La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 32 sur 34

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La faute

Chapitre 6

 

Nous sommes rentrés au domaine à temps pour profiter au bord de la piscine d’un bel échantillon de crépuscule de la Maremma avec ses violentes couleurs fauves. Nous avons aussitôt attaqué avec l’apéritif. L’alcool ne manquait certainement pas chez les Montenuovo, sans parler de la nourriture. Une table basse préparée sans façons proposait un assortiment d’amuse-gueule autochtones : fougasse, pecorino, finocchiona et les immanquables légumes crus du potager. À la cuisine, Emilia, la domestique qui ne manquait jamais une occasion de détester que Sofia et moi partagions le même lit, s’affairait sur les plats que nous allions bientôt déguster sur la grande table de pierre. Pour l’occasion, et pour satisfaire un désir des filles, Federico avait préparé un gâteau de son invention qu’il avait appelé « Montenuovo torte », une version méditerranéenne de la Sachertorte, sans glaçage, fourrée avec une compote d’agrumes et des fruits confits à la place de la confiture d’abricots austro-hongroise. Après le long après-midi balnéaire éreintant, nous étions prêts à nous étourdir de liqueurs et de sucreries. En fond sonore, une cassette de morceaux divers que Federico ne cessait de nous infliger depuis quelque temps, pot-pourri mièvre à base de Christopher Cross, Gino Vannelli et Gilbert O’Sullivan. La discussion portait sur le sujet à l’ordre du jour : les examens tout proches. Ce n’était pas facile de croire que les résultats obtenus dans les épreuves allaient déterminer notre avenir, la place que nous occuperions dans le monde des adultes. Cette année-là les élèves de la section classique allaient avoir une version grecque. Lavinia se désolait : quelle poisse ! Imagine comme ç’aurait été mieux si c’était le latin qui était sorti comme c’était arrivé à sa sœur ?

« Les latinistes sont arrivées, a commenté Patrizio.

– Très drôle. Contrairement à toi, ma sœur et moi nous nous débrouillons plutôt bien en latin.

– Avec la mère que vous avez, vous devez remercier le ciel de vous débrouiller plutôt bien en italien. » Il n’était pas nécessaire de la regarder en face pour savoir qu’elle avait rougi jusqu’à la racine des cheveux : pour elle-même, pour sa sœur, pour la cruauté de son compagnon, mais surtout pour sa mère qui, aussi imprésentable qu’elle puisse être, ne méritait pas une insolence aussi grossière.

Quoi qu’il me coûte de l’admettre, surtout dans ce cas-là, Patrizio pouvait compter sur une intelligence vive et fine, bien que dépourvue de constance et de désintéressement. Son éloquence bénéficiait d’une élégance inaccessible pour ses pairs. S’il avait trouvé la force d’investir ses talents ailleurs il aurait sûrement obtenu des résultats plus encourageants qu’avec les calembours démentiels et les perfidies malsaines auxquels il s’abandonnait sans cesse. D’ailleurs je n’avais aucun droit de le juger avec une sévérité excessive. Certains individus sont portés à voir la pourriture partout. Des tempéraments attirés avec une constance tellement obstinée par la saleté logée en chacun de nous qu’ils ne résistent pas à la tentation de se rouler dedans. J’insiste, qui suis-je pour le juger ?

« Qu’est-ce que ça peut faire, a-t-il poursuivi visiblement fier de l’effet produit par sa dernière méchanceté. Mon père connaît un type au ministère qui lui a promis de nous procurer la version au moins vingt-quatre heures avant l’examen. Les filles, vous êtes prévenues. Maintenant vous savez à qui faire plaisir. »

Qu’aurait pensé ma mère d’un élève qui non seulement s’apprêtait à tricher mais qui ne trouvait rien de mieux que s’en vanter en public, sûr de susciter chez les autres un mélange d’envie et d’admiration ? Qu’aurait-elle pensé de ce garçon qui racontait des histoires sur des paiements en nature en échange d’une épreuve d’examen ?

J’espère que le lecteur saura pardonner cet accès juvénile de moralisme. Mais j’espère surtout qu’il voudra comprendre pourquoi, dans ma tentative d’en finir avec mon indignation, j’ai spontanément fait appel au magistère moral de ma mère. Soyons clairs, les habitudes d’escroc de Patrizio, ses vantardises nihilistes à la Stavroguine m’importaient relativement peu. Ce dont je ne savais vraiment pas me libérer – et je l’esquivais pour cette raison ? – était l’impression qu’avait laissée sur moi cet après-midi sur la plage de mon père, le mélange compliqué de sentiments qu’il avait réveillé. Pendant que les autres s’activaient et prenaient le premier bain glacé de la saison, fidèle au personnage ténébreux que j’aimais interpréter j’étais resté à l’écart avec T-shirt, pantalon et casquette, assis sur un tronc d’arbre, sombre et renfrogné.

C’était étrange comme pendant ces années j’avais tout fait pour oublier que mon père c’était aussi ça : un homme gentil qui avait su trouver une manière vraiment tendre et imaginative de libérer son fils de ses cauchemars enfantins. Je m’étais laissé aller à l’idée de sa culpabilité avec une paresse mesquine. Quelle qu’ait été la nature de son délit, c’était méprisable de ne pas lui avoir accordé le bénéfice du doute en lui offrant la possibilité de s’expliquer et même, si nécessaire, de se disculper. Sans parler de comment j’avais fait cause commune avec oncle Gianni dans l’œuvre de béatification de ma mère. S’il est vrai que toute bienheureuse a son bourreau, il ne restait qu’à déterminer si l’oppresseur en question était vraiment le type qui pourrissait en prison depuis des années dans l’indifférence générale et oublié de la plupart des gens, et non pas ses geôliers ou la victime présumée. Je me suis demandé comment j’étais parvenu à m’en sortir, somme toute sereinement, sans satisfaire la curiosité que sa détention aurait dû éveiller en moi. Comment j’avais pu vivre sans essayer de donner un sens à sa réserve obstinée.

Par ailleurs, s’il l’avait voulu, en dépit des interdictions imposées par la prison, il aurait pu trouver le moyen de prendre contact avec moi : par l’intermédiaire d’un avocat, par une lettre, un coup de téléphone. Mais non, rien. Conformément à une habitude familiale peut-être inspirée par le fantôme encombrant de son épouse, il s’était bien gardé de violer la consigne du silence. Entraîné par je ne sais quels remords – sans parler des souffrances, des humiliations, des contraintes de la prison qui dépassaient largement ma compréhension filiale et mon imagination bourgeoise – il avait tenu pour acquis que je lui inflige de prétendre ne pas le connaître. Il semblait l’accepter stoïquement. Il m’en voulait ? Il m’avait maudit ? Si oui, il aurait eu bien raison. Mon crime, si on peut l’appeler ainsi bien qu’il ne soit pas passible de poursuites judiciaires, impliquait divers domaines de la justice humaine : des strictement intellectuels aux sévèrement moraux. Le déclarer coupable avait été le choix le plus aisé, la seule stratégie d’évitement que mon intelligence sociale ait su s’inventer. Par ailleurs, lui faire porter toutes les responsabilités, sans qu’il n’y ait aucun contradicteur signifiait absoudre les autres héros de cette vilaine histoire : ma mère, oncle Gianni, les juges, la police, la presse et, naturellement, le fils ingrat. Dans de telles conditions il n’était plus aussi surprenant que je me sois complu dans la présomption de sa culpabilité. S’il avait été innocent – et d’après ce que j’en savais, le peu que j’avais vu et le rien que je me rappelais, il était pensable que son cas puisse être inscrit parmi les erreurs qui déjà à l’époque entachaient notre système judiciaire – j’aurais dû remettre en question l’honnêteté de tous les autres. À commencer par la mienne. Si lui était innocent, le rôle que j’avais joué tranquillement les dernières années prenait des aspects encore plus sombres. Toutes les mystifications mises en œuvre – de l’usurpation de mon nom de famille à la contrefaçon de mon arbre généalogique – étaient plus qu’une mascarade : une désertion pure et simple ; une escroquerie qui me plaçait moralement très au-dessous des types comme Patrizio que j’étais toujours en train de juger du haut de je ne sais quelle perfection. Au risque de mettre en cause mon scepticisme je m’étais demandé s’il n’existait pas un lien entre la visite reçue ce matin-là du fantôme maternel et la redécouverte rocambolesque de la plage de mon père. Mais même en volant plus bas, en évitant le petit raccourci spirite, il était évident que la vie m’interpellait et qu’encore une fois j’étais infichu de lui répondre.

Le plat principal du dîner était des lasagnes aux asperges. Sans appétit, indifférent au mal de tête aux aguets, je m’étais accroché désespérément à la bouteille. Ce bon vin toscan produit par les oncles de Federico dans un domaine jouxtant le sien. Il aurait dû calmer, du moins dans mes propos, le dégoût croissant que j’éprouvais pour moi-même. Malheureusement, loin de les mettre en sourdine, il en avait sournoisement accentué les côtés sentimentaux. Quoi qu’on en dise, même l’autodénigrement exige du sérieux et un esprit lucide. Je perdais simplement le contrôle de mes émotions en les revêtant, pour ainsi dire, de costumes de cirque. Je flirtais avec l’idée de me lever de table et de crier ma culpabilité. Mon imagination ne savait aller au-delà de cette scène fondatrice d’un goût douteux. Federico m’a mis en garde. « Vas-y doucement, prof. Tu vas finir par te saouler. Il est encore tôt pour dérailler. Mange au moins quelque chose.

– Je n’ai jamais connu quelqu’un qui tienne plus mal l’alcool que lui, est intervenue Sofia. Je vous jure, quand il est comme ça, mieux vaut ne pas le provoquer. »

J’ai attribué aussi bien le commentaire acide que l’allusion inquiétante à la dispute que nous avions eue dans la chambre en rentrant de la plage. À vrai dire, quelque chose de plus que l’accrochage ordinaire. En la voyant sortir de la douche avec ses longs cheveux mouillés, enveloppée dans une toute petite serviette, je m’étais permis des avances plutôt explicites. Une approche brutale non seulement inadaptée à l’état de notre relation mais contraire à mon tact habituel. « Tu es fou ? » m’avait-elle dit en reculant furieuse. Puis, d’un léger signe de tête, elle m’avait rappelé que nous n’étions pas seuls : les murs étaient fins comme du papier à cigarette. « Qu’est-ce qui te prend, princesse ? Depuis quand tu t’intéresses à ce que pensent les autres », lui ai-je dit en imitant Patrizio. « Mais tu le sais que tu es un vrai con. Tu exagères, et ça ne date pas d’aujourd’hui. » « Tu peux toujours me lâcher et t’enfuir avec Patrizio. Lui ne demande pas mieux. » « Il me dégoûte. » « À vous voir à la plage on ne l’aurait pas cru. » « Si au lieu de rester là collé sur ton foutu tronc d’arbre comme le jeune Werther tu m’avais suivie… » « Allons, ne te plains pas. Il me semble que tu as trouvé le moyen de t’amuser quand même. Je n’ose même pas imaginer ce qu’aurait pensé un de tes Palestiniens lanceurs de pierres en te voyant te livrer à certaines frivolités balnéaires. Sans parler du fier peuple vietnamien. » « Écoute, je ne voulais pas venir dans ce putain d’endroit. Ce sont tes amis, pas les miens. D’accord ? Et maintenant va prendre une douche, tu es dégoûtant, et ils nous attendent. »

« Non, Federico, laissons-le boire en paix, a dit Patrizio. In vino veritas.

– Les enfants, s’il vous plaît, on ne touche pas au prof.

– Et qui y touche à ton professeur ? Nous voulions seulement le faire participer. Aujourd’hui il est plus asocial que d’habitude. »

Pendant que les premiers joints circulaient de bouche en bouche la nuit nous a pris par surprise. Le paysage s’est éclipsé en un éclair comme si un lutin sylvestre taquin avait éteint la lumière. Étendus sur les chaises longues, couverts des vieux plaids distribués par Federico pour nous protéger de l’humidité, nous n’avions d’yeux que pour le ciel ; teinté d’une brume miroitante et pure, il semblait être là pour favoriser la plus vieille des questions inutiles : qu’allions-nous devenir ?

Il y avait celui qui était impatient d’aller étudier à l’étranger, celui qui appréciait d’avance un long voyage pour décompresser, celui qui avouait que la seule idée de reprendre des études le faisait avaler de travers et lui bousillait le cerveau, celui qui était franchement démoralisé à l’idée d’hériter l’entreprise familiale ou de succéder à son oncle dans l’étude de notaire centenaire, et il y avait même celui qui se disait persuadé que l’avenir ne pourrait pas être à la hauteur de ce que nous avions du mal à laisser derrière nous. Soyons clairs, je doute qu’aucun d’eux se soit inquiété de l’avenir des autres. Jamais, depuis que je les connaissais, depuis que j’avais commencé à les fréquenter régulièrement, mes amis ne m’avaient paru enfermés dans un égotisme romantique aussi fort. À commencer par moi, qui étais là frissonnant, déprimé, aux prises avec des fantômes et des exorcismes de sorcellerie. Mais il me semblait avoir gagné un avantage sur eux. D’accord, je ne pouvais pas faire valoir, comme Sofia ou Federico, une délicieuse enfance tolstoïenne : demeures décorées de fresques, grand tour*, patrimoines disputés. En comparaison, mon passé apparaissait résolument plus ordinaire, et le voyage qui m’avait conduit jusque-là bien moins confortable. En revanche, au seuil de l’âge adulte, je pouvais déjà faire état de deux vies pour lesquelles éprouver une certaine honte : j’avais beau me creuser la cervelle, je n’arrivais pas à décider laquelle des deux était la plus embarrassante. Cependant, ma belle collection d’expériences horribles, que soit dit en passant je me serais volontiers épargnées, avait fait de moi pour le moins un acteur expérimenté et un excellent escroc. En fin de compte, il m’était déjà arrivé assez de choses, plus qu’un garçon sorti d’un roman victorien puisse en supporter. Il ne me restait plus qu’à aspirer à une existence sereine, bourgeoise, exempte de crises ou de désastres. Il y en avait de quoi satisfaire n’importe quel psychothérapeute passionné de traumatismes bizarroïdes ou en quête d’archétypes folkloriques. D’après le jugement d’un tribunal j’avais vu mon père commettre un homicide ; comme si ce n’était pas suffisant, j’avais manqué de quelques secondes le massacre du corps de ma mère, immobile comme un mannequin sur le trottoir devant chez nous ; j’avais subi un interrogatoire dostoïevskien de la part du plus sournois représentant du ministère public ; grâce à ce bienfait, et avec l’aide de la nature, j’avais falsifié mes données, changé d’identité, faussé mes souvenirs, et pendant que j’y étais j’avais aimé, ou plutôt je m’obstinais à aimer non sans perversité, une cousine qui, en raison de certaines circonstances désagréables mais tout à fait prévisibles, circulait depuis quelques semaines dans les rues de Tel Aviv en tenue de camouflage. Et pour quoi ? Le projet d’oncle Gianni de faire de moi un gentilhomme et un bon Juif rencontrait des obstacles insurmontables. À commencer par un ressentiment qui n’avait pas grand-chose de distingué. Quant à mon identité, même si ça me déplaisait, le sang que je sentais couler dans mes veines était trouble et métis comme un cocktail à deux sous. Au moins, là, mes parents n’avaient pas failli, faisant de moi ce que les Français appellent un déraciné* : une jolie façon de désigner les bâtards, les individus sans histoire et sans patrie. Voilà ce que j’étais : une expérience ratée, grâce au ciel non reproductible ; en d’autres termes le fruit avarié de ce genre d’interactions génétiques qu’une société saine devrait interdire.

Comme on le voit, je disposais déjà du matériel suffisant pour me plonger dans le seul livre que j’étais vraiment destiné à écrire : celui-ci. Bien que je sois pourvu d’une dose suffisante de pharisaïsme pour ne pas prendre trop au sérieux l’appel aux armes de ma vocation artistique, je n’étais pas suffisamment expert pour prévoir les difficultés que j’allais rencontrer pour mettre mes souvenirs noir sur blanc. Oui, cette maudite nuit-là je ne savais pas encore que pour me permettre le luxe d’évoquer les fantômes de mon passé, et de le faire avec ferveur mais aussi avec le détachement voulu, j’allais devoir entamer un long apprentissage, une traversée du désert dont je n’aurais pas pu imaginer les tourments dans ma naïveté d’alors. J’ignorais que pour trouver les mots justes on a besoin de plus qu’une vilaine histoire de vie. Et que le seul ingrédient capable de donner un peu de crédibilité à sa voix c’est le temps.

Le cannabis, en agissant sur des métabolismes très jeunes et hyper efficaces, avait de nouveau aiguisé l’appétit. Federico a proposé des spaghetti de minuit. En traînant nos plaids nous nous sommes transférés dans la cuisine, une grande pièce peu éclairée, vaguement médiévale, avec des murs couverts de marmites en terre et de poêles en cuivre, et une cheminée dont l’âtre noir menaçait la grande desserte ancienne et croulante autour de laquelle nous nous sommes installés dans le désordre. Des hortensias séchés et des courges tavelées ornaient le plan de travail en marbre sur lequel Federico avait commencé à émincer des oignons et des carottes pour le soffritto.

« Prof, quel dommage que tu n’aies pas apporté ta guitare. J’ai de nouvelles partitions. Nous aurions pu nous amuser. »

Feignant d’être désolé je me suis pelotonné dans mon coin comme un chiot contrit. Il ne manquait plus que la guitare ! En ce qui me concernait, la soirée pouvait être considérée comme terminée. De fait, elle semblait n’avoir jamais commencé. Remise en perspective, toute cette journée avait été un fiasco à effacer du calendrier. Il faut dire à ma décharge que le manque d’appétit mêlé à la soif éthylique rend tout jugement morbidement dramatique.

C’est alors que Patrizio m’a demandé depuis combien de temps je jouais. Depuis plusieurs années, ai-je répondu. Sans les précautions habituelles et avec la pédanterie bavarde des hommes ivres, j’ai expliqué que j’avais désormais oublié mes rêves de gloire : je n’avais pas le physique du rocker.

« Et qui t’a appris ?

– Mon père est un excellent guitariste. » J’avais baissé la garde et, l’esprit de plus en plus troublé, c’était facile de confondre les temps de la conjugaison. Je me suis corrigé. « Ou plus exactement il l’était.

– Il était ambassadeur, non ?

– Quelque chose de ce genre.

– Où exerçait-il ?

– En Amérique du Sud.

– C’est grand l’Amérique du Sud, prof. Où exactement ? »

À l’exception du maître de maison occupé avec la sauce tomate, tous écoutaient attentivement : ils semblaient moins intéressés par les énigmes de mon passé que conquis par l’audace de celui qui me demandait des comptes.

Je me suis secoué, en essayant de sortir de mon coin.

« Pardon, qu’est-ce que ça peut te faire ?

– À moi ? Rien. J’ai demandé comme ça, par curiosité.

– Gaspillage d’effort », est intervenue Sofia en prêtant main forte à l’ennemi. Elle a ajouté que par opposition à ma curiosité malsaine de la vie des autres je faisais preuve d’une omerta digne de Corleone quand il s’agissait de la mienne.

« Je vois que tu ne me connais pas », a dit Patrizio sur le ton mielleux qu’il prenait pour faire le joli cœur avec les filles. « Tu te souviens de Mumbly ? C’est ça, quelque chose dans le genre. Je suis un méchant chien policier. Avec moi, aucun délit ne reste impuni. »

Sofia l’a taquiné. « Dommage qu’il manque le cadavre.

– C’est ce que tu dis. »

Alors seulement, face à l’insinuation de l’inquisiteur, je me suis rendu compte que l’interrogatoire qui se déroulait n’était pas qu’un des simples exercices de perfidie dans lesquels Patrizio avait coutume de se complaire. Vu sous le bon éclairage, ou plus précisément dans la pénombre dense et laiteuse des tribunaux du peuple, il semblait plutôt poursuivre des objectifs précis, circonstanciés, quoiqu’encore imprévisibles. Je me suis dit qu’il savait peut-être, et après me l’être dit, dans un accès de panique foudroyant, j’ai senti mes tempes s’enflammer comme des tisons.

Il est revenu à la charge. « Alors tu es né en Amérique du Sud ?

– À Rome.

– Mais tu y as vécu.

– Quelque temps.

– Vraiment ? a demandé Sofia. Tu ne m’en as jamais parlé. » Puis, s’adressant au magistrat pommadé : « Pas mal, Patrizio, tu as obtenu davantage en deux minutes que moi en quatre mois de questions.

– Je t’en prie, Sofia, ne l’interromps pas. Pas maintenant qu’il commence à s’ouvrir. Tu disais que tu y as vécu quelque temps. Et où exactement ?

– Je te l’ai dit, Patrizio, je n’ai pas envie d’en parler. Ce ne sont pas tes affaires.

– Dis-nous au moins depuis combien de temps tu es avec ton oncle.

– Depuis quelques années.

– C’est trop vague.

– Je n’ai rien à ajouter. »

Federico est venu à mon secours tout en déposant le plat de pâtes fumantes au centre de la table avec une volupté à la Falstaff. « Arrête, laisse-le tranquille. Mon client fait valoir son droit au silence. » Il y avait quelque chose de fordiste et de jouissif dans la dextérité avec laquelle il distribuait les portions abondamment arrosées d’huile, décorées de basilic et parsemées de parmesan.

« Ceci n’a rien d’un procès, a dit Patrizio en attrapant son assiette. Je suis seulement curieux. Et notre professeur est tellement mystérieux. Alors essayons de le dire autrement : ton ancienne vie te manque ? »

Le soleil de l’après-midi, les légers hallucinogènes, la nourriture à base d’apéritifs et de vin rouge avaient mis mon élasticité mentale à rude épreuve. Mes tempes battaient comme un moteur en panne. Un étourdissement profond accompagnait la douleur comme si j’allais perdre ma prudence et mon contrôle en même temps que le nord.

« Je ne vois pas de quoi tu parles.

– Mais si, ton ancienne vie, la vie d’ambassade, la samba, le tango, le bal des débutantes…

– Disons que je n’ai pas de souvenirs précis.

– Ah non ?

– Non, je dirais que non.

– Et ton père ?

– Quoi mon père ?

– À ta façon d’en parler c’était un grand homme, non ? Lui, tu t’en souviens ? »

Federico est intervenu de nouveau, la bouche pleine. « Allons Patrizio, n’exagère pas. »

Je l’ai fait taire avec la légèreté de l’accusé qui ignore les consignes de son sage défenseur. « Non, laisse-le faire si ça l’amuse. »

Un calme malsain, d’autant plus insidieux si l’on considère que des scènes de ce genre, fréquentes dans notre petit cercle, s’accompagnaient toujours d’un arrière-fond indécent de dérision hilare. Pas cette fois. Tous se taisaient, réservés, je ne saurais dire si paralysés par la perplexité de l’accusé ou par l’indignation vis-à-vis de l’enquêteur. Il était clair que Patrizio n’avait aucune intention de lâcher le morceau et que j’étais prêt à me faire décapiter.

« Comment pourrais-je oublier mon père ?

– Alors dis-nous quel type c’était. »

J’ai feint l’indifférence. « Un type bien. Un type beaucoup mieux que toi.

– Vraiment ?

– Tu peux parier, sale fils de pute.

– Oh, inutile de m’injurier. Ils sont tous témoins que je ne l’ai pas fait. Tu conviendras au moins que ce n’est pas très professoral d’insulter les gens. Et tu es notre professeur, n’est-ce pas ?

– Je te prie de ne pas m’appeler comme ça.

– Ah, oui. Et comment je devrais t’appeler alors ?

– Tu peux aussi ne pas le faire.

– Mais disons que je ne puisse vraiment pas l’éviter, que j’aie besoin de t’interpeller, sous quel nom tu préfères être appelé ? Dis-le, comme ça nous essaierons de te satisfaire. »

C’est alors que j’ai compris : il savait tout. Et comme ceux qui en savent plus qu’ils n’en disent il aimait jouer au chat et à la souris. Je n’aurais pas su dire par quelles machinations sournoises il y était arrivé – une connaissance commune trop bavarde ? Un de ces nombreux cas fortuits sur lesquels je savais depuis le début ne pouvoir exercer aucun contrôle ? Un détective privé payé pour coincer son rival amoureux ? – mais à l’évidence il était au courant.

Cherchant à me ressaisir j’ai dit : « Visiblement, je ne suis pas le seul à avoir trop bu.

– Tu te trompes, je ne suis pas ivre. Au contraire, je suis parfaitement sobre. Et c’est pourquoi je te dis que le moment est venu de mettre fin à cette pitrerie. Tes conneries ont dépassé les limites.

– Et les tiennes alors ? » ai-je répondu dans un accès d’infantilisme regrettable.

Patrizio a mis la main dans la poche de sa chemise avec le geste lent, solennel, théâtral de l’arbitre qui s’apprête à vous expulser. Il en a tiré une coupure de journal dans l’intention claire – dont il se délectait à l’avance depuis qui sait combien de temps – de la livrer en pâture aux hyènes. L’entrefilet chiffonné a mis une trentaine de secondes – un tour complet de la tablée ponctué d’exclamations répugnantes d’étonnement et de consternation – pour atteindre le principal intéressé. Avant même de lire l’article, j’ai consacré ce qui me restait de lucidité à la photo en noir et blanc qui l’accompagnait. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que je la voyais ! Apparue dans les quotidiens nationaux dans les jours qui avaient suivi la mort de ma mère, elle représentait la famille du monstre au grand complet : maman, papa et moi ; et pour tout dire, pas à notre avantage. Prise par un inconnu à qui papa l’avait gentiment demandé pendant une visite au zoo, quelques jours avant mon départ pour les États-Unis ; j’avais du mal à imaginer l’ordure qui l’avait subtilisée sur l’étagère où maman la conservait. Et pourtant, depuis la première fois que je l’avais eue sous le nez, sous cette nouvelle forme, reléguée dans les pages sanglantes des faits divers, il m’avait semblé comprendre pourquoi le choix du voleur s’était porté sur elle parmi tant d’autres : on n’aurait pas pu exprimer mieux la mélancolie d’une famille dysfonctionnelle prête à être bouleversée par l’horreur.

Démasqué, manquant de la force nécessaire pour contre-attaquer, écrasé par l’irréfutabilité des faits et la violence de cette photo, il ne me restait qu’à lire le titre et la légende. C’est ce que j’ai fait sans aller plus loin : apparemment, le procès qui avait fait tomber mon père avait subi une révision. D’après le rédacteur, la vérité judiciaire qui avait clos cette horrible histoire trois ans plus tôt était la énième imposture.

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