La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 9 sur 34

Pages du PDF

La faute

Chapitre 2

 

Si je pouvais, j’éviterais même d’en parler. Mais comment me taire sur l’après-midi où ma mère et moi avons trouvé l’ascenseur en panne ? Non que je veuille accorder trop d’importance à un incident négligeable dans la copropriété. Si quelque chose m’a secoué ce sont les impressions désagréables auxquelles cet épisode est lié, ne serait-ce que parce que le temps a contribué à les rendre aussi durables que des pierres milliaires. Compte tenu de l’humeur légère de ma mère ce devait être un samedi, jour de fermeture des banques ; vues les circonstances, il est probable que papa ait été hors de Rome pour son travail.

Quant à moi, encore troublé par la vision de Star Wars, j’étais inquiet du sort de Han Solo et bouleversé par la découverte que Luke Skywalker était le fils de Darth Vader (à l’époque, pour les enfants italiens il s’appelait encore Dart Fener et pour moi il continue de s’appeler ainsi). Je ne savais pas que pour voir le troisième épisode de la saga j’allais devoir attendre trois ans et que pendant ce temps ma vie allait subir des bouleversements bien plus violents que ceux qui attendaient la princesse Leia et toute la galaxie.

Pour telecharger + d'ebooks gratuitement et légalement veuillez visiter

notre site : www.bookys-ebooks.com

Après le cinéma nous étions entrés chez un glacier connu du centre, à deux pâtés de maisons du Parlement. Contrairement à ses habitudes de parcimonie, ma mère s’était assise à une table à l’intérieur et avait commandé la coupe maison pour laquelle, je l’avoue, j’avais toujours eu un faible.

Seul devant le trophée de crème fouettée et de pralines au centre duquel, telle une colonne de Trajan, se dressait une gaufrette fuselée et majestueuse, j’ai compris pourquoi elle n’en avait commandé qu’une : elle aurait suffi à rassasier un régiment.

S’est produit alors le premier incident. Une bêtise. Un geste inconsidéré, du moins selon les critères de ma mère. Je n’avais pas encore pris ma petite cuillère qu’elle avait déjà retiré la gaufrette, d’abord en la nettoyant avec des petits coups de langue étudiés, puis en mordant dedans avec une volupté sinistre, et elle l’a terminée en deux ou trois bouchées.

Il m’est difficile de décrire la gêne que m’a provoquée cette scène, peut-être parce que je ne savais pas à quel obscur instinct l’attribuer. Il est certain qu’une telle fougue et une telle rapacité, dont franchement je la croyais incapable, m’ont laissé abasourdi. J’ai eu un instant l’impression que la créature nocturne avait pris le dessus sur la diurne et révélait un trait que je n’étais pas sûr de vouloir connaître.

Mais en même temps cette démonstration d’exubérance m’a permis de l’imaginer petite fille. Une bonne chose, car rien ne suscitait davantage ma curiosité que son passé brumeux. Et pourtant je me sentais tellement mal à l’aise. Où était l’enseignante qui allait en classe même quand elle avait la fièvre, la ménagère la plus diligente du quartier, la comptable de génie dont l’esprit de sacrifice, la frugalité étaient un hymne à la maternité la plus intègre ? Au fond, c’était elle, avec son comportement, qui m’avait persuadé qu’être mère signifiait renoncer aussi bien au superflu qu’à la vitalité. Pourquoi ruiner sa réputation pour une coupe de glace ?

Si je ne l’avais pas perdue si tôt, ma mère, s’entend, et dans des circonstances mystérieuses et monstrueuses, si j’avais pu la voir vieillir, et en profiter pour m’en éloigner lentement, avec délicatesse, à la fin peut-être aurais-je pu apprendre à apprécier ses petites faiblesses. Et qui sait ? Si les choses s’étaient passées autrement je serais aujourd’hui un homme différent, je ne sais si meilleur, mais certainement plus blindé et plus résolu. Or il se trouve que cette femme allait me manquer au sommet de notre relation, quand elle ne s’était pas encore totalement dévoilée, et cela rend encore plus pénible de revenir à l’ascenseur en panne de ce délicieux samedi d’automne qui a déterminé le second incident de la journée.

Hilare, encore une trace de crème sur la lèvre, elle s’est écriée : « J’ai l’impression que nous devons monter à pied. »

Nous nous trouvions au troisième étage, haletants et amusés, quand une porte s’est ouverte.

« Bonsoir, madame Albani », a dit ma mère et j’ai senti une fêlure dans sa voix.

Propriétaire du grand magasin du même nom, et bien qu’elle ait le même âge et la même adresse, on pouvait difficilement imaginer un être plus éloigné de ma mère que Mme Albani, avec ses biceps façonnés par des heures de salle de sport et ses journées à la caisse à dévorer des illustrés méprisables.

« Oh, regarde qui est là.

– Cela vous dérange si je monte d’abord avec mon fils avant de redescendre vous voir ? a imploré ma mère.

– Et comment que ça me dérange, ça fait des semaines que tu m’évites et nous n’avons rien à nous dire. »

Que cette femme vulgaire s’adresse à ma mère sur ce ton sarcastique et en la tutoyant m’a paru un abus sans précédent. Mais j’ai été encore plus déconcerté par la soumission qui a empêché celle-ci de réagir à cette accusation outrageante. L’éviter ? Elle ? Le professeur qui avait désarmé un élève fou avec un flegme dont on parlerait encore à l’école pendant des décennies ?

« Le chèque. Voilà presque un mois que je l’attends…

– Vous avez parfaitement raison… » Reconnaître ainsi les motivations des autres, en revanche, me paraissait beaucoup plus conforme à son caractère. La sévérité avec laquelle elle traitait parfois son prochain n’était rien à côté de celle qu’elle se réservait à longueur de journée. Je ne devais plus jamais connaître quelqu’un d’aussi disposé à se donner tort. Dépourvue de l’instinct qui pousse les gens à rejeter sur les autres la responsabilité de leurs échecs et de leurs malheurs, elle avait un talent particulier pour les endosser aussitôt. Hélas, on ne pouvait pas en dire autant de son interlocutrice, qui montrait plutôt une attitude de victimisation et de fierté.

« Mon mari et moi nous ne faisons pas de la bienfaisance. Nous nous levons tous les matins à quatre heures, nous nous brisons le dos…

– Madame, je vous promets que lundi, au plus tard mardi…

– Mais tu n’as pas honte ? »

Si ces mots résonnent encore dans ma tête après tant d’années avec l’inflexion exacte avec laquelle Mme Albani les a prononcés, ce n’est pas à cause de l’insolence manifeste dont ils témoignaient, ni même parce qu’après les avoir encaissés ma mère s’est tue et a baissé les yeux en signe de reddition ; si je les entends encore vibrer dans mes oreilles comme s’ils avaient été prononcés il y a quelques minutes, c’est parce que même s’ils venaient d’une femme aussi peu instruite, ils étaient extraordinairement appropriés à la situation.

Rien mieux que la honte ne pouvait expliquer l’attitude de ma mère et ses sentiments secrets : la honte d’avoir accumulé une dette aussi lourde auprès d’un couple de boutiquiers grossiers, de ne pas savoir comment y faire face et pour cela de s’être cachée comme une voleuse ; la honte d’avoir épousé un homme qui bien qu’accablé de dettes n’était pas gêné de garer sa belle voiture devant chez nous ; mais surtout la honte de voir exposer ses fautes et de subir pareille humiliation devant un fils auquel elle s’efforçait, par l’exemple et non avec des mots, de donner des leçons de loyauté et de droiture.

C’est ainsi que ma mère, laissant son accusatrice pétrifiée, m’a attrapé par le bras en me traînant chez nous avant de descendre une seconde plus tard avec chéquier et stylo. Je ne saurais pas dire comment elle a trouvé la somme pour honorer ses dettes ; ce que je sais c’est que bien que le magasin de Mme Albani ait été le plus proche et le moins cher, nous n’y avons plus jamais remis les pieds, à l’exception d’une occasion que je raconterai bientôt.

OceanofPDF.com