La faute
Chapitre 4
Je me serais attendu à tout sauf à ce que l’ascenseur crache – absurde, imprévue, en jeans et ballerines – mon obsession sexuelle.
OK, dit comme ça, ça peut vous apparaître comme une boutade d’un goût douteux. Mais vraiment, je crains de ne pas pouvoir le dire autrement. Il n’existe pas de manière convenable d’exprimer ce que j’ai éprouvé en me trouvant devant la star dont depuis un an et demi j’avais cherché, découpé, archivé les photos avec la dévotion furtive de la groupie et du tueur en série.
Ah, comme c’est difficile d’expliquer à un masturbateur d’aujourd’hui combien c’était difficile à l’époque de se munir de matériel iconographique adéquat. Je parle du bon vieux temps où se branler comme il faut exigeait des réserves considérables d’imagination. À moins de disposer du caractère entreprenant de Demetrio – fort de la complicité d’une marchande de journaux, il avait une collection de petits illustrés de premier ordre (et donc de bas étage) qu’en bon trafiquant il utilisait soit pour sa consommation personnelle soit pour la vente – il fallait se contenter de ce qu’il y avait. Attendre très tard le soir le petit film dans lequel la douche de la lycéenne ou le strip-tease de la prof (la classe penchait pour l’aînée !) ne durait jamais assez longtemps. Ou soustraire dans le tas de la salle d’attente du dentiste un de ces magazines qui sous l’égide irréprochable de la pudeur bourgeoise accueillaient l’interview de la starlette du moment, accompagnée d’une poignée de clichés modérément sexy : sourires allusifs, décolleté, jupe découvrant les cuisses.
C’était le meilleur que pouvaient alors offrir les médias à un adolescent tourmenté par des besoins d’hygiène furtifs et compulsifs.
Se pouvait-il que la Tullia plusieurs fois évoquée pendant le dîner, la Tullia mère de Leone, femme d’oncle Bob, et donc la Tullia qui avait raté l’avion et que tous attendaient avec anxiété soit la même Tullia adorée des metteurs en scène, courtisée par les programmes de variétés et les talk-shows, la Tullia que depuis le jour pas très lointain de mon développement je n’avais cessé de désirer, dont j’invoquais, j’articulais, je soupirais le nom quand s’approchait l’extase ?
Bref, la Tullia Del Monte sur les charmes de laquelle j’avais si souvent entretenu Demetrio, n’en obtenant d’ailleurs aucune satisfaction : pour lui, elle n’était pas assez cochonne. « Et de toute façon, à trente-neuf ans une femme est finie. Je ne suis même pas sûr qu’elles peuvent encore baiser », m’avait-il dit une fois avec l’assurance du connaisseur déluré. Pour ensuite me mettre sous le nez la fameuse page centrale de Playboy qui célébrait Candy, sa cowgirl préférée, portant un chapeau de gardien de troupeau, des bottes parsemées de paillettes et rien d’autre.
« Je ne sais pas si je suis clair. »
Il l’était tellement que depuis je m’étais promis de ne plus mentionner Tullia Del Monte en sa présence.
Mais à ce moment-là comment tenir mon engagement ? J’étais impatient de me vanter de cette parenté sensationnelle… Je savais que Demetrio, incapable qu’il était de donner raison à quelqu’un, allait attaquer son refrain habituel « elle n’est pas assez cochonne ». Et pourtant je savais aussi que Tullia Del Monte appartenait au cercle étroit de célébrités pour lequel Demetrio avait un faible.
« Tu te rends compte qu’il y en a un qui se la fait ? me disait-il incrédule en repliant le poster de sa Candy. Un homme quelconque, tout comme moi. » Je me fichais de lui : « Arrête, pas vraiment pareil que toi. » « Et que toi non plus, d’ailleurs. Tu ne vas pas croire que Candy se laisserait sauter par un binoclard quelconque ? » répliquait-il agacé.
Eh bien dans ce cas il n’y avait aucun doute : aussi absurde que ça paraisse, l’étalon de Tullia Del Monte, le maître de sa couche conjugale était le cousin germain de ma mère, avocat d’âge mûr à l’air sympathique et avec une grande et belle maison, certes, un homme affable, mais au charisme viril tout à fait inadéquat (il me paraissait beaucoup plus vieux qu’elle). Ce qui serait peut-être passé inaperçu pour quelqu’un d’autre ; pour moi c’était comme découvrir que Fonzie sautait ma prof de latin.
Sans même le faire exprès, le voilà qui revendique sa domination sexuelle avec un petit baiser sur les lèvres de sa femme : « Bonne fête de Pessah, mon trésor ! » Il s’adresse à Pilar, la domestique philippine : « Je peux vous demander de porter la valise de madame dans la chambre ? » Il oublie l’ordre qu’il vient à peine de donner, il attrape le gros sac Louis Vuitton de sa femme, la laisse passer la première avec un petit salut galant et se dirige vers la chambre. Eh oui, parce que Tullia Del Monte habitait là, mangeait là, dormait là…
« Mais où étiez-vous passées ! » Leone a attaqué brutalement les nouvelles venues. Alors seulement je me suis rappelé où je l’avais vu.
Il posait à côté de sa mère et de sa sœur sur une de mes photos préférées. Il s’agissait d’un reportage datant de quelques années dans lequel Tullia Del Monte faisait une démonstration publique des vertus maternelles en présentant au monde Leone et Francesca, ses trésors. L’utilisation obsessionnelle et indécente que j’avais faite de cette coupure de journal avait rendu pléonastique, sinon carrément gênante, la présence des deux marmots. Tellement qu’un jour je les avais expulsés pour toujours d’un coup de ciseaux, mais pas au point de les effacer de ma mémoire.
« Excuse-moi, mon ange », a dit ma muse à son fils d’une voix inimitable, rauque, aphone au point de se briser, et pour cette raison tellement vibrante et allusive. « Nous sortons d’un tel délire », a-t-elle ajouté en essayant de se justifier et elle a serré contre elle son aîné grognon dans un élan dont j’avais si souvent rêvé pour moi.
J’avais lu qu’elle jouait au Piccolo de Milan Doux Oiseau de jeunesse de Tennessee Williams. Évidemment je n’avais aucune idée de ce qu’était le Piccolo ni de qui était Tennessee Williams. Pourtant j’aurais fait n’importe quoi pour pouvoir assister à la représentation. Et pas seulement pour le plaisir de voir Tullia Del Monte déclamer, rire, pleurer, se désespérer… mais aussi pour l’enchantement d’un titre aussi envoûtant. Ah, le doux oiseau de jeunesse ; il n’était pas nécessaire de comprendre le sens littéral de ces quelques syllabes, ni leur signification métaphorique, il suffisait de se les répéter comme un mantra : ces mots caressants comme une brise de printemps évoquaient les beaux noms aristocratiques des femmes de ma vie : Tullia Del Monte et Sofia Caetani.
« Voici notre star », a dit oncle Gianni en arrivant du fond.
Elle est allée vers lui en disant : « Excuse-moi, quelle honte ! Je suis tellement désolée. J’espère que Pilar et Roberto ont cuisiné casher.
– Tout était parfait, l’a rassurée oncle Gianni sur le ton condescendant qu’il réserve évidemment aux belles femmes. Et puis que veux-tu y faire, ma petite ? Tu n’y es pour rien si nous vivons dans un pays qui se fout de nos fêtes. Si même un théâtre est capable de… »
Entre-temps nous étions de nouveau dans le salon, qui ressemblait de plus en plus à une scène.
« Ma chère, a poursuivi oncle Gianni, je peux te présenter Gabriella, ma nièce ? Je ne me rappelle pas, vous vous êtes peut-être vues à l’enterrement de la pauvre Nora, mais ce soir c’est certainement une occasion plus joyeuse.
– J’ai entendu dire tant de belles choses sur toi ces dernières années, a dit Tullia à ma mère. Même ma belle-mère chantait souvent tes louanges, elle pour qui personne ou presque n’était à son goût. »
J’ai reconnu l’élégance des interviews et j’ai été enthousiasmé. Des expressions comme « chanter les louanges », « être à son goût » étaient tellement affectées et désuètes qu’avec le recul de tant d’années il m’arrive de me demander si les Ibsen, Pirandello et Pinter qu’elle avait dû assimiler dans ses cours de théâtre n’avaient pas raffiné inéluctablement son éloquence. Sans parler de sa familiarité affectueuse avec les monstres sacrés : Moravia, Strehler, Glauco Mauri, pour ne citer qu’eux.
Si j’avais été plus âgé et moins amoureux j’aurais trouvé la force de mettre en doute la sincérité des mots qu’elle adressait à ma mère ; avec un peu plus d’expérience j’en aurais attribué la spontanéité affichée à son talent d’actrice, au narcissisme des vedettes, à l’hypocrisie mondaine. Au lieu de quoi je n’ai pas douté un seul instant de leur authenticité.
Ma mère a été tout aussi aimable, mais d’une façon moins enthousiaste et si l’on peut dire plus circonspecte.
Il me semblait que chaque chose extraordinaire qui arrivait ce jour-là – plus que les cellules spongieuses de mon cerveau ne pouvaient en absorber – conspirait pour me servir la plus inouïe de toutes. Afin que je me retrouve là, devant le type de femmes le plus dissemblables que je puisse imaginer – Amour Sacré et Amour Profane –, engagées dans des civilités réciproques.
Jamais jusque-là je n’avais perçu de façon aussi brûlante combien c’était compliqué, pour moi du moins, de gérer le désir. En un instant je me suis senti observé, convaincu que mon visage congestionné portait les marques des actes inconsciemment incestueux avec lesquels je m’amusais depuis des mois. J’étais horrifié à l’idée que ma mère, en rangeant mes tiroirs, soit tombée sur le gros dossier Tullia-Del-Monte. Je sentais sa réprobation contaminer l’assistance par osmose. Tous savaient maintenant à quelle créature ridicule, avide, abjecte ils avaient offert l’hospitalité. Le salaud de petit singe qu’ils avaient reçu chez eux. Je me sentais nu, les organes génitaux bien exposés, à la merci de la sévérité universelle.
« Tu dois donc être… » et écoutez bien, elle a prononcé mon nom.
Elle savait donc qui j’étais, elle pouvait me situer. Ce qui dénotait une mémoire extraordinaire (actrice de théâtre, après tout) ; ou peut-être, en tant que fils de ma mère (pierre de scandale, brebis galeuse), elle avait entendu mon nom plus d’une fois. J’avais constitué pour elle un sujet fugace de conversation ? N’est-ce pas le rêve secret de l’amoureux ? Se tailler un rôle, même éphémère, dans la mystérieuse vie de l’aimée. Apparemment, pendant les mois où je l’avais élevée au rang de maîtresse de mon intimité, vestale de la salle de bains familiale, elle avait pu prendre conscience de l’existence de ce sujet lointain et dévoué, sans savoir du reste qu’il était ainsi. C’est donc vrai que les plus grands honneurs dont nous pourrons retirer de grandes joies nous sont presque toujours rendus en notre absence dans les circonstances les moins prévisibles.
Ayant temporairement perdu confiance dans la faculté de mon cerveau de donner des ordres élémentaires à mes cordes vocales, j’ai limité ma réponse à un signe de tête, en espérant que l’attention divine de ma muse se porte ailleurs au plus vite.
J’ai été reconnaissant à mon père de me tirer d’embarras en se présentant. La chose ne m’a pas du tout surpris. Je savais qu’il partageait avec Demetrio un faible pour les gens célèbres. Surtout pour les vedettes de cinéma. D’après ses récits, pendant sa vie de bohème juvénile il avait fréquenté des lieux où on trouvait Magnani, De Sica, Gassman… Qui mieux que lui pouvait me sortir de cet embarras ? Il savait sûrement y faire avec certaines personnes.
Aussitôt après avoir décliné son identité il lui a dit ces mots : « Je crois que vous connaissez très bien une de mes plus chères et vieilles amies.
– Vraiment ? » Il m’a semblé sentir dans la voix de la grande actrice un frémissement d’incrédulité.
« Si je ne me trompe, vous avez aussi travaillé ensemble.
– Avec une de vos amies ? Quelle coïncidence. »
Alors mon père a dit le prénom et le nom d’une décoratrice de cinéma connue.
« Valeria ? Vous parlez de Valeria ?
– Oui, nous sommes très amis. Si vous la voyez, saluez-la de ma part.
– Je le ferais volontiers, a-t-elle dit avec une certaine sécheresse, si ce n’était que notre amie “commune” est morte il y a trois ans. »
Avec une réplique digne d’une héroïne de théâtre elle avait remis à sa place le énième fouinard qui l’avait importunée avec une vantardise improbable. Une claque dont j’allais me souvenir longtemps. Pour la deuxième fois au cours de cette soirée, à cause de mon père, j’ai rougi d’embarras comme une jeune fille. Une forme très particulière de honte dont seule ma mère aurait pu saisir la nuance. D’un côté j’étais gêné pour lui, de l’autre je ne parvenais pas à lui pardonner un geste d’une vanité aussi infantile et d’un tel snobisme. En réalité ce n’était pas à lui que j’en voulais mais à moi-même. Je ne justifiais ni ma colère ni ma honte, sans parler de ma pitié et ma tendresse. Comment pouvais-je me permettre de critiquer le comportement de mon père ? Comment osais-je le juger ? Pour qui je me prenais, bon sang ?
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