La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 27 sur 34

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La faute

Fantômes

 

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C’est oncle Gianni qui m’a suggéré d’adopter le nom de famille de ma mère. Maquillage qui allait me permettre d’entrer dans ma nouvelle vie par la grande porte et avec le regard qu’il fallait, en faisant table rase de mon ignoble passé et en m’en inventant un qui soit adapté aux nouvelles conditions. Dorénavant, à qui me le demanderait, je répondrais qu’ayant perdu mes deux parents (j’étais décidé à ne fournir là-dessus que de vagues indications), j’étais allé vivre chez mon tuteur. J’appris avec stupéfaction que pour garantir mon avenir il y avait la prime d’assurance sur la vie de ma mère : une somme considérable qu’oncle Gianni avait déposée sur un fonds dont je pourrais disposer librement à ma majorité.

Ainsi, grâce à un nom de plume* juif, un Pygmalion et un magot de côté je me suis retrouvé membre de cette bonne société qui en son temps m’avait paru enchantée et inaccessible. Ma nouvelle identité m’a transformé du jour au lendemain en héros de roman victorien, et donc le plus louche des imposteurs.

Que celui d’entre vous qui n’a jamais dû jouer un rôle me jette la première pierre ! La maman qui chante une berceuse à son bébé joue (elle s’observe de l’extérieur, satisfaite de se percevoir en mère modèle). Le fumeur de pipe, le mâcheur de chewing-gum, le mordu de Ray-Bans miroirs jouent. Le juge qui condamne un homme à la prison et même le nouveau prisonnier qui crie son innocence jouent. Le martyr qui se fait exploser sur une place bondée joue, tout comme le clochard couché sur le parvis de l’église.

D’ordinaire les gens sont ravis de porter un masque et accordent aux autres le droit d’en faire autant. Pensez aux baudruches qui mettent fin à un contentieux en vous lançant à la figure leurs qualifications, leurs distinctions ou leurs compétences : « Moi je suis avocat. » « Moi je suis policier. » « Moi je m’occupe de poésie latine depuis trente ans. » Comme ils se prélassent, les pauvres, dans leurs costumes de scène pompeux ! Vous les voyez, vous les entendez parler, vous les laissez s’épancher, se pavaner, et vous commencez à penser que l’impudence est le climat dans lequel pousse drue la plante fumeuse de l’imposture. Ainsi il ne s’agirait pas d’une condition inéluctable ? Plus : c’est la ressource sociale en soi. Révélant une absence pathologique d’estime de lui-même l’imposteur est celui qui veut progresser, l’imaginatif qui risque le tout pour le tout en inventant des passés invraisemblables et en pariant sur un avenir de rachats. Il vit dans l’illusion euphorisante qu’à force de feindre d’être ce qu’il n’est pas, les choses s’arrangeront et ses rêves pourront enfin se réaliser.

Ma nouvelle identité a trouvé une façon de se montrer lors de mes débuts en société, en admettant que l’on puisse désigner ainsi un enterrement. À cause de quelques formalités juridiques byzantines il a fallu attendre la fin de l’été pour ensevelir ma mère. Une fois écarté le soupçon du suicide (oncle Gianni a mis en œuvre toute son influence pour faire taire les ragots qui se répandaient dans le milieu), il n’a pas été difficile de lui trouver le coin qui l’attendait dans le caveau ancestral. Solennel, en piteux état, serré entre deux chapelles jumelles, il se détachait sur le terre-plein du Cimitero Monumentale : marbres noircis, décorations néoclassiques et une inscription sur le fronton commémorant les Sacerdoti décédés au cours du siècle dernier, à commencer par le patriarche, le vénérable avocat Saul, dont les moustaches caractéristiques étaient sommairement reproduites dans le bas-relief qu’il avait commandé lui-même. C’était là que ma mère allait passer le reste de l’éternité.

Pour un jour de début septembre la matinée était assez fraîche pour permettre aux participants de porter sans trop de désagrément des vêtements de circonstances. J’avais été habillé de neuf de la tête aux pieds.

La peur de passer la fin de mon adolescence dans une sorte d’orphelinat s’était révélée tout à fait infondée. Depuis que ma mère avait été précipitée du balcon et que mon père pourrissait en prison en attente de jugement je vivais avec oncle Gianni. Nous avions passé l’été dans la grande villa toscane. Située au sommet d’un coteau enchanteur face à une vallée agréable, elle était le lieu idéal où il atteignait le recueillement nécessaire pour travailler sur ses ouvrages d’érudition. Ce n’était pas un hasard si les deux salons du premier étage étaient bourrés de livres jusqu’au plafond.

Pendant ce temps il avait chargé une entreprise de rafraîchir la chambre d’amis de la maison romaine qui deviendrait mon nouveau nid à notre retour. Il avait acheté des meubles adaptés à un « jeune homme » (textuel) et, dans la même intention, il avait renouvelé ma garde-robe. Au bout d’un mois passé à ses côtés je pouvais pousser un soupir de soulagement : vivre avec lui était moins compliqué que partager ses vacances. Sa vie était trop pleine, chaotique et affairée pour lui laisser le temps de s’occuper de son nouveau pupille comme il en avait eu imprudemment l’intention. Peut-être parce qu’il était gâté par le célibat et attiré par la bonne société il aimait remplir ses maisons de vacances d’amis. En quelques semaines s’étaient succédé élèves, collègues, jeunes amis et même, un soir, un célèbre cinéaste qui avait montré un intérêt malsain pour mon cas et pour moi (le tendre orphelin) avec des façons tellement inconvenantes qu’il avait mis mon oncle en fureur. « N’aie pas peur. Cette tantouze de pédéraste ne mettra plus les pieds ici ! » Oncle Gianni s’occupait de moi d’une manière à la fois obsessionnelle et confuse. Parmi ses talents j’avais appris à ne pas compter la finesse d’introspection, totalement absente. Ce qui explique pourquoi il se disait tellement inquiet de ne pas m’avoir encore vu verser une larme. Ce n’était pas normal, se désolait-il. Et son ton donnait l’impression d’un reproche. Presque tous les matins au petit déjeuner il me demandait si j’avais pleuré. Il me le demandait de l’air soupçonneux du père qui s’informe sur l’hygiène de son fils : tu t’es lavé les dents ? Tu t’es brossé les ongles ? Tu es allé à la selle ?… Il est revenu à la charge le matin même de l’enterrement. « Alors ? » « Alors quoi ? » « Tu as pleuré ? » « Non. » « Merde. Eh bien, je suis sûr qu’à l’enterrement ça ira mieux. » « Dans quel sens s’il te plaît ? » « Voyons, crétin, tu as besoin de pleurer un bon coup. »

Au-delà de toute autre considération sur le sujet il s’agissait pour moi d’une révolution copernicienne. J’avais grandi dans un contexte que je définirai comme jésuite, enclin au secret et aux dissimulations : les rares choses réellement graves ne devaient pas être montrées. Mieux valait les laisser moisir à la cave dans l’obscurité et l’humidité. De toute évidence oncle Gianni appartenait à une autre école. Pour lui, il n’y avait pas de question délicate qui ne soit exposée au grand jour et décortiquée jusqu’à épuisement. Cette attitude comportait elle aussi de gros inconvénients. À commencer par le fait que, comme je commençais à le comprendre à mes dépens, il n’y a aucun moyen d’affronter rationnellement une douleur sans la banaliser. D’ailleurs, c’est un autre aspect du caractère d’oncle Gianni sur lequel j’allais pouvoir changer d’avis. Lui aussi avait des secrets, et lui aussi, comme n’importe qui, les gardait soigneusement.

Pendant une grande partie de la cérémonie funèbre le seul être sur lequel mes yeux secs aient su s’attarder plus d’une seconde a été le basset invisible de Laura Piperno, tous deux plus dociles que d’habitude. Sinon, qui regarder ? Sûrement pas les visages connus : Bob, Tullia, Leone, Francesca, Chiara, Washington, Atal et Cesare Limentani ; ces deux derniers savaient vraiment verser des larmes à torrents. Et même pas les nombreux inconnus qui, bien qu’ils aient évité la pauvre exilée pendant vingt ans et plus, n’avaient pas eu envie de la priver d’un dernier adieu.

On lui avait infligé l’horreur de l’autopsie. C’est l’usage dans les circonstances de ce genre. Comment ne pas penser à sa pudeur ? À sa façon toute personnelle de se dissimuler jusqu’à disparaître presque. À son austérité, sa discrétion. Je ne parvenais pas à me rappeler l’avoir vue une seule fois en robe de chambre. Qui avait porté la main sur elle ? Qui l’avait découpée ? Qui avait fouillé dans ses viscères ? Qui se l’était permis ? Qu’y avait-il dans le cercueil que l’on venait de déposer là d’où plus personne, dans la meilleure des hypothèses, n’oserait la retirer ?

Depuis les obsèques de la mère de Demetrio j’avais essayé d’imaginer l’enterrement d’un de mes parents. Cent suppositions, vraiment, mais aucune qui ressemble au spectacle étrange qui se déroulait, rien d’émouvant. Je me suis demandé ce qu’elle en aurait pensé. Qu’aurait pensé l’inflexible mécréante des dix hommes portant la calotte qui constituaient le

minian1 dont son bekhor était exclu ? Ou de la voix dolente avec laquelle le rabbin Perugia récitait le kaddish ? Ils avaient gagné. Et pas parce qu’ils avaient raison, mais seulement parce qu’ils étaient les plus forts. Les armées de la Restauration intégriste avaient vaincu les troupes dégarnies de cette audacieuse philosophe des Lumières. Ils étaient tous là, beaux, élégants, en bonne santé. Et elle, au contraire ? Et l’homme qu’elle avait épousé envers et contre tout ? On savait seulement de lui qu’il souffrait dans quelque horrible cellule, incertain de son destin. Et c’était comme si elle, lui, moi – avec mon beau nom de famille flambant neuf –, nous tous, finalement, nous n’avions jamais existé. Effacés par chaque syllabe lugubre, monotone, émise par le rabbin barbu.

Il devait bien y avoir un moyen de m’habituer au rôle de plat principal dans ce sinistre banquet mondain. Mais je ne le connaissais pas. Visé par tant de regards je ne pouvais pas éviter de me sentir le fils du Cananéen, de l’assassin, du énième tueur de Juifs, avant même d’être considéré comme l’orphelin de la victime qui venait d’être ensevelie.

Je jure que j’ai tout fait pour pleurer. Ah, comme je regrettais de décevoir mon bienfaiteur anxieux. J’ai fait appel à toutes mes ressources d’acteur… Mais rien, pas une larme.

À la fin de la cérémonie diverses personnes se sont approchées de moi. Elles tenaient à se faire connaître, et me présenter leurs condoléances, et me raconter des anecdotes insipides sur ma mère. Elles avaient toutes l’air en bonne santé et leur attitude était affectueuse ; grâce à de longues vacances elles étaient toutes bronzées. Un type petit aux lèvres gourmandes m’a demandé si moi aussi je jouais aux échecs. Sans me laisser le temps de répondre il s’est mis à chanter les louanges de ma mère : quelle joueuse d’échecs extraordinaire ! Même lui, qui dans cette armée de pièces avait mis sa passion, n’avait jamais réussi à la battre. Leone s’est approché ; malgré sa pâleur habituelle il était bronzé comme une statue. Il avait la cravate dénouée et des lunettes de soleil. Il a dit : « C’est vraiment répugnant. » La seule chose sensée que j’ai entendu prononcer ce matin-là.

C’étaient Bob et Tullia qui avaient été chargés d’organiser la réception de rigueur. La maison baignée dans la lumière douce de septembre s’est révélée encore une fois idéale pour les banquets et les réunions de famille. Selon les lois sévères de la diachronie, il s’était écoulé plus d’une saison depuis Pessah. Mais seuls les imbéciles croient au calendrier. Pendant ce temps j’avais accumulé nombre d’expériences, de compétences et de goûts assez solides et variés pour me permettre d’apprécier la valeur esthétique et patrimoniale de ce grand appartement. Moins solennel que celui dans lequel je m’étais installé, il était, comme disait oncle Gianni, décidément plus cosy. Cette fois j’ai évité de m’attarder sur les photos qui décoraient le demi-queue et me suis dirigé droit vers la salle à manger bondée.

Le buffet offrait le genre de gourmandises que j’allais apprendre à aimer avec le temps : chicorée et boutargue de mulet, mozzarella à l’impériale, gâteau d’amandes au chocolat.

En voyant tant de gens aux prises avec leurs assiettes pleines j’ai repensé à la plaisanterie d’oncle Gianni à notre première rencontre : voilà ce que signifie être juif. Il l’avait déclamée devant cette même table servie, mais ce n’était que maintenant que j’étais en mesure d’en saisir le sens. Non pas un éloge de la bombance en général. Tous mangent, tous aiment le faire, pas seulement les Sacerdoti. Ni un panégyrique de la convivialité dont j’avais pu savourer les fruits délicieusement exquis pendant mon séjour new-yorkais. Il parlait de cette chose-là. De cette drôle de chose qui le poussait à s’empiffrer tout en racontant des anecdotes, à discuter plus ou moins aimablement de la politique fiscale engagée par le nouveau gouvernement de centre-gauche. De la vie, finalement : spontanée et vibrante comme il était juste qu’elle soit. Bien que de manière différente ils en étaient tous pleins. Détail ironique mais instructif, c’était un enterrement qui contribuait à le rendre flagrant. Et pas n’importe quel enterrement. L’enterrement de ma mère. Ces gens-là avaient visiblement un compte à régler avec la mort. L’appétit n’était qu’un parmi les nombreux exorcismes, comme l’hédonisme et le plaisir sexuel. Qui sait, il se peut que l’esprit de tout bon Juif, à défaut d’un au-delà plausible, abrite l’idée que c’est la seule occasion accordée à un individu de se gagner un peu de paradis. Il semble qu’ils profitent des mille délices de Canaan jusqu’à ce que ce soit l’heure. Il s’agissait d’ailleurs du même pragmatisme émotionnel amoral qui me poussait désespérément vers Francesca.

Depuis que la mise en scène funèbre avait commencé elle ne m’avait pas encore adressé la parole. Telle que je la connaissais, il se pouvait qu’elle ait amplement dramatisé une affaire qui au fond la concernait si peu et de loin.

On pourrait croire que la perte cruelle que je venais de subir avait sinon altéré du moins atténué les sentiments amoureux qui me liaient à elle. Pas question. Dans un certain sens elle les avait malheureusement confirmés. J’avais espéré qu’elle vienne me voir en Toscane. Elle ne m’avait même pas téléphoné. Un silence qui devait avoir une signification très précise. Mais laquelle ?

En sortant de la salle à manger avec une assiette inutilement pleine, je l’ai vue assise dans un fauteuil près de la porte-fenêtre. Tout comme Leone elle portait des lunettes noires, mais à la différence de son frère elle n’avait pas trouvé de bonnes raisons de les enlever. Sa peau avait sa pâleur habituelle de princesse vaguement orientale. C’était elle, après tout, la reine des vacances renfermées et sédentaires. Dépaysée, belle comme je ne l’avais jamais vue, elle portait un pantalon sombre et une chemisette blanche ; elle balançait nerveusement un pied chaussé de ballerine. Elle s’obstinait à tourner la cuillère dans son café. En la voyant ainsi on avait l’impression qu’elle avait passé l’été à devenir adulte.

Sans me laisser le temps d’ouvrir la bouche elle s’est levée pour me prendre dans ses bras. J’ai toujours été étonné par la réceptivité de l’odorat, aujourd’hui encore pendant que j’écris, c’est pour moi le sens le plus vigilant et le plus sentimental. J’ai été littéralement envahi par le parfum que je n’avais certainement pas oublié. Dommage que s’y soit mêlé un autre tout nouveau, jusqu’à s’y superposer. Une puanteur avec laquelle j’allais me familiariser au cours des ans : l’odeur des larmes des femmes, forte, écœurante, émouvante.

Elle a dit : « Il faut que nous parlions. »

En fait, après la nuit new-yorkaise, je n’avais pu m’entretenir avec elle que pour les politesses embarrassées du lendemain et les adieux expéditifs à l’aéroport. L’idée qu’elle ait choisi cette occasion pour discuter de ce qui s’était passé alors et qu’elle s’était entêtée à refuser d’affronter au moment voulu me paraissait une folie digne d’elle.

Je l’ai suivie dans sa chambre. Moins grande que celle de son frère, on la voyait habitée, accueillante et personnelle dans le moindre détail. J’ai remarqué l’affiche de Metropolis de Fritz Lang au-dessus du lit. Le bureau débordait de livres, ainsi que les étagères au-dessus. Vraiment trop, ai-je pensé. Je n’aurais jamais réussi à en lire autant. Je me suis demandé s’ils suffisaient à expliquer les bizarreries de Francesca, sa maudite imprévisibilité, ou tout au moins mon incapacité de la comprendre. Bien que j’aie été destiné à gagner ma vie en écrivant, je crois avoir développé ce jour-là l’aversion que m’inspirent encore les librairies et les bibliothèques. Mais en même temps, et au risque de me contredire, j’imagine m’être formé dans ces mêmes circonstances l’idée, dont hélas je n’allais plus réussir à me libérer, qu’il n’existe rien au monde de plus sexy qu’une rangée de livres sur une étagère en bois prêts à être convoités.

Elle m’a demandé : « Comment tu te sens chez notre oncle ? » Le ton exprimait une solidarité inquiète.

J’ai esquivé la question. « Pas mal, cette vue. » En effet la fenêtre offrait le même panorama privilégié que le salon.

« Je sais. Un cadeau que je ne mérite pas. D’ailleurs, je ne mérite presque rien. »

Je me suis demandé si cette affectation de pénitence était une entrée en matière pour ce qui nous concernait, un geste de solidarité tardive à l’égard de mon malheur ou une façon maladroite de s’excuser des négligences qu’elle m’avait infligées.

J’ai dit : « Personne ne mérite rien », croyant que c’était la remarque intelligente à faire.

« Tu as raison. Personne ne mérite rien.

– J’ai toujours raison. »

D’où sortait ce registre d’autosatisfaction indécente ? Le fait est que je trouvais ça très chic, très adulte, très masculin, quoique seulement très stupide.

Quand Francesca m’a demandé des nouvelles de mon père j’ai compris qu’elle était différente de tout le monde, franche et directe jusqu’à l’étourderie. Il y avait quelque temps que personne n’osait prononcer son nom en ma présence. À l’évidence, l’ostracisme garanti par la détention ne leur suffisait pas ; pour remettre les choses en ordre il fallait la damnatio memoriae. Oncle Gianni, quand il ne pouvait vraiment pas l’éviter, se référait à lui en l’appelant « ce monsieur », sur le ton supérieur et dédaigneux avec lequel il apostrophait les politiciens démocrates-chrétiens pour lesquels il éprouvait une irréductible aversion. Je m’étais fait l’illusion qu’il se serait donné la peine de le défendre pro bono. Quelle bêtise. Pourquoi aider l’homme accusé d’avoir assassiné sa nièce préférée ? Au contraire, il m’avait dit qu’il s’était porté partie civile dans le procès qui allait certainement le condamner. Même si je ne connaissais pas le sens de son jargon juridique une chose était claire pour moi : bien qu’à première vue elles m’aient paru opposées, les intentions de mon oncle ne différaient pas de celles de ce type qui m’avait interrogé. S’il n’avait tenu qu’à eux, ils auraient laissé mon père en prison jusqu’à la fin de ses jours.

Francesca m’a demandé si j’allais le voir. Comment lui dire que je ne l’avais pas encore fait, et que je n’avais pas l’intention d’y remédier ? J’avais un peu honte. J’avais aussi un peu de mal à me comprendre. Souvent, surtout la nuit, j’entendais la voix de ma mère qui m’ordonnait, comme elle l’avait fait une fois, de courir lui dire bonjour. « Ne fais pas la tête. Tu sais qu’il y tient. » En d’autres temps il n’y aurait pas eu d’autre moyen de la faire taire que d’obéir. Mais maintenant ? Le problème était de ne pas savoir à quoi s’attendre. Qui allais-je trouver ? L’ancien père libre et tendre ou l’aliéné de la dernière fois ? Il me faisait de la peine. J’éprouvais déjà à cette époque une pitié infinie pour ceux qui même pour des raisons compréhensibles, juridiquement indiscutables, sont privés de liberté. Il y avait aussi la question de la présomption d’innocence menacée par la culpabilité probable. Bien entendu, j’aurais préféré qu’il soit innocent. Mais en même temps rien ne me terrifiait davantage que d’envisager qu’il ne soit pas l’auteur de cet horrible crime, qu’il ait été piégé. Quel était le pire à supporter jusqu’à la fin de mes jours, un père assassin ou une mère qui s’était suicidée ? Et ça ne s’arrêtait pas là. Il y avait pire. Abandonner à son destin un être humain sur lequel pèse une accusation infondée vous met face à des responsabilités morales ingérables, d’autant plus s’il s’agit de votre père. Plutôt le juger sévèrement, plutôt le détester sans hésitation que se sentir responsable de son malheur. C’était déjà suffisamment pénible, mais pas autant que se trouver devant un individu sans tache à l’arrestation injuste duquel j’avais contribué plus ou moins directement.

Et puis il y avait oncle Gianni, qui animé du désir de me faciliter les choses n’arrivait qu’à les compliquer. Par exemple, j’avais remarqué que certains matins un des trois quotidiens qu’il avait l’habitude de dévorer disparaissait du lot sans explication. C’était la preuve incontestable qu’il contenait un entrefilet à propos de notre malheur. Je n’arrivais presque jamais à résister à la tentation de me procurer en secret le journal en question et lire l’article soumis à la censure vigilante d’oncle Gianni. Il n’y en avait pas un pour mettre en question l’hypothèse de l’homicide. À cette époque-là l’hypocrisie avec laquelle le journaliste consciencieux, faisant preuve chaque jour d’un garantisme de façade, accorde même à celui qui a reconnu sa culpabilité la qualification de « présumé assassin » n’était pas encore à la mode. Mais le plus irritant était le fait que pour je ne sais quelle raison déontologique ma mère était appelée par son prénom alors que mon père était cité sous son nom de famille, comme si le statut qui les séparait – l’une était la victime, l’autre le bourreau – méritait un traitement onomastique totalement différent.

J’ai changé de nouveau de sujet. « De quoi tu voulais me parler ? »

Bizarrement, je me sentais à l’aise. C’était comme si ma condition de héros-témoin d’un fait divers sanglant me conférait l’autorité nécessaire pour lui parler d’égal à égal. D’accord, elle avait les livres, la richesse, la beauté, le mystère ; moi j’avais cette chose dégoûtante qui faisait de moi un vieux briscard.

Elle m’a demandé si je savais ce qu’était l’alya. Je lui ai répondu que non. Eh bien c’était un mot hébreu. Il signifiait « pèlerinage ». Dans la langue de tous les jours on l’utilisait désormais pour désigner le voyage des Juifs de la diaspora qui choisissaient de s’installer en Israël, retournant ainsi au bercail au bout d’un millénaire. J’ai craint un instant que folle comme elle l’était elle ne me pousse à prendre mon adhésion forcée au judaïsme au sérieux au point d’émigrer avec armes et bagages. Au fond, qui m’en empêchait ?

Impatienté, je lui ai demandé pourquoi diable elle m’en parlait.

« Parce que j’y pense.

– À quoi ? »

Finalement elle a enlevé ses lunettes. Et elle est restée les yeux nus, et le tic s’est fait plus fréquent, plus agaçant, plus irrésistible que jamais.

Elle a repris avec peine. « Ça n’est pas exact. Je n’y pense pas. J’y ai déjà pensé. J’ai pris ma décision. »

Elle allait bénéficier d’un accord entre la communauté juive de Rome et le ministre de l’Éducation israélien qui permettait à certains étudiants juifs méritants de fréquenter un lycée connu de Tel Aviv. Pendant un trimestre au minimum, mais ils pouvaient opter pour l’année scolaire complète. Pour elle c’était plus qu’une magnifique occasion d’étude. C’était la stratégie de sortie inespérée. Elle allait habiter chez le frère de sa mère qui vivait là-bas depuis une vingtaine d’années et s’était affirmé comme producteur de films. Ses parents n’étaient pas contents, son père surtout, mais face à sa détermination ils s’étaient inclinés, convaincus qu’elle en aurait vite assez et qu’elle reviendrait penaude à Rome. Ils pouvaient penser ce qu’ils voulaient. Peu lui importait. Elle désirait seulement vivre en Israël, devenir citoyenne israélienne, servir dans l’armée israélienne, épouser un Israélien et mettre au monde une nichée d’enfants israéliens. Voilà ce qu’elle désirait. Ici il n’y avait rien pour elle. Tout la dégoûtait, vraiment ; elle regardait autour d’elle et elle avait la nausée.

« C’est de ça que tu voulais me parler ?

– Ça te paraît peu de chose ? »

Tu tenais à m’en informer parce que tu savais à quel point je serais bouleversé. Je l’ai pensé mais je ne l’ai pas dit. Allons, admets-le, ai-je continué de penser. C’est pour ça que tu l’as fait, non ? Pour jouir de la scène où le énième malheureux tombe à tes pieds et te conjure de ne pas partir, d’y réfléchir. Tes parents ne suffisaient pas. Trop impliqués, eux. Le public n’était pas assez vaste. Alors pourquoi ne pas y mêler le lointain cousin auquel tu n’adresses pas la parole depuis que tu l’as mis dans ton lit ? Voyons un peu comment il prend la chose. Voyons si lui aussi se jette par la fenêtre. Il ne serait sûrement pas le premier. C’est comme ça qu’ils font chez eux. Quand ils n’ont plus d’alternative, quand ils sont désespérés ils se jettent du balcon. Oui, c’est ça, il faudra vraiment le lui dire. Et quelle meilleure occasion que celle-ci, l’enterrement de sa mère ? Pas question que l’attention de tous se focalise sur la défunte et sur son marmot apeuré. Il faut frapper, se faire remarquer, inventer une nouvelle connerie. Et la voilà la connerie parfaite : l’alya est ce qu’il nous faut. Exotique, romantique, velléitaire, égoïste, comme tout ce qui me concerne.

« Tu ne dis rien ?

– Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Francesca ?

– Qu’est-ce que j’en sais. Quelque chose. Que je fais bien, que c’est une bêtise, que je te manquerai comme tu me manqueras.

– Ça fait des mois que tu me manques », ai-je marmonné en veillant bien à ne pas donner à ces mots le ton de la revendication.

Je ne disposais pas encore de l’expérience nécessaire pour savoir que tout affrontement avec une jeune fille se déroule à double sens. Mais disons que grâce à elle je commençais à en avoir l’intuition. Je ne parlerai pas d’hypocrisie, pas même de duplicité. C’est ce je-ne-sais-quoi de subtil et de diffus mêlé à l’indicible. Disons que lorsque la nature s’en mêle la pureté devient vite socialement impraticable. Jusque-là je n’aurais jamais cru possible de désirer une personne avec une telle violence douloureuse. C’est absurde de dire qu’un tel élan était simplement inapproprié dans ces circonstances. C’était quelque chose d’autre. Rien à voir avec le bon ton. C’était très exactement l’indicible sous sa forme la plus obscure et brutale. Si les êtres humains continuaient de se multiplier, infestant la planète de leur arrogance et leur soif de conquête, ça devait dépendre du type de sentiment qui me gonflait la poitrine. Un désir aveugle et violent qui ne connaissait pas de répit.

Comme elle était pâle, émaciée, sans défense ! Mon désir, loin d’en être modéré, était attisé de façon sauvage et perverse. Seule importait la proximité de nos corps. Torturé par son odeur et son tic je me suis assis sur le lit. Je l’ai fait de peur de m’évanouir dans ses bras et dans une tentative maladroite pour cacher ce qui était en train de se passer inexorablement dans mon pantalon sur mesure (en réalité c’était déjà fini). Qu’aurait-elle pensé si j’avais obéi à mon érection et m’étais jeté sur elle ? Ou pire, si j’avais cherché ses lèvres ? Dans un tel moment, en plus. Trop de temps avait passé pour dire que le cadavre de ma mère était encore chaud ; la chaleur c’était celle avec laquelle nous lui avions fait nos derniers adieux ; celle de la maison pleine de gens qui mangeaient, buvaient, fumaient joyeusement en souvenir d’elle ; celle de Francesca plongée jusqu’au cou dans ses nouveaux projets romantiques. Et puis il y avait moi, séparé du reste du monde comme je ne l’avais jamais été : après sa froideur des derniers mois, je bouillonnais de désir.

J’ai tenté une approche maladroite, irrésolue, inefficace. Tout ou rien. Elle a reculé. « Non. » Tandis que je faisais marche arrière tout aussi maladroitement je l’ai entendue dire : « Il n’en est pas question. » Elle n’était pas indignée. Comme si elle s’y attendait. Ce qui contribuait à rendre la scène pénible.

« Alors qu’est-ce que tu veux ? »

Elle a répondu avec douceur : « Je veux parler. Je veux que nous nous expliquions, je veux éclaircir toute cette histoire une fois pour toutes.

– Qu’est-ce qu’il y a à éclaircir ? Tout est clair, non ? Il n’y a pas d’histoire. Point. Tu pars, je reste. Tu continues à déconner, j’essaierai de me faire une raison.

– Tu sais bien que ce qui s’est passé ne devait pas et ne devra plus arriver.

– Parce que je ne te plais pas ? Parce que nous sommes parents ? Parce que tu ne fais pas ça avec les fermés ?

– Ne dis pas de bêtises. Pas toi, pas aujourd’hui, je t’en prie.

– Alors quoi ? Tu veux que nous nous expliquions ? Eh bien, moi je n’ai rien à expliquer. Mais toi…

– Moi quoi ?

– … Tu as un tas de choses à expliquer. Tu as disparu, tu n’as plus donné signe de vie. » Je me suis demandé si ce n’était pas le moment de remplir le cahier de doléances* de reproches circonstanciés, j’y avais droit au fond. Le malheur que j’incarnais me conférait des privilèges inespérés. Craignant d’épuiser trop vite mes maigres munitions j’ai préféré surseoir.

« Tu as raison. C’est parce que je devais rester seule. Je devais y réfléchir. Et ne crois pas que je ne l’ai pas fait. Je ne pense à rien d’autre depuis des semaines, des mois. J’avais peur que si nous nous parlions, si je venais te voir, si nous étions ensemble je n’aie pas le courage de prendre ma décision.

– Tu appelles ça une décision ?

– La plus grave que j’aie jamais prise.

– Une connerie, Francesca. Rien qu’une connerie. Des tas de conneries. »

Moi aussi j’avais étudié, qu’est-ce qu’elle croyait ? Pendant qu’elle ruminait sur la façon la plus poétique de bouleverser sa vie et de détruire la mienne en compulsant des grammaires d’hébreu, en fuyant les plages et les groupes, en évitant de me téléphoner et de venir me voir, j’avais étudié. Chez oncle Gianni les livres ne manquaient pas. Surtout sur certains sujets particuliers. Pourquoi ne pas m’en servir pour essayer d’y comprendre quelque chose ? Et maintenant je le savais. Je savais que cette affaire de judaïsme ne me plaisait pas. Il n’était pas fait pour moi. C’était une coterie. Comme tant d’autres, d’ailleurs. Vivre en Israël ? Et pourquoi pas au Groenland ou en Papouasie ? Qu’y avait-il en Israël qu’il n’y avait pas ici ? Pourquoi en faire tout un plat ? Pourquoi s’emballer ? C’était un endroit. Le monde était plein d’endroits. Maintenant oui je comprenais ceux qui manifestaient contre le violent chauvinisme sioniste ! Si les orthodoxes qui occupaient illégalement des territoires qui ne leur appartenaient pas partageaient avec Francesca une obstination obtuse, eh bien il n’y avait pas de quoi se réjouir.

À ce stade c’était stupide de s’arrêter à des contingences. Ce qui comptait c’était le cadre. L’histoire qui me concernait, qui me dominait, qui me précédait était toute dans ce cadre hiératique. Ne pas en tenir compte signifiait s’égarer et ne pas saisir le nœud de la question. Si les gens avaient pris la religion moins au sérieux, si même ils ne l’avaient pas prise en considération, le monde aurait été un endroit non seulement plus simple mais aussi bien meilleur. Si le judaïsme n’avait pas résisté avec ténacité aux mille embûches de l’Histoire et s’était éteint comme tant de panthéismes non moins pittoresques avant lui, mes grands-parents et ma mère n’auraient pas ressenti le besoin de prendre leurs distances avec lui. Si le judaïsme avait perdu son poids spécifique, si sectaire et intimidant, tante Nora n’aurait eu aucun intérêt à répudier ma mère. Si le judaïsme n’avait pas représenté un appel de la forêt irrésistible ma mère n’aurait pas senti le besoin de renouer les liens avec les Sacerdoti, d’aplanir des désaccords vieux de plusieurs années, de recommencer à rêver d’une vie différente de celle qu’elle menait depuis des décennies. Si les Juifs obsédés par le fait d’être juifs ne s’étaient pas mis dans la tête de coloniser une terre sur laquelle (parlons clair) ils ne pouvaient alléguer aucune légitimité, et s’ils ne l’avaient pas occupée avec l’opiniâtreté qui les distinguait, Francesca n’aurait pas été là maintenant à délirer sur l’alya, et elle aurait probablement trouvé des façons plus savoureuses de me tenir compagnie.

Malheureusement il en était autrement. Je voulais la serrer dans mes bras, l’embrasser, la baiser. Mais je pouvais tout au plus écouter ses raisons qui, soit dit en passant, m’intéressaient moyennement.

« Appelle-les des conneries si ça te plaît. Joue au cynique si tu en as envie. Mais sache que pour moi c’est une chose importante. »

Elle me l’a dit sur un ton peiné, sans ressentiment particulier. Une indulgence qui me mettait encore plus en rage. Dieu sait combien j’aurais voulu l’offenser, l’indigner. Elle a ajouté qu’elle regrettait que ce soit précisément moi qui m’exprime de cette manière, qu’elle aurait attendu une telle attitude de tout le monde sauf de moi.

J’ai demandé d’un air sarcastique : « Je suis tellement spécial ?

– Tu le sais très bien. »

Elle m’a expliqué qu’elle n’avait jamais connu quelqu’un comme moi. Que j’avais été la chose la plus belle et la plus intéressante qui lui soit arrivée ces derniers temps. J’étais doux, gentil, bien élevé, curieux, spirituel. Aucun des garçons de sa famille n’était comme ça. Sans parler de tous les autres, amis, camarades de classe : ceux-là n’étaient pas dignes de cirer mes chaussures. Je savais écouter. Je comprenais les plaisanteries. Je ne jugeais pas… Quant à elle, elle n’arrivait même pas à imaginer comme elle se serait sentie en ce moment à ma place. Alors que je suis là à supporter stoïquement cette énième mascarade : un enterrement artificiel, en carton-pâte ! Si ça lui était arrivé elle aurait fait un esclandre. Tandis que moi, je me tenais là comme si de rien n’était. Quelle force. Serrer la main à des gens que je ne connaissais pas, sourire, sans faire la tête. Me gaver de ces choses dégoûtantes. Comment j’y arrivais ?

Je l’ai interrompue. « Si je suis tellement exceptionnel… », et comme pendant ce temps elle s’était assise à côté de moi je lui ai posé la main sur le genou. Elle s’est éloignée de nouveau mais de façon irrésolue, comme si elle était prête à capituler.

Tout bien considéré il n’y avait rien de séduisant dans le costume qu’elle m’avait taillé, rien de viril dans le portrait qu’elle avait ébauché imprudemment. J’en sortais comme le croisement d’un eunuque et d’un moine tibétain. L’homo classique qui plaît aux dames. Je sais écouter ? Comprendre ? Pardonner ? Non, ma chère, je sais faire mieux. Et pour te le montrer il suffirait de ta collaboration. C’était l’heure de jouer mes atouts. Eh bien oui, pour un peu de bon vieux tripotage antihygiénique j’étais prêt à tout, jusqu’à jouer la carte de la victime !

Si je repense au désir fébrile, bestial qui m’animait à ce moment-là il me revient en tête la sentence de Kenko Hoshi, le moine japonais du XIIIe siècle : « Même un grand éléphant peut être attaché solidement avec une tresse de cheveux féminins. » Il faut dire que dans ma petite bande de lycéens, à presque un millénaire de distance, on utilisait une analogie semblable, bien que les objets de la formule (chars à bœufs et poils pubiens) aient été résolument plus terre à terre, sinon carrément licencieux. D’ailleurs, il faut dire à notre décharge que nous n’étions ni moines ni japonais.

En lisant comme toujours dans mes pensées, Francesca a anticipé mes réactions.

« Tu sais que nous avons parlé.

– Qui, nous ?

– Ta mère et moi. Nous avons parlé. Excuse-moi de te le dire. Je ne devrais pas.

– Ma mère ?

– Oui, ce soir-là. Et je ne parviens pas à me le sortir de la tête. Je t’avais rappelé mais tu n’étais pas là. Alors nous avons parlé. Elle te l’a sûrement dit… »

J’ai menti et je me suis raidi. « Elle ne m’a rien dit. Mais je ne vois pas ce que ça vient faire.

– Ça vient faire que je ne pense qu’à ça. Et maintenant que tu es là c’est encore pire. »

J’ai fait semblant de plaisanter. « Si tu veux je m’en vais.

– Non, je t’en prie. C’est une chose sérieuse, horriblement sérieuse. Je sais que tu es la dernière personne à qui en parler mais je sais aussi que tu es la seule qui puisse me comprendre. Elle a été tellement gentille, tellement sympathique, tellement accueillante. Elle m’a posé un tas de questions sur toi. Elle voulait tout savoir sur New York. Si tu t’étais amusé. Si tu avais été bien avec nous. Mais surtout si tu t’étais bien entendu avec oncle Gianni. Je te jure, c’est ce qu’elle m’a demandé comme si elle savait, comme si elle avait une intuition… Elle a dit que tu ne lui avais presque rien raconté, qu’elle avait peur de te le demander, que tu es un type introverti. Que c’était peut-être sa faute. Et qu’elle n’arrivait vraiment pas à se le pardonner. Quelle voix ! Une très belle voix, calme, mais aussi triste. Pendant qu’elle parlait je pensais : j’aimerais avoir cette voix, mais pas aussi triste.

– Francesca, s’il te plaît.

– C’est alors que j’ai décidé. Je te jure, à ce moment précis. En réalité je ne l’ai pas compris tout de suite, j’y ai beaucoup réfléchi. Mais ensuite j’ai compris en y repensant que je l’avais décidé à ce moment-là à cause de cette voix si belle et si triste. J’ai décidé que je devais changer quelque chose. Que je ne pouvais pas continuer comme ça. Que je ne pouvais pas rester ici. Qu’il fallait que je me secoue. Parce qu’il n’y avait rien de bon pour moi. C’est elle, d’une certaine manière, qui m’a inspirée et convaincue. Sa voix belle et triste. Maintenant tu comprends pourquoi je n’ai pas donné de nouvelles ? Une fois ma décision prise je savais que si nous nous étions parlé, si nous nous étions vus, je n’aurais pas pu éviter de te le dire. Et il semble que j’aie eu raison. »

Maintenant oui j’étais vraiment indigné. Dieu du ciel, il y a une limite à l’égocentrisme. Elle voulait réellement me laisser entendre que le sort de ma mère – qu’il s’agisse d’homicide ou de suicide – lui avait donné une leçon de vie ? Elle cherchait réellement à conférer un sens vertueux à un fait divers sanglant ? Était-ce possible qu’elle le dise réellement ? À moi, en plus ? Qu’est-ce que c’était ? Une façon de me porter le coup de grâce ? Ou de me consoler ? Utiliser ma mère pour me servir son énième lubie de grande bourgeoise oisive. Non, ce n’était pas de la simple insensibilité. Une étourderie inconsidérée. C’était de la méchanceté à l’état pur.

Elles sont arrivées de loin, d’un lieu qui ne paraissait pas en rapport direct avec moi. En tout cas pas avec mon corps. Et pourtant, irrépressibles, c’était là qu’elles pesaient, au coin des yeux. Je n’avais aucune idée de combien de temps encore j’allais pouvoir les retenir, les empêcher de jaillir et de me submerger. C’étaient des larmes : ces larmes qu’oncle Gianni invoquait depuis des semaines. Ni lui ni moi ne nous serions attendus à ce qu’elles arrivent à un moment aussi inopportun. Impossible de déterminer ce qui les avait provoquées. La conscience brûlante du fait qu’après avoir perdu maman et papa j’étais sur le point de perdre aussi Francesca ? Ou le soupçon, imprudemment introduit par Francesca, d’être victime de la machination la plus machiavélique du destin. En effet : là où mon amour pour ma mère avait échoué – m’émouvoir aux larmes – l’humiliation, la haine du soupirant éconduit réussissaient. C’était désormais une certitude, me suis-je dit tout en cherchant à contenir le torrent déchaîné qui ruisselait sur mes joues : je ne lui pardonnerais jamais.

« Non, trésor, ne pleure pas. Ne fais pas ça. J’ai commis une erreur, je ne devais pas, oublie tout ce que j’ai dit. Je n’ai pas changé. Tu le sais, les mots sortent comme ça de ma bouche, sans contrôle. Je t’en prie, pardonne-moi, ne fais pas ça. »

Tandis qu’elle me prenait dans ses bras j’ai pensé que c’était au tour de mes larmes de la dégoûter. Mais ça m’était égal. Il ne me restait qu’à me laisser aller à sangloter. Ne plus m’arrêter. La dernière chose que je me suis demandée avant de me ressaisir, de sortir de sa chambre et de me jurer de ne plus jamais la revoir, a été comment concilier toutes ces larmes et une érection qui ne semblait pas prête à se calmer. C’était peut-être tout ce que je pouvais attendre de moi-même. C’était peut-être le mieux que je pouvais offrir, ma contribution la plus honnête à la société, l’essence poisseuse de mon deuil : pleurer en bandant.

 

1. Groupe de dix hommes indispensable pour réciter le kaddish.

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