La faute
Chapitre 3
J’ai compris que ce que je venais de goûter n’était qu’un hors-d’œuvre et que la matinée me réservait bien d’autres gâteries quand, après avoir provoqué la fuite du vieux nazi et embarrassé le proviseur devant tout le monde grâce à une fanfaronnade d’une indécence inégalable, j’ai trouvé dans le couloir, radieuse, excitée, dans sa plus belle pashmina, Sofia Caetani, impatiente, a-t-elle dit, de m’offrir son soutien moral et me déclarer son admiration et sa reconnaissance pour avoir passé un sacré savon à ces deux têtes de nœud arrogantes.
Pris par surprise, ne sachant pas comment m’en sortir, je l’ai remerciée précipitamment : un cours de maths m’attendait.
« Qu’il aille se faire foutre. Pourquoi on n’irait pas faire un tour ? On le mérite. »
C’est-à-dire sortir de l’institut ? Tous les deux ? Sans demander la permission ? Après ce que j’avais fait ?
Non, ce ne sont pas ces questions qui m’ont assailli en l’entendant m’adresser une invitation aussi extravagante, mais plutôt d’autres, bien plus alarmantes : elle m’a reconnu ? Elle est là pour me démasquer ? Je suis fichu ?
J’espère que vous vous rappelez où nous l’avons laissée : dans l’ancienne école en train de manifester pour un noble idéal quelconque, suivie de bandes de voyeurs extasiés, tellement habituée à charmer et à briser les cœurs qu’elle n’y faisait même plus attention. Comment avait-elle échoué ici ? Je vous assure que j’avais été le premier à me le demander quand elle était apparue dans le couloir avec son air maussade et soupçonneux de toujours, émissaire de ce petit monde ancien qui ne cessait de réapparaître dans mon horizon. Elle aurait dû être en première année d’université. Évidemment, à force de se dépenser en faveur de causes perdues et de peuples souffrants elle avait fini par négliger ses études. Pour effacer la honte d’avoir été recalée, ses parents l’avaient exilée dans un lycée plus adapté au blason familial : réservé aux classes aisées, sélectif, sensible aux privilèges de la noblesse. J’imagine que pour elle quitter l’école publique pour cet institut privé bourré de fils à papa dignes du plus grand mépris n’avait pas été drôle. Mais ses parents ne lui avaient probablement pas laissé le choix.
Pour l’éviter j’avais changé de parcours plus d’une fois en détournant la tête, en rasant les murs comme un gecko. Grâce au ciel, Sofia purgeait son exil dans le purgatoire des nouveaux venus, la fameuse section C, traditionnellement peu encline à se mêler aux autres. En outre, compte tenu de la mémoire courte des jeunes filles de sa classe, de son charme et surtout de son tempérament, j’en étais venu à exclure qu’elle puisse se souvenir de moi, pas même en m’associant au malheur qui avait fait de moi d’abord un paria, puis un charlatan ; plutôt une espèce de jeune premier, contraint d’endosser toute la sainte journée des costumes de scène criards.
Parfois ils me serraient tellement que je les aurais volontiers échangés contre ceux d’un espion qui risquait sa peau dans un pays communiste : avec une identité certes plus fausse et frauduleuse sur le papier que la mienne, mais au moins au service de causes justes, de patries lointaines, de familles fières et anxieuses. Je n’avais ni cause, ni patrie, ni famille. Jouet d’un passé innommable, d’un présent mensonger, d’un avenir désolant, je devais me contenter de l’oncle qui gérait sa paternité putative avec une attention affectueuse, rien à dire, mais qui n’aurait absolument jamais pu remplacer un véritable père.
Les attentions d’oncle Gianni à mon égard, réconfortantes et approbatrices, prouvaient au moins que le rôle dans lequel je me complaisais depuis des années fonctionnait. Qu’un des rares individus au courant de ma véritable histoire participe à une mise en scène aussi sinistre en disait long sur le sérieux de l’impeccable travail d’acteurs auquel nous nous étions soumis tous les deux.
Nous nous étions promis de dîner ensemble tous les vendredis soir. J’aimais le zèle avec lequel il obéissait à un devoir tellement juif. Je précise que le rite n’était pas sévère : deux bougies allumées, quelques interdictions alimentaires sans gravité, l’engagement à ne pas allumer la télé et ne pas nous enfermer dans nos chambres respectives sans avoir bavardé un moment comme il se doit. C’était surtout lui qui parlait. Encouragé par mes grands dons d’écoute, il trouvait toujours le moyen d’évoquer de vieux fantômes de famille et se laisser émouvoir. Ceux qui le connaissaient assuraient que depuis que nous vivions ensemble il était devenu plus accommodant et plus sentimental, moins enclin aux polémiques et aux mondanités. Il s’était adouci. Il n’avait plus l’air de vivre dans le but de réprimander son prochain ; comme si sa nature compétitive et combative avait cédé en faveur d’exigences affectives inédites et impérieuses. Sa nouvelle passion était le passé. Et je me demande si cette obsession ne me concernait pas : en disposant d’un Sacerdoti flambant neuf, à former et dont il fallait éveiller la conscience, en pouvant enfin goûter aux joies tardives de la paternité, il découvrait les vertus de la transmission dynastique. C’est pourquoi il ne perdait jamais l’occasion de s’abandonner à de brûlantes nostalgies. D’après ce que je pouvais voir, ce à quoi il était le plus attaché était le caractère tribal de la famille : l’hôtel de Castiglioncello réquisitionné pour l’été par une multitude de vacanciers apparentés entre eux : grands-parents, oncles et tantes, cousins… Quel rêve. C’était magnifique !
Ainsi, au seuil de ses soixante-dix ans, Gianni Sacerdoti avait pris acte du rétrécissement vertigineux de son horizon de vie, en devenant plus affable et plus soucieux. Tout avait commencé à se précipiter pendant sa brève convalescence à la suite d’une opération de la vésicule biliaire qu’il avait subie pour obéir à son médecin interniste. Au bout de deux jours de clinique il était rentré à la maison décidé à reprendre sa vie où il l’avait laissée. Un premier coup d’œil superficiel permettait de dire qu’il avait réussi dans sa louable intention, mais il suffisait de le regarder avec un peu plus d’attention pour comprendre que quelque chose en lui avait changé définitivement. Comme si la présomption d’invulnérabilité qui avait fait de lui ce qu’il était avait été entamée. Pas grand-chose. Peut-être ne s’en était-il même pas aperçu, mais cela ne nous avait certainement pas échappé ni à Washington ni à moi. Comme tous les hommes follement amoureux de la vie, maintenant, au moment fatal où se manifestaient les premiers ennuis de la vieillesse il avait commencé à redouter tout aussi follement de ne plus pouvoir en disposer à son gré, ou carrément de la perdre d’un moment à l’autre. Il avait des crises d’hypocondrie. De temps à autre il arrivait à la maison hors d’haleine et demandait à Washington de prendre sa tension ou d’appeler le cardiologue. Il dormait de moins en moins et ses visites aux toilettes se faisaient de plus en plus fréquentes. J’avais l’impression que d’une semaine à l’autre tout en lui s’était réduit : les os, la voix, les conceptions. Au bout de plus d’un demi-siècle de virilité de baryton la voix mythique du professeur Sacerdoti, tellement faite pour instruire des foules d’étudiants, défendre ses clients contre des accusations infamantes et séduire les dames avait perdu sa force ; non qu’il soit devenu aphone, mais il semblait avoir du mal à finir ses longues phrases bien construites. Moi qui l’aimais beaucoup, au point de l’avoir pris pour modèle, je m’étais rendu compte que depuis son opération même sa façon de s’habiller était devenue peu à peu plus maniérée : chaussettes jaunes, pochettes voyantes, chaussures en daim avec semelle de crêpe. Il parlait de s’acheter un basset. Au regard de l’hostilité atavique qu’il professait pour toute forme d’effémination c’était surprenant de le voir s’égarer dans certaines affectations et minauderies. Aussi n’était-il peut-être pas si surprenant qu’à de tels écarts esthétiques ait correspondu un changement émotionnel tout aussi excessif. Il se laissait de plus en plus souvent attaquer par la nostalgie et les regrets. L’obligation de renoncer se manifestait par des comportements routiniers, des idées conservatrices et ce regard vide, son éclat désormais compromis, languissait derrière une cataracte trouble.
« Je ne t’ai jamais raconté comment ton grand-père Guido a disparu pendant une semaine le lendemain de la Libération ? » me demandait-il pendant les dîners du vendredi. Bien sûr il me l’avait raconté. Une demi-douzaine de fois. Mais je faisais comme si ce début était formidable afin de lui permettre de laisser libre cours à ses souvenirs. « Tu ne le croiras pas, mais je n’ai jamais réussi à lui extorquer la vérité sur cette semaine. Le connaissant, tout est possible. Qu’il se soit enfermé dans une bibliothèque pour lire Hegel, qu’il ait servi d’interprète à un général allié, qu’il soit allé à la chasse aux fascistes, ou même chez les putes. Qui sait. Je veux dire, c’était un être tellement plein de vie et mystérieux. » J’imagine que le combler de questions comme j’en avais l’habitude faisait partie de la comédie. Mais au fond, nous le sentions, il le sentait mais surtout je le sentais moi : aucune de ces histoires lointaines ne me concernait réellement. La seule digne d’être retenue, la seule qui n’allait jamais cesser de me poursuivre aussi longtemps que ma mémoire le permettrait était la seule que ni lui ni moi n’osions aborder. Pas seulement à table le vendredi soir, mais toujours. Elle concernait le cadavre en décomposition d’une femme et le sort du procès et de l’emprisonnement de son assassin présumé. Dommage que tant de réticence inflexible ait eu le résultat paradoxal de rendre le fardeau encore plus encombrant. En fait, me bercer de l’illusion que mes parents n’avaient pas existé, me persuader que leur aventure humaine, couronnée par un épilogue déchirant, n’avait jamais eu lieu signifiait nier l’essence même de ma vie. Du reste, en dehors de tant de bonnes intentions, il n’y avait pas un coin en dehors de moi ou en moi qui ne se révèle hérissé de pièges. C’était comme si le monde qu’oncle Gianni s’était efforcé de remplir de confort et de délices cachait un double-fond qui s’ouvrait grand aux moments les plus inopportuns. Il suffisait de peu – l’apparition à table d’une coupe de glace, l’odeur sauvage d’une plage isolée, une indication routière, un caméo d’Elvis à la télé – pour que la réalité mensongère dans laquelle je languissais montre la corde. Au diable les vieilles histoires de famille arrivées à des individus que je n’avais jamais connus. Au diable Castiglioncello et ses étés lointains. Qui s’intéresse à la Libération et au grand-père Guido ? Les seuls souvenirs significatifs pour moi apparaissaient décidément moins lointains et moins idylliques, tapis comme ils l’étaient là où je n’aurais jamais osé les chercher. Ils surgissaient comme ça, à l’improviste, opaques et percutants comme le poing d’un passant psychotique, dans le seul but de me couper le souffle. Aussi foudroyants dans leur manifestation que résistants à mes tentatives maladroites de les refourrer dans le double-fond sordide où je les avais cachés, ils avaient le pouvoir de rendre mes occupations artificielles et répétitives en me jetant dans un état d’indolence maladive dont il était difficile de me remettre.
Un après-midi en sortant du cinéma j’étais tombé nez à nez avec une collègue de ma mère. Je n’avais pas pu éviter de lui dire bonjour, en courant le risque que l’ami avec qui j’étais n’apprenne des détails dangereux sur mon ancienne vie et ne compromette ma couverture. La gêne de la dame, qui avait limité l’interrogatoire à des questions d’usage générales et embarrassées, avait empêché que la situation ne se complique. Mais depuis ce jour-là ma prudence avait pris de nouveaux aspects paranoïaques. Désormais aucune précaution ne me semblait excessive. Par exemple, j’ai évité de répondre au téléphone pendant quelque temps dans la terreur qu’au bout du fil ce soit mon père, impatient de me donner une nouvelle version des faits. Son souvenir était s’il était possible encore plus ingérable que celui de ma mère. Et pas seulement parce qu’il était le seul encore vivant, mais parce qu’avec le temps son image avait subi diverses transformations, pas toutes favorables à la cause que je m’étais imposée. L’égaré vacillant en proie aux délires éthyliques de notre dernière rencontre avait cédé la place au géant spirituel et indulgent qui égayait les nuits les plus difficiles de mon enfance. De quoi alimenter mes soliloques.
Qu’est-ce qui était le plus indigne ? Faire comme si ceux qui m’avaient mis au monde n’avaient jamais existé ou profiter de l’aisance spirituelle et matérielle que leur disparition m’avait offerte ? Qu’est-ce qui était le plus hypocrite ? Ne pas aller le voir lui ou déposer des fleurs sur sa tombe à elle en sachant bien que ça lui était indifférent ?
Je n’enviais pas que les espions mais aussi les amnésiques. Victimes d’un accident ou d’un trauma, eux, au moins, bien que piégés dans un éternel présent sans issue, réduits à de simples objets dépourvus d’histoire, pouvaient espérer se retrouver. Un mirage qui m’était interdit. Ma mémoire fonctionnait par à-coups, c’est vrai, mais tellement bien et d’une manière tellement capricieuse que pour ne pas qu’elle m’accable je devais la tenir en laisse. Et à propos d’envie, Dieu sait si j’enviais la sottise avec laquelle oncle Gianni traitait ses souvenirs en battant le rappel comme dans un festival de la nostalgie. Les miens avaient une enveloppe résolument plus épaisse. Au risque d’exagérer, j’ai envie de dire que me souvenir était comme entrer prématurément dans le royaume des morts. Dit de cette façon ça peut sembler un exercice noble, une aventure digne d’un héros classique. Pas du tout. Je savais désormais que même si la réserve bourgeoise l’honore avec une certaine solennité hypocrite, même si la superstition populaire la célèbre avec des rites pittoresques et traditionnels, la mort est avant tout une affaire embarrassante. Elle l’est pour celui qui meurt et se trouve livré à des mains et des yeux étrangers ; elle l’est pour celui qui lui survit et ne sait pas regarder son proche en face ; elle l’est pour tous les autres, qui éprouvent de la répugnance pour le mort et de la pitié pour ceux qui restent. Bref, je connaissais trop bien la filière du deuil pour ne pas me tenir à l’écart.
Là au moins j’avais un avantage sur oncle Gianni : rien de ce que j’avais devant moi ne pouvait être pire que ce que j’avais laissé derrière. Mais si c’était vrai, alors pourquoi, dans les moments où ils revenaient m’obséder, maman et papa me manquaient-ils autant ? D’une façon tellement déchirante que je priais le ciel qu’une opération chirurgicale m’extirpe leur souvenir du cœur pour toujours ?
C’est pourquoi me trouver face à Sofia Caetani m’a violemment secoué. Si d’un côté je tremblais à l’idée qu’elle m’avait reconnu, de l’autre, vu l’état dans lequel j’étais, je ne pouvais pas m’empêcher de la considérer comme une espèce d’émissaire : une de ces créatures semi-divines chères à la mythologie classique qui oscillent entre le monde des vivants et le royaume des morts. L’ironie de la situation ne m’échappait certainement pas. Jamais la Sofia Caetani dont je me souvenais n’aurait adressé la parole au garçon maladroit à peine pubère d’autrefois. Et là résidait toute l’ironie : pour s’intéresser à moi, en supposant que son intérêt soit réel, elle avait dû attendre que je porte un masque. C’était ce vaurien que la fille la plus convoitée de l’école, la séduction incarnée venait de complimenter. C’était à lui qu’elle avait proposé une évasion romantique pendant les heures de cours.
Mais j’étais sur mes gardes. Bien que depuis que ma nouvelle vie avait commencé je me sois découvert plus désinvolte avec les filles que je n’aurais cru possible jusqu’à trois ans plus tôt, j’excluais de l’être assez pour escalader un sommet inaccessible tel que Sofia Caetani. D’ailleurs tout en ayant nettoyé ma réputation des scories de ma vie précédente, je n’étais pas sûr de l’avoir fait assez méticuleusement pour attirer l’attention d’une hors catégorie capricieuse. Cherchant à surmonter la panique, je me suis dit que de toute façon si je voulais vraiment me faire une idée de ses intentions il ne me restait qu’à jouer le jeu.
En faisant semblant d’être amusé j’ai dit : « Tu as raison, qu’il aille se faire foutre le cours de maths ! J’imagine que tu as un plan d’évasion ? »
En admettant qu’il s’agissait d’un plan, il a fonctionné à merveille. Sofia est passée devant les deux appariteurs surveillant la porte avec une telle assurance royale que personne n’a osé nous arrêter.
Elle m’a demandé où j’habitais. « Là derrière. Et toi ? » Naturellement je le savais très bien. La maison ancestrale qui en matière de solennité et de décrépitude n’avait rien à envier à notre bâtiment scolaire occupait tout un îlot d’une place baroque sur l’autre rive du fleuve : on racontait que l’étage noble ressemblait davantage à une pinacothèque qu’à une résidence privée ; d’après les mêmes rumeurs, la vie qu’on y menait était digne d’une dynastie qui avait donné à la chrétienté un pape, deux vice-rois et une armée de cardinaux.
Théoriquement j’aurais dû tirer un certain soulagement de son embarras. J’aurais dû me dire que ce n’était pas le genre de sentiments qui angoissait des filles comme elle. Dommage que ce qui me préoccupait ait été précisément la dérogation à une règle aussi rassurante. Au fond, le plus gros était fait. Elle m’avait abordé, elle m’avait poussé à enfreindre une interdiction sacrée de l’école, bref, elle m’avait mis dans le pétrin sans hésitation. Pourquoi se laisser démonter par l’embarras précisément maintenant, à mi-chemin ? Qu’est-ce qui lui passait par la tête ?
Soudain, sur le ton de quelqu’un qui en vient au fait, elle a dit : « Je ne sais pas si je peux te le demander… »
Je me suis dit ça y est, nous y sommes.
« Quoi ?
– Comment ta mère a fait pour s’en tirer ? »
Je me suis senti rougir comme si un vent chaud venu de Dieu sait où s’était mis à souffler en détruisant cette journée de fin d’hiver, rude mais ensoleillée. Je me suis planté au milieu de la rue, bouleversé comme si Sofia avait réussi à me mettre tout nu avec une de ses formules maléfiques. Cette fille splendide et méchante était là pour jouer au chat et à la souris. Elle savait tout et voulait me torturer. J’allais être démasqué ? Précisément le jour où j’avais fait faire à mon imposture un saut qualitatif vertigineux ? J’allais encore devoir changer d’école ? Qu’en penserait mon oncle Gianni ? Il me chasserait lui aussi ?
« Dans quel sens ? » Je n’avais qu’un filet de voix.
« Non, rien, excuse-moi. Je vois que ça te met mal à l’aise. Je ne voulais pas, je te jure. » Elle paraissait vraiment désolée, je me suis calmé.
« Allons, changeons de sujet. Ça n’était que de la curiosité crétine. »
J’ai essayé de me ressaisir. « Mais non, penses-tu. C’est seulement que je n’ai pas compris la question.
– Sûr ?
– Tout à fait.
– Je me demandais : étant donné que ta mère a perdu ses parents dans des circonstances aussi horribles et vu que tu es là… Eh bien oui, bon, je me demandais comment elle avait fait pour s’en tirer. Elle devait être toute petite. C’est tout. Ça n’était que de la curiosité malsaine. Mais si tu veux tu peux encore ne pas… »
Voilà ce que j’avais obtenu en violant les principes de base de l’imposture, les consignes auxquelles je m’étais si scrupuleusement tenu pendant toutes ces années : ne jamais m’exposer, ne jamais fournir d’éléments précis, ne jamais donner aux autres l’occasion de me mettre en contradiction avec moi-même.
Encouragé par son embarras – seule une actrice expérimentée ou une psychopathe au stade final aurait pu simuler une consternation aussi réelle –, je lui ai expliqué que oui, en effet, ma mère avait été confiée juste à temps à une certaine tante. C’était curieux comme la vérité offrait une chance inespérée au mensonge : ce que je venais de lui dire n’était faux qu’en partie. Personne n’aurait pu mettre en doute que ma mère, restée très tôt orpheline dans des circonstances épouvantables, avait été recueillie par une tante charitable. Et que ce soit arrivé au seuil de son adolescence, quelques années après le génocide juif, n’avait pas d’importance.
Pour éviter qu’elle me pose d’autres questions embarrassantes en me forçant à de nouveaux mensonges, je lui ai lancé à la figure un fait douloureux en veillant bien à ne pas l’accompagner de détails artificiels qui, comme je l’avais compris, auraient pu engendrer de nouveaux malentendus désagréables. Je lui ai dit qu’entre-temps, ma mère n’était plus parmi nous. J’ai sursauté à la pensée que c’était la première fois que je la mentionnais en dehors de mes monologues. Il ne pouvait naturellement pas m’échapper que son fantôme, pour émerger des ténèbres dans lesquelles je l’avais exilé, venait maintenant à la lumière, devant une inconnue, et contraint en outre, le pauvre, à se débrouiller dans une forêt de mystifications tordues. S’il est vrai que mes parents ne m’avaient pas rendu la vie facile, je le leur faisais payer avec les intérêts.
En tout cas ma stratégie s’est révélée efficace. Sofia m’a souri, gênée, et a murmuré un imperceptible « je suis désolée ». Ne jamais sous-évaluer l’énorme pouvoir de séduction du pathétique. Dans des circonstances déterminées et sur certains tempéraments passionnés il peut exercer un enchantement. Sofia Caetani se révélait une créature totalement différente de ce que je m’étais imaginé dans les années où j’en avais fait l’objet privilégié de mes maladroites rêveries érotiques. En résumé, la jeune fille avec laquelle je me promenais – habillée avec la négligence étudiée habituelle, longs cheveux fins couleur caramel, petite bouche et yeux tendres comme ceux d’un bébé lionceau – avait bien peu en commun avec la pasionaria rageuse qui un jour m’avait mis entre les mains un tract contre l’impérialisme sioniste criminel. J’ai remarqué qu’elle avait une drôle de façon de marcher, très exaspérante : elle avançait lentement pour ensuite s’arrêter au milieu de la rue, vous prendre par le bras et raconter tout ce qui lui passait par la tête. Le tout était rendu encore plus particulier par ce bizarre défaut de prononciation : le « r » non roulé. Comme j’allais le déduire par la suite quand j’ai fait la connaissance de sa vieille tante et de sa sœur aînée, c’était le résultat d’un enchevêtrement biologique malsain imprégné de snobismes séculaires et compromis par un nombre déplorable de mariages consanguins.
Je comprenais désormais que le monde se divise en deux grandes catégories : ceux qui aiment parler et ceux (bien plus rares, à vrai dire) qui aiment les écouter. Sofia appartenait fièrement à la première. Quelle oratrice infatigable. Le genre de fille que ma mère aurait définie non sans amusement comme « moulin à paroles ».
Elle m’a dit que la seule chose qu’elle détestait plus que les fascistes c’était les indifférents, ou comme elle aimait les appeler : les amibes. Eh bien, si je ne m’en étais pas aperçu, cette école était bourrée d’amibes. Elle m’a avoué que si je ne l’avais pas fait moi-même elle se serait chargée de ce nazi de merde.
« Tu sais ce qui m’a étonnée le plus ? Pas qu’il dise toutes ces conneries. J’ai l’habitude des gens qui disent des conneries. Chez moi, certaines conneries sont à l’ordre du jour. Non, ce qui m’a vraiment étonnée ç’a été la réaction de tous les autres. Ça ne gênait personne, personne. Et tu sais pourquoi ? Parce que rien ne les touche, rien ne les pousse à vivre, à sentir, à penser. Exactement comme les amibes. »
Je comprenais maintenant pourquoi sa mère avait tant insisté pour l’inscrire dans une école comme la nôtre. Quel autre choix aurait-elle pu approuver, cette princesse des amibes ? L’indifférence, le snobisme, la désertion étaient sa raison de vivre. Je lui ai demandé non sans perfidie ce qui n’allait pas dans son ancienne école. À quoi rimait d’en changer pour la dernière année ?
J’étais convaincu de l’avoir mise en difficulté mais non, comme si de rien n’était, à l’évidence moins encline que moi à la retenue, elle a tout de suite joué carte sur table. « Ils m’ont virée. Non que je ne le méritais pas, mais ç’a été un sacré coup. Un truc humiliant. Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire. Il n’y a pas de matin où quand je passe cette foutue porte je ne pense pas qu’à cette heure j’aurais pu être à l’université, à des milliers de kilomètres de tout ça. Bref, j’ai décidé depuis d’être sage. C’est pour ça que je t’ai laissé aller en reconnaissance. Si j’avais suivi mon instinct j’aurais foutu le bordel habituel. Comme tu vois, j’ai plus d’une raison de t’être reconnaissante. »
Je me suis demandé comment elle réussissait à concilier un amour aussi affiché pour les Juifs et la haine d’Israël qui quelques années plus tôt semblait occuper toutes ses pensées. Et je me suis demandé aussi si par hasard cette haine avait disparu en même temps que le désir de se montrer, effacé par le coup dur du renvoi. En y repensant, je crains que ma stupeur ne provienne du lavage de cerveau infligé par oncle Gianni depuis mes premiers pas incertains dans le mare magnum du judaïsme. C’était lui qui m’avait dit que la haine d’Israël ne pouvait en aucun cas s’accompagner de l’amour pour les Juifs. Que ça n’avait aucun sens de haïr une chose sans haïr aussi l’autre. Quiconque prétendait en être capable mentait ou n’avait rien compris. Naturellement je n’avais pas de raisons de mettre en doute ce qu’oncle Gianni affirmait avec une telle morgue. Après tout, c’était lui le grand homme, lui l’érudit, lui le politologue. Et quant au judaïsme, je ne connaissais personne qui possédait autant de livres sur la question. Par ailleurs, mon désintérêt instinctif pour la politique et les religions me poussait à faire confiance à ceux qui avaient consacré tant de ressources intellectuelles à l’une ou aux autres.
J’ai décidé qu’il était temps de déterminer si Sofia était plus hypocrite ou plus ignorante. Le fait est qu’en l’écoutant parler je ne percevais pas de traces de duplicité. Au contraire, comme elle l’avait admis elle-même, le problème était son incapacité de garder pour elle ce qui lui passait par la tête. Excluant que chez une fille de mon âge puissent coexister sereinement impulsivité et hypocrisie, j’ai conclu qu’elle n’avait rien compris et que comme tous les jeunes de ma génération elle avait la tête farcie de clichés.
C’est alors qu’une troisième option m’a traversé l’esprit : que ce soit oncle Gianni qui se trompait. Parce que trop impliqué, à cause des blessures qu’il portait en lui et de cette habitude de se méfier de tous sauf de lui-même. Par ailleurs je ne pouvais pas savoir si entre-temps Sofia avait changé d’avis sur Israël. D’instinct j’aurais dit que non. Ce qui semblait la motiver le plus, en effet, était une indignation générale face à toute forme de domination. Un élan qui la poussait à aimer et haïr avec un sectarisme que j’avais du mal à comprendre. Et pourtant, en dehors de mes difficultés à la suivre sur ce terrain (je n’avais pas assez de nerf ni pour la haine ni pour l’amour) je trouvais son manichéisme sinon contagieux en tout cas séduisant. Il devait y avoir en moi une force étrange qui me dirigeait vers des filles qui conjuguaient privilèges, intolérance et dysfonctionnements.
Soyons clairs, depuis que Francesca vivait en Israël mes élans amoureux languissaient dans un état léthargique. Malgré tous mes efforts je ne parvenais pas à me la sortir de la tête. Les rares camarades de classe avec qui j’étais sorti quelquefois avaient fini par subir le poids d’une comparaison qui les dépassait et que de toute façon elles ne méritaient pas. Il s’agissait de jeunes filles trop semblables à moi – polies, appliquées et respectueuses des règles – pour tenir tête à Francesca, et au souvenir sensuel que je conservais d’elle. De temps en temps, surtout par son frère, j’avais des échos qui la décrivaient malheureuse de sa nouvelle vie, ce qui la portait à de nouveaux choix radicaux et velléitaires. Maintenant elle s’était mis en tête de quitter le lycée et de s’inscrire dans une fameuse yeshiva mixte de Jérusalem. En résumé, même si ça me coûtait de l’admettre, les désagréments qui ternissaient l’expérience israélienne de Francesca ne menaçaient pas son rêve d’intégration au point de le compromettre.
Je me demande dans quelle mesure mon attraction précoce pour des types féminins aussi exubérants, tendant vers la recherche d’un sens et de qui sait quels liens secrets entre les choses, dérivait de ma structure morale portée au défaitisme et au désenchantement. De toute évidence les caractères de Francesca et Sofia, fermés sur eux-mêmes tout en étant obsédés par le monde, incarnaient la parfaite opposition dialectique à la personnalité hermétique, ironique et autosuffisante que j’avais réussi à me construire.
En admettant que ce qui se jouait était une espèce de rendez-vous, je n’ai pas mis longtemps à me rendre compte que Sofia, malgré celles qui l’avaient précédée, pouvait rivaliser avec Francesca sur différents fronts. Et pas tellement parce que sa beauté, conventionnelle il est vrai, était remarquable, mais parce que son esprit trahissait une nature indomptée et insatisfaite, hostile par tempérament à tout esprit de famille sectaire. Cette fois la comparaison hâtive avec Francesca, bien loin de me refroidir, favorisait des paradoxes virtuoses. On prétend que l’amour, surtout quand on le découvre jeune, possède une intégrité obtuse inaccessible aux effondrements et aux révolutions. Il n’en est rien. Au contraire, au contact de ce qui ne lui ressemble pas il peut prendre des contours imprévus et favoriser de nouvelles attirances. Il est vite devenu clair qu’engager Francesca et Sofia dans un duel à leur insu favorisait aussi bien le souvenir lointain de l’une que le surgissement fascinant de l’autre. Aussi absurde que cela paraisse, ma nostalgie de Francesca rendait électrisante cette promenade clandestine avec Sofia.
Soudain, non sans entêtement, je me suis mis à dresser à l’improviste la liste de leurs incompatibilités les plus criantes.
Si au premier abord Francesca apparaissait introvertie, Sofia se montrait aussitôt à l’aise ; mais en même temps si Francesca savait comment vous accueillir, Sofia savait comment vous garder à l’œil ; si Francesca était négligente par distraction Sofia l’était par vocation et par esprit de contradiction ; si Francesca était impatiente de vous écouter, Sofia avait un tas de choses sur lesquelles pontifier ; si Francesca avait une façon délicieusement démodée de s’exprimer, Sofia se complaisait dans des obscénités dignes d’un chauffeur de poids lourd.
Tout bien réfléchi, leur seul trait commun était ce qui les distinguait le mieux de moi : l’assurance que tout finirait par s’arranger ; il suffisait de le vouloir. À partir de là il était naturel de se demander si l’idéalisme n’était pas un apanage dynastique, le énième privilège de caste. Seul peut-être celui qui a trop reçu est autorisé à désirer davantage. De lui-même et de son prochain. Bref je me trompais en m’en prenant à ma mesquinerie ; pour la rendre acceptable il suffisait de lui donner un autre nom tel que « droit au dédommagement ». Ne pouvant pas rêver de mondes meilleurs je me contentais de celui-ci, à condition qu’il me rende ce qu’il m’avait pris injustement. Pour me faire une place dans la vie, pour jouir de quelque bonheur impromptu je n’avais pas besoin d’émigrer en Israël ni de manifester contre les Israéliens. Une constatation qui ne m’empêchait pas d’apprécier l’idéalisme des autres, d’autant plus quand il s’incarnait dans des demoiselles impatientes de bonne famille.
La conversation est revenue sur les amibes de notre école. Sofia m’a demandé comment je m’étais retrouvé dans un endroit comme ça. « Comme quoi ? » « Tellement plein de cons ! » a-t-elle grogné en allumant quelque chose qui ressemblait plus à un mégot qu’à une cigarette. J’ai sursauté à l’idée que ce puisse être une manœuvre, une allusion implicite à l’école d’où nous venions tous les deux (elle le savait très bien !) dont j’avais tout fait pour effacer les traces odieuses et mortifères.
« Allons, elle n’est pas si mal.
– Tu es trop indulgent.
– Et même si elle l’était ? Quel mal y a-t-il à être compréhensifs ?
– Je déteste les gens compréhensifs. Ma mère est compréhensive. Ou du moins elle essaie de l’être. Et je t’assure que ce n’est pas quelqu’un de bien.
– Comme c’est bizarre !
– Quoi ?
– Théoriquement tu devrais te sentir à l’aise dans ce genre de milieu.
– Un milieu comment ?
– Solennel, religieux, aristocrate.
– Alors tu sais qui je suis ?
– Ta réputation te précède.
– La tienne aussi, dans ce cas.
– La mienne ? Vraiment ? » Et j’ai encore tremblé.
« Ne fais pas l’idiot.
– Je ne sais pas de quoi tu parles.
– Tu t’es vu ? Tu ne fais rien pour passer inaperçu. Tu as l’air sorti d’une partie de chasse. J’ai un vieil oncle qui s’habille comme toi, mais il vit dans le Yorkshire, il souffre de la goutte et il a presque quatre-vingt-dix ans. »
J’ai protesté qu’à vue de nez c’était elle la campagnarde, l’amazone, et j’ai ajouté que tandis que mes grands-parents souffraient enfermés dans un ghetto les siens rédigeaient des bulles papales antisémites en se gavant de gibier.
Rien à dire, j’avais bien appris mon rôle. En brave perroquet je savais faire une imitation impeccable du jeune Juif dédaigneux de la haute. J’ai d’ailleurs déjà pu entretenir le lecteur de mes remarquables dons de mimétisme. À force de vivre avec les Sacerdoti, de les entendre parler, de voir les films qu’ils voyaient, manger ce qu’ils mangeaient, j’en avais assimilé les usages, les manières et même les attitudes dédaigneuses, ce je-ne-sais-quoi de léger et de suffisant dans l’autodénigrement qui m’avait tellement séduit à New York. Désormais moi aussi je farcissais mes conversations de mots français, anglais et de blagues yiddish. Moi aussi je pouvais compter sur un répertoire de citations qui s’étendaient de Groucho Marx à Mel Brooks. Estimé dans ces termes, le super bobard lâché dans la grande salle devant toute l’école rassemblée prenait un sens : rien ne donnait autant de lustre à un pedigree juif que deux grands-parents trucidés par les nazis. Quel clown ! Quel falsificateur ! Il n’y a pas d’autres mots pour me définir.
À l’époque lointaine où en brave soupirant je m’installais dans la loge du portier pour attendre que Sofia Caetani passe devant moi en compagnie du ténébreux garçon de dernière année tellement envié, portant Clarks et kéfié, jamais je n’aurais osé espérer qu’un jour le rôle de l’accompagnateur et de l’amoureux transi puisse me revenir. Je répète, afin qu’un tel miracle puisse s’accomplir, trop de choses horribles avaient dû arriver. Ça n’avait aucune importance. Non seulement parce qu’à la longue on se lasse même de se juger trop sévèrement, mais aussi parce que comme tous les adolescents au seuil de la vie adulte je revendiquais un crédit infini auprès de l’univers. D’autant plus si je comparais mon expérience à celle de filles fortunées et insatisfaites comme Francesca et Sofia. Qu’en savaient-elles ? Avaient-elles une idée de ce que signifiait ne pas avoir le choix ? S’étaient-elles jamais trouvées face à une impasse ? Permettez-moi de l’exclure. Alors à quoi bon se fustiger ? Je n’étais qu’un joueur malchanceux qui pour une fois avait de bonnes cartes. Pourquoi ne pas en profiter ? Sofia avait compris qui j’étais ? Elle m’avait reconnu ? Elle me promenait dans la ville rien que pour me cuire à feu lent en goûtant d’avance le moment où elle allait me griller en m’exposant à la risée et à la réprobation d’une école où avec les années j’avais réussi à gagner une réputation enviable ? Libre à elle. Je m’en fichais. J’avais le dos large. Et en tout cas, j’avais sur elle un avantage impossible à rattraper : il n’y avait pas d’oubli que l’on veuille m’infliger qui puisse rivaliser avec ce que j’avais fait supporter à mes parents, et donc à moi-même. Alors pourquoi ne pas essayer de me la couler douce ? Pourquoi ne pas profiter à fond des occasions offertes par l’imposture ? Que les maths aillent se faire foutre ? Non, ma chère Sofia, qu’ils aillent tous se faire foutre, toi y compris !
Ah, si Demetrio m’avait vu ! Comment ne pas penser à lui dans de telles circonstances ? Dommage qu’il soit précisément une des branches sèches que j’avais dû couper afin que la nouvelle plante de serre exotique en laquelle je me transformais puisse prendre racine. L’automne qui avait suivi la mort de ma mère il avait essayé d’être proche de moi, de me réconforter ; il était même venu me voir dans ma nouvelle maison. « Mais regarde un peu dans quel taudis elle est allée se fourrer cette tête de nœud ! » Un samedi je l’avais trouvé à la sortie de l’école, décidé à me montrer sa nouvelle Vespa. « Eh, mon frère, tu ne m’avais pas dit qu’ici il y a plus de chattes que dans les toilettes d’un drive-in. » Sur cette constatation extasiée et par ailleurs, comme d’habitude, aussi imagée qu’indiscutable avait défilé le générique de fin de notre amitié de dix ans. J’avais été frappé par ma facilité à m’éloigner d’abord de lui puis à m’en passer. D’ailleurs, j’étais conscient de pouvoir compter désormais sur le cynisme nécessaire à une telle entreprise : si je désirais vraiment être un autre je devais rompre avec quiconque m’avait connu avant ma défaite et ma renaissance consécutive. Réunir en un seul et même personnage Tartuffe, Rastignac et le comte de Monte-Cristo était un exercice qui ne laissait pas de place aux hésitations.
Mais maintenant comment ne pas repenser à mon vieil ami ? J’étais là avec la fille qui avait colonisé et nourri notre imagination pendant des années. Je lui ai demandé si elle le faisait souvent.
« Quoi ?
– T’échapper.
– Tu ne le fais jamais ?
– Tu plaisantes ? Je suis un garçon bien, moi.
– Et moi je suis majeure. Ils ne peuvent pas m’emmerder. Quand vraiment je n’en peux plus, quand j’en ai par-dessus la tête des amibes, je demande à aller aux toilettes.
– C’est tout ?
– Oui.
– Et aucune amibe ne vient te chercher ?
– Aucune.
– Parce que tu es majeure ?
– Oui.
– Tu te moques de moi ?
– Je suis on ne peut plus sérieuse.
– Je suis toujours frappé par votre capacité de vous la raconter, vous, les filles snobs.
– Va te faire foutre !
– Sans parler de votre susceptibilité.
– Je n’aime pas être jugée de cette façon sommaire. »
J’étais suffisamment futé pour savoir que le mépris fonctionne toujours, surtout avec les filles généralement gâtées. Depuis l’époque du théâtre élisabéthain quel personnage important n’a pas demandé à son fou un peu de vérité ? Non que je lui aie dit exactement la vérité. Encore une fois, fidèle à mon statut de simulateur en série, j’avais fait semblant d’être sincère. En admettant qu’il en existe, je ne connaissais pas d’autre moyen de faire la cour à une fille comme Sofia. Même si, à en juger d’après sa réaction, je n’étais pas sûr d’avoir réussi mon coup.
Visiblement agacée elle m’a demandé : « Tu n’as pas froid ? »
Pour des raisons évidentes j’avais laissé écharpe et manteau à l’école. C’était une journée de mars aussi ensoleillée que possible mais froide et venteuse, de celles où c’est magnifique de se promener avec une fille à condition d’être dûment emmitouflé. Autrement dit, avec ma veste de sport je risquais un bon rhume.
« Pas du tout.
– Maintenant c’est toi qui te moques de moi ? »
Eh non. Cette fois je ne mentais pas. Par un processus métabolique complexe, mon organisme ne pouvant compter sur les protections habituelles tirait la chaleur dont il avait besoin des micro-combustions provoquées par l’interaction de l’euphorie, de l’excitation et de la stupeur, pas moins efficaces qu’un édredon ou un poêle.
À force de bavarder nous avions atteint la place Sant’Ignazio. J’avoue qu’il ne m’est pas facile de retourner dans cette Rome sans constater combien elle était différente de celle d’aujourd’hui que je m’obstine à habiter. À certains égards et bien qu’il me coûte de l’admettre, elle était beaucoup plus laide, usée et croulante : les hôtels particuliers pourrissaient sous des couches séculaires de moisissure et de suie ; il n’y avait pas de fontaine, d’obélisque, de boutique historique qui ne soit assiégé par des hordes de voitures en stationnement interdit ; ni de coin pittoresque épargné par les tas d’ordures. Alors pourquoi si je retourne à cette matinée de mars et à tant d’autres guère différentes, la ville m’éblouit-elle d’une façon aussi particulière et unique ? C’est trop facile d’accuser les fameux pièges de la mémoire, l’œuvre méticuleuse de maquillage par laquelle elle enjolive les souvenirs pour les rendre conformes au bilan indulgent que les gens dressent habituellement de leur vie. Maintenant, on pourra m’accuser de tout sauf d’indulgence pour mon passé : je vous assure qu’il n’y a rien qui puisse l’adoucir, pas même la distance et les caresses de l’oubli. C’est pourquoi j’ai tendance à me fier aux impressions rétrospectives ; disons qu’elles savent être plus sincères et authentiques que moi. Alors croyez-moi si je vous dis que cette Rome-là était plus Rome que celle-ci. Et ce n’était pas parce que j’étais plus jeune mais parce qu’elle était plus vieille.
En tout cas, de toutes les places à notre disposition Sofia avait déniché la seule qui, avec ses couleurs vives XVIIIe, constituait une délicieuse oasis dans la grise dégradation environnante. Les ocres et les oranges des façades aux lignes courbes rayonnaient au point de donner au crépi la consistance poreuse du massepain et à l’atmosphère la suspension métaphysique d’un théâtre de cour.
Le bar dans lequel nous sommes entrés nous restaurer (le but secret de notre flânerie depuis le début ?) était pour Sofia une espèce de quartier général. Sombre, enfumé, guère plus qu’une gargote, mais chaleureux et accueillant. Le barman a salué son habituée la plus fidèle avec une familiarité déférente.
« Oh, bonjour, Walter, nous pouvons vous demander du café ? »
Je ne connaissais personne qui aurait fait précéder « café » d’un article partitif. D’ailleurs, c’était aussi à travers ces formules charmantes que l’extraction sociale de Sofia et son éducation – qu’elle faisait tout pour étouffer sous des manières et des montagnes de grossièretés – trouvaient un moyen de ressortir. Sur ce point au moins nous nous ressemblions : elle aussi s’employait à paraître celle qu’elle n’était pas et ne serait jamais. Elle aussi cultivait une honte irrémédiable à l’égard de ses origines. Mais malgré toute l’abnégation qu’elle y mettait elle ne pouvait pas se cacher. Le « r » à la française, un sens esthétique prononcé, la politesse envers les travailleurs et les subordonnés trahissaient – malgré elle, aurais-je envie de dire – une provenance avec laquelle elle ne cesserait jamais de régler des comptes, même si elle s’installait en Nouvelle-Zélande et épousait un chef maori.
J’avais eu tort de croire que seuls les Sacerdoti utilisaient un ton emphatique, propre à un certain milieu. Depuis que j’avais élargi l’éventail de mes connaissances de façon vertigineuse je m’étais rendu compte que chaque milieu, bien que proche d’un autre, mixte et perméable, peut compter sur un vocabulaire dont les adeptes eux-mêmes n’ont pas conscience. L’œcuménisme inauguré par le père Solani au cri de Pecunia non olet avait au moins ça de bon : il offrait à tout élève la possibilité d’entrer en contact avec un nombre impressionnant de tribus, et chacune d’elles se caractérisait par un jargon imperceptiblement différent de tous les autres. Par exemple, j’avais remarqué que Sofia aimait bien ajouter le préfixe « super » à des adjectifs très différents les uns des autres. Pour elle tout était « super mignon », « super intéressant », « super stupide ». Quelle drôle de manière, à la fois incorrecte et ironique, d’enlever du poids aux superlatifs dont par ailleurs elle abusait. Par la suite ce préfixe allait coloniser d’autres langues et d’autres milieux. Si je l’ai remarqué chez Sofia c’était parce qu’à l’époque il était l’apanage des rejetons d’une poignée de familles romaines.
Je lui ai dit : « Ainsi tu veux aller étudier à l’étranger. » Après avoir bu son café à petites gorgées elle avait rallumé son mégot : quelques bouffées et le petit local exigu était déjà son fumoir personnel.
« Fais-moi réussir l’examen et tu verras.
– Si tu n’y arrives pas cette fois, avec tous les incapables en circulation, il vaut mieux que tu renonces.
– Je te prie de ne pas sous-estimer mon incapacité.
– Tu as une idée d’où aller ?
– J’ai calculé que le point du globe le plus éloigné de ma mère est une île de Polynésie. Mais j’ai peur qu’il n’y ait pas d’universités là-bas. Et toi ?
– Bof, disons que ça ne me déplairait pas non plus de couper le cordon.
– Où, par exemple ? »
Je lui ai dit que je rêvais d’être admis au Berklee College de Boston. Ma mère m’avait laissé quelques sous. Pourquoi ne pas les investir là ?
« Berkeley n’est pas en Californie ?
– Berkeley, oui, mais Berklee est à Boston.
– Jamais entendu parler.
– C’est une école de musique.
– Et tu serais un musicien ?
– Je joue de la guitare. Et même plutôt bien.
– Sans blague !
– Comment ?
– Tu ne ressembles pas à un guitariste.
– À quoi ressemblent les guitaristes ?
– Pas à ça, merde », et elle a effleuré le col de ma veste.
Encore une fois je ne disais pas la vérité : à elle, bien sûr, mais surtout à moi-même. Ma guitare languissait depuis longtemps dans son étui telle une relique dans sa châsse. Je l’exhumais de temps en temps pour impressionner une fille ou distraire mes amis. Du reste, à l’époque où la guitare était toute ma vie, jamais je n’aurais dit à quelqu’un que je jouais plutôt bien ; quelle vanité ! C’était une chose trop importante pour faire de l’épate avec elle, trop privée pour en faire état. Si maintenant je n’avais plus de scrupules à me pavaner c’était parce que tout en n’ayant pas perdu tout intérêt pour la musique, j’avais cessé de désirer me consacrer à elle pour le restant de mes jours. Entre-temps ce rêve s’était éteint, supplanté par une fantaisie non moins déraisonnablement artistique et tout aussi humiliante. Je n’osais pas la nommer, cette fantaisie flambant neuve, pour les raisons que je viens d’exposer. Une forme de pudeur héritée de ma mère. C’était elle qui m’avait appris à cacher ce que j’aimais : les rares choses qui comptent sont protégées bec et ongles, elles ne sont pas jetées en pâture aux loups. Je me rappelle encore mon émotion amusée quand je suis tombé sur cette phrase d’Henry Green (j’étais déjà adulte, avec plusieurs romans derrière moi) : « J’écris des livres mais je n’en suis pas plus fier que n’importe quelle personne qui voit pousser ses ongles. » Quelque chose me disait qu’une telle affirmation, suant le non-dit et l’horreur de soi, aurait beaucoup plu à ma mère. Mais je n’aurais jamais le moyen d’en être sûr.
Par ailleurs, rien ne lie davantage celui qui a beaucoup souffert à celui qui nourrit des ambitions artistiques inavouables comme l’amour des récurrences et des simultanéités du sort. Ce matin-là, en essayant de me regarder de l’extérieur avec le détachement voulu, il ne m’échappait pas que pour la deuxième fois en quelques années je me retrouvais presque par hasard en train de faire la cour à une fille résolument au-dessus de mes possibilités, dans une gargote où j’avais été traîné. Si d’un côté j’étais content de ne plus ressembler au garçon d’alors, de l’autre j’aurais préféré que Sofia ressemble un peu plus à la Francesca new-yorkaise, désormais effacée.
Plus je regardais Sofia, plus j’essayais de me laisser influencer par une présence aussi charmante, plus je suffoquais à cause de la fumée qu’exhalait la petite bouche non moins sensuelle que tout le reste, plus je réalisais combien la beauté est surévaluée. C’est une de ces vérités que l’on comprend malheureusement toujours trop tard. Et c’est peut-être pour cette raison que lorsque vous les saisissez enfin vous vous maudissez de ne pas les avoir assimilées avant, quand elles auraient pu vous être utiles en vous évitant trop de souffrances. Je l’ai compris, soudain, incidemment, dans une épiphanie des perceptions, devant la plus belle fille avec qui j’étais jamais sorti, transfiguré par la cage de fumée dans laquelle elle m’avait emprisonné. Et en dépit de ce que je viens d’écrire, je n’en ai éprouvé aucun soulagement. Il y avait au moins trois ans que j’attendais ma rédemption amoureuse. Qui a dit que l’amour nous rend meilleurs ? En réalité une grande partie de la mesquinerie de qui aime se manifeste par des accès puérils d’hostilité. Depuis le jour où pendant l’enterrement de ma mère Francesca m’avait fait part de son intention de partir en Israël – en me claquant au nez la porte qu’elle m’avait elle-même ouverte toute grande pendant notre dernière nuit new-yorkaise – je m’étais promis que je trouverais le moyen de le lui faire payer. Comme je ne disposais d’aucune arme me permettant de la blesser et que je n’avais pas le cran de me montrer insolent comme je l’aurais voulu, je m’étais mis en tête que la seule manière de prendre la revanche dont je rêvais était de séduire une fille capable de la surpasser. Nous y voilà enfin. Plutôt que Demetrio j’aurais voulu que Francesca puisse me voir : ici, sûr de mon affaire, sachant bien que Sofia n’était pas du genre à accorder certains honneurs à n’importe qui, en train de jouer mon rôle avec le détachement qu’inspire le désintérêt. Et je crains que ce ne soit précisément là le problème : le désintérêt. Si d’un côté, c’était une ressource précieuse, utile étant données les circonstances, de l’autre il privait cette rencontre de toute poésie et mes intentions de tout héroïsme. C’est alors que je l’ai compris, et précisément au moment où je m’apprêtais à la remplacer : aucune fille ne pouvait tenir tête à Francesca. Il était évident que Sofia en chair et en os ne pourrait jamais rivaliser avec le fantôme tremblant de Francesca. Tous les détails intéressants que Sofia pourrait me rapporter sur sa vie princière valaient bien peu de chose à côté des informations que je désirais tant obtenir sur les tourments israéliens de Francesca. Et à propos de fétichisme, j’aurais volontiers troqué n’importe quel détail anatomique excitant de Sofia contre le tic agaçant de Francesca.
Sous l’influence de ce démon confus et comparatif j’ai donc décidé de provoquer Sofia. De la mettre à l’épreuve, en me mettant moi-même à l’épreuve.
« Ou alors, ai-je lancé avec désinvolture, si on ne me prend pas à la Berklee je pourrais toujours aller cultiver des pastèques dans un kibboutz.
– Tu veux dire en Israël ? Ça me paraît une belle idée à la con.
– Vraiment ?
– Vraiment.
– Qu’est-ce qui ne te plaît pas dans Israël ?
– Qu’il existe.
– Ah, tu es de ceux-là ?
– Desquels, s’il te plaît ? » Elle avait rougi. Difficile de savoir si à cause de son début de colère ou par embarras. Ce n’était pas la première fois que j’avais affaire à un ennemi d’Israël. Je savais que rien ne les embarrasse autant que devoir exposer leurs motifs sévères devant un Juif, surtout si celui-ci est un civil inoffensif et dûment progressiste. Je me suis demandé si cette rougeur diffuse sur les tempes ne pouvait pas venir d’une gêne de ce genre.
« De ceux qui jugent un pays sans y être jamais allés, qui ne tiennent pas compte de ses difficultés. Je te le dis parce que j’ai différents parents qui y vivent et que je sais que ça n’est pas toujours rose. »
Naturellement, ma supériorité affectée était le énième canular de deuxième main, imitation maladroite de l’attitude qu’adoptait oncle Gianni dans des circonstances analogues avec une tout autre allure. Non seulement je n’avais jamais mis les pieds en Israël (j’allais devoir attendre encore quelques années avant de le faire), mais mon sentiment bienveillant envers ses habitants et ses plantations de pastèques n’était pas moins rhétorique et désinformé que les féroces préjugés qui tourmentaient Sofia. Le seul intérêt qui me liait à ce pays concernait une jeune fille. Et il se trouve que la jeune fille en question ne bénéficiait pas de mes sympathies mais seulement d’une obscure attention amoureuse obstinée.
« Je suis désolée pour tes parents. Je n’ai rien contre eux, c’est évident. Ce sont sûrement des gens très bien. Les premiers à avoir honte des atrocités commises par ceux qui les gouvernent. Ça n’empêche que je considère l’État d’Israël… »
Je vous épargne volontiers le tas d’évidences qu’elle a déversé durant les cinq minutes qui ont suivi. Déjà à cette époque-là, bien que j’aie été beaucoup plus inexpérimenté qu’aujourd’hui, il était clair pour moi que tout idéal politique, aussi sincèrement professé soit-il, cache les misères les plus intimes de celui qui le défend, pas toujours liées à la question elle-même. Aller à la racine du fanatisme idéologique, le réduire à l’essentiel est une expérience vertigineuse, presque jamais agréable, et de surcroît dépourvue de valeur. Il suffit de gratter un peu pour faire apparaître vérités intimes et conflits intérieurs. Du reste il ne suffit même pas de liquider l’idéologie comme simple distorsion caractérielle ou manque de rigueur éthique ; l’idéologie est avant tout un outrage à l’intelligence critique : épouser une idée signifie adapter la vérité à ses propres préjugés et non, ce qui serait beaucoup plus honnête, démonter ses propres préjugés avec le rossignol de la vérité. Étant entendu que vénérer un idéal, ou s’y opposer tout aussi aveuglément, comme Sofia avait coutume de le faire dans ses sermons enflammés, est un excellent moyen d’adoucir les colères en leur assurant une enveloppe présentable et un peu de décence politique. Je ne nie pas que l’hostilité de Sofia envers Israël était authentique ; mais je nie qu’elle ait vraiment eu à voir avec les épreuves du peuple palestinien. Son indignation était un signe du strabisme qui l’empêchait d’atteindre sa cible. Son désir de prendre ses distances avec sa mère et tout ce dont elle l’accusait était résolument plus fascinant que les péroraisons politiques qu’elle avait l’habitude de servir à ses interlocuteurs. De ce point de vue, la haine de Sofia pour Israël apparaissait moins insensée et de mauvaise foi que les raisons qui avaient poussé Francesca à accomplir son destin juif en s’expatriant. C’étaient des coquilles vides, créées expressément pour couvrir des malaises beaucoup plus personnels et profonds.
Il ne me restait plus qu’à en profiter. Son intérêt pour moi une fois tiré au clair, en m’armant de l’audace nécessaire il ne me faudrait pas beaucoup plus longtemps pour entrer définitivement dans ses bonnes grâces. Je serais un hypocrite si je n’admettais pas que rien ne me paraissait plus galvanisant que de me montrer partout avec elle en même temps que je me glissais dans son lit, satisfaisant à la fois vanité sociale et appétits charnels. Je suis certain que Stendhal aurait été fier de moi. Il était désormais évident que malgré mes craintes Sofia n’était pas là pour me démasquer : elle ignorait aussi bien mon véritable nom que la triste histoire qui m’avait marqué. Au moins, elle avait dit la vérité : elle avait été impressionnée par ma performance publique et elle était là pour me le prouver. J’imagine que ma religion – que certainement son aïeul pontife et son oncle anglais auraient autant désapprouvée l’un que l’autre – lui offrait l’occasion de provoquer un nouveau chagrin à sa mère. Bref, il ne tenait qu’à moi de donner suite à l’histoire. J’étais dans cet état propice que seuls connaissent les jeunes, quand vitalité et désespoir se combinent en un tout qui définit leur personnalité et forment le cocktail qui convient pour les pousser à l’action.
Nous sommes sortis encore deux ou trois fois puis, faute d’alternative, nous nous sommes mis ensemble.
OceanofPDF.com