fait partie du complot lui aussi. Que lui aussi s’est sacrifié.

Je ne nie pas que ce soit le point le plus obscur de l’histoire. Le point faible de ma reconstitution. Qui mieux que lui savait qu’il était innocent ? Alors pourquoi ne pas le crier sur les toits ? Il pressentait probablement qu’il n’y avait pas grand-chose à faire. Que ses ennemis étaient trop forts pour lui : ton spectre justicier, l’indignation de l’opinion publique, les chicanes des magistrats, les machinations d’oncle Gianni. Voilà comment je me l’explique.

Ou plus simplement il ne se souvient de rien.

Allons, ne dis pas de bêtises.

Mais si, voyons. Pourquoi le devrait-il ? Il était saoul comme un Polonais. Il n’était pas lui-même. Oui, ce doit être ça. Il ne se souvient de rien. Lui, le seul témoin de ce qui est arrivé, le seul qui pourrait nous dire ce qui s’est passé sur ce balcon, n’a pas de version des faits digne de foi. Peut-être, à force de se l’entendre dire, s’est-il convaincu de mériter d’être condamné.

Non, non, ça n’est pas ça.

Quoi alors ?

On dirait que comme d’habitude la recherche fiévreuse d’un coupable s’est contentée du premier suspect disponible.

Je peux te poser une question ?

Je peux t’en empêcher peut-être ?

Pourquoi es-tu tellement obsédé par la recherche d’un coupable ? Pourquoi veux-tu savoir à tout prix de qui c’est la faute ?

Je ne sais pas de quoi tu parles. Tu dérailles.

Mais si, voyons, regarde-toi. Tu ne penses qu’à ça. C’est une obsession. Tu y perds le sommeil et l’appétit. Tu t’y complais, tu te roules dedans. C’est ce qui t’empêche de profiter de ce que tu as. Pardonne-moi de te le dire, mais c’est toi qui dérailles, toujours à la recherche de complots et de conspirations. Ce n’est pas une façon intelligente de voir les choses, ni même saine. C’est l’erreur commise par la plupart des gens. Ils se demandent tous : à qui la faute ? Comme si tout ce qui ne va pas, qui ne fonctionne pas bien dans leur vie, toute leur souffrance devait avoir un responsable qui les transcende. Jamais ils ne se disent : c’est peut-être ma faute. Ou mieux encore : ce n’est peut-être la faute de personne. Les choses sont ce qu’elles sont. Il aurait pu en être autrement, mais c’est comme ça. Il n’y a pas grand-chose à faire, rien à ajouter. Non, ils ne le supportent pas. L’idée que les catastrophes arrivent parce qu’elles arrivent leur est intolérable. C’est pourquoi ils sont tous à la recherche effrénée d’un coupable. Tous obsédés par la conspiration. C’est difficile d’accepter d’être le seul responsable de sa propre vie. C’est bien mieux de rejeter la responsabilité sur notre prochain. De nous en prendre à quelque pouvoir mauvais qui nous a désavantagés en nous manipulant. Bien mieux de nous nourrir de notre conscience immaculée.

Pourquoi me dire tout ça ? Je parle d’autre chose. Je parle de la vérité judiciaire.

La vérité judiciaire ? Elle te semble une vérité à prendre en considération ? Tu penses vraiment qu’une peine décidée par un groupe sélectionné de personnes, qui aussi sages et de bonne foi qu’elles puissent être ne sont en tout cas pas impliquées dans les faits qu’elles sont appelées à juger, puisse avoir un poids ou puisse exprimer une quelconque preuve inopposable ? Quelle sottise. Laisse les vérités judiciaires à des gens comme ton oncle, ou aux pharisiens qui infestent les rédactions des journaux. La vérité que tu recherches, la vérité d’un délit est jalousement gardée dans le cœur de l’assassin, et enterrée pour toujours dans la tombe de la victime.

Alors qu’est-ce que tu me conseilles ? D’oublier ? De mettre une pierre par-dessus ? De faire comme si de rien n’était ?

Bien sûr, c’est ce qu’il y a de plus sage. Pense au présent, au futur, pas au passé. À propos, comment va papa ?

Je ne sais pas.

Comment, tu ne sais pas ?

Non, je ne sais pas. Je ne lui ai pas parlé depuis. La dernière fois que je l’ai vu il était par terre les menottes aux poignets.

Comme c’est bizarre. Tu dis penser tellement à lui. Être un fils dévoué et attentionné. Et tu ne sais même pas comment il va ? Autrement dit tu n’es jamais allé le voir ? Tu ne lui as jamais écrit ? Tu l’as laissé moisir dans sa cellule sans une pensée, sans une visite, sans un geste de réconciliation ? Aucune explication ? Vraiment ? Mais comment est-ce possible ? Tu nous accuses de conspirer et tu ne trouves pas le temps d’obéir à tes devoirs filiaux. Ce n’est pas ce que je t’ai appris. Trois ans. C’est beaucoup, trois ans. Qu’as-tu fait pendant tout ce temps ? Je sais que tu es un garçon très occupé, consciencieux, qui s’intéresse à beaucoup de choses. Tu lis des quantités de romans, tu vas beaucoup au cinéma. Ta compagne, tes amis, le foot, tu as même appris à skier. Tu es allé à Londres, à Paris, à Barcelone. Si tu dois vraiment le faire, tu accompagnes ton oncle à la synagogue. Je sais, tu as abandonné la guitare. Je le regrette un peu. Je ne te l’ai jamais dit mais j’adorais quand vous faisiez vos jam sessions du soir, papa et toi. Vous aviez l’air tellement heureux, dans votre élément. Je comprends que tu aies abandonné. En revanche tu as écrit toutes ces histoires. Tu en as même publié une. Tu veux peut-être savoir si je l’ai lue. Je t’avoue que j’ai préféré ne pas le faire. Pourquoi une mère choisit de ne pas lire ce qu’a écrit son fils unique ? Ce n’est pas du tout parce qu’elle craint d’être déçue, encore moins si le fils en question a dix-huit ans et fait ses premières armes, mais parce qu’elle n’a vraiment pas envie de voir exposé tout ce qui l’inquiète et le trouble. Tu me comprends, n’est-ce pas ? Ça ne doit ni te vexer ni t’étonner. Tu sais comment je suis. Je parais forte mais je suis une peureuse. Quelqu’un qui n’aime pas regarder la vérité en face. Mais laisse-moi te dire que je suis contente de toi. Vraiment, même si je ne t’ai pas lu et ne te lirai jamais, je suis fière de toi.

Et de quoi ? Voyons un peu : de quoi tu serais fière ?

Que tu ne sois pas comme tes amis. Que malgré tout tu ne sois pas devenu un fainéant gâté. Tu es respectueux, gentil, discipliné, tu crois dans le travail et le désintéressement.

Tu recommences, maman. Toi et tes conneries. C’est pour ça que je te plais ? Parce que je te ressemble ? Je marche droit, je fais tout comme il faut, armé que je suis du stoïcisme nécessaire et d’un grand sens de la dignité. Donc ça suffit à faire de moi un individu respectable, un honnête citoyen du monde. C’est bien ce que tu me dis ? Et les salades, alors ?

Excuse-moi, quelles salades ?

Les conneries que nous racontons. L’orgueil qui nous pousse à les concevoir. L’hypocrisie qui nous les inspire. Vivre sans dire la vérité aux autres, en l’omettant. Va savoir pourquoi. Peut-être par honte ? D’ailleurs, tu viens de le dire, tu es quelqu’un qui n’aime pas voir la vérité en face. Dieu, comme nous nous ressemblons. Tu as créé un monstre. Par ailleurs, je te prie de me croire, je n’aime pas le tour qu’a pris cette discussion. Je déteste ce ton assommant et revendicatif. Et pourtant je ne peux pas le garder en moi. Tu as une idée de combien de choses tu m’as cachées depuis le premier jour de ma vie ? Tu as une idée des omissions, de l’omerta, du silence dans lesquels tu m’as fait grandir ? Tu as une idée du nombre ahurissant de questions restées sans réponse qui ont constellé mon enfance ? Pourquoi m’avoir caché que tu étais juive ? Pourquoi m’avoir caché que tu étais riche, ou du moins que tu l’avais été ? Pourquoi ne pas m’avoir dit qui étaient tes parents et comment ils étaient morts ? Quel conformisme, maman. Ça ne te ressemble pas. Pourquoi ne m’avoir jamais parlé de tante Nora et d’oncle Gianni ? Pourquoi m’avoir fait vivre dans un monde sans passé, sans généalogie, sans arrière-plan ? Quelle idéologie absurde t’a inspiré une éducation aussi sectaire ? Que de secrets ! Que de mensonges inutiles ! Tu as fait de moi un digne héritier. Un imposteur, un baratineur, quelqu’un qui exactement comme toi a horreur de regarder la vérité en face. Je voudrais tellement que tu m’expliques tout ça. Mais je sais que tu ne le feras pas. Parce que tu n’es pas là, tu n’existes pas. Tu es une voix dans ma tête, l’incarnation d’un regret, la lueur trompeuse qui éclaire l’obscurité par intermittence.

Bon, si c’est d’hypocrisie que tu veux parler, parlons-en. À t’entendre, tu m’en veux, tu en veux à ton oncle, à tous ces gens-là, pour la façon dont ils ont traité papa. Et toi, alors ? Comment tu l’as traité ? Si ce que tu m’as dit est vrai, tu ne l’as pas accompagné pendant toutes ces années. Et j’imagine qu’il en a fait autant avec toi. Et ça, je te prie de me croire, je ne le comprends vraiment pas. Ça me dépasse. Qu’est-ce que ça vous coûtait après tout ? Sans moi tout aurait dû être plus simple. Vous auriez pu renouer des liens, revenir aux origines, quand tu étais un petit garçon suspendu aux lèvres de ton père.

Ne crois pas que je n’ai pas essayé. Je l’ai fait. Et plus souvent que tu ne peux l’imaginer. J’ai manqué l’école plusieurs fois pour être là le lundi matin à l’heure des visites. J’ai passé plusieurs matinées devant la prison, hésitant à entrer. Comment ça a pu t’échapper ? Tu dois m’avoir vu là, assis à la table du bar habituel. Un endroit fréquenté principalement par des parents de détenus. Une population disparate et bruyante, à part à sa manière, mais digne de ma plus grande admiration. Elle te plairait : mères, épouses, sœurs, enfants tout petits, petits-enfants adolescents. Tous en train de prendre un cappuccino en attendant de pouvoir voir quelques minutes le parent privé de liberté. Regarde-les, maman, armés de baluchons, de petits cadeaux, de photos souvenir. Ne crois pas que je me sois senti supérieur à eux. Que je me sois surpris à les regarder de haut. Au contraire. Ils étaient un exemple pour moi. Un exemple inégalable. Quelle dignité, quelle constance, quelle modestie ! J’aurais voulu être capable d’autant de pudeur, d’autant de sincérité. Mais je ne l’ai jamais été. C’est pourquoi je n’ai jamais réussi à entrer. Mais je suis resté là, assis à la table du bar, en attendant que les heures de visites s’écoulent pour la énième fois et que mes compagnons d’infortune entrent tout contents, pour ressortir une heure plus tard, par petits groupes, le visage lourd de tristesse. Dieu sait comme je les ai enviés, comme j’aurais voulu les imiter, comme j’ai imaginé ce qu’ils éprouvaient.

Alors c’est là que tu vas ? Mais bien sûr, c’est lundi jour de visite. Regarde autour de toi. Il fait encore noir. Tu ne crois pas qu’il est un peu tôt ?

Je dirais plutôt qu’il est trop tard, maman.

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