La faute
Chapitre 6
Tôt ou tard il nous arrive à tous de soupçonner que nos parents le font exprès. Que leur but secret – une sorte d’obligation sociale – est de nous pourrir les rares moments importants que la vie nous réserve. Comme si un devoir pédagogique sinistre leur imposait de nous montrer combien le bonheur auquel nous tendons naïvement est trompeur.
J’étais à l’arrière de la voiture, aux prises avec les images tourbillonnantes de la maison des Sacerdoti, capable pour une fois d’écarter doutes et perplexités sur moi-même, heureux de jouer avec l’excellent souvenir de mon triomphe, quand mes deux tyrans ont décidé que je m’étais trop amusé et qu’il était temps de me gâcher la fête.
Déjà pendant la séparation laborieuse d’avec mes parents je m’étais aperçu que durant ma courte absence leur état d’esprit s’était inversé, confirmant de façon burlesque la malédiction qui les empêchait d’être contents au même moment : si l’un était satisfait, l’autre devait forcément souffrir ; si l’une était détendue et souriante, l’autre devait devenir sombre. Comme si dans cet éternel jeu de rôles épuisant dans lequel ils étaient coincés la mauvaise humeur était la balle empoisonnée à refiler à l’adversaire à la première occasion.
Seul un sortilège pouvait expliquer comment après avoir laissé mon père dans un coin aux prises avec les séquelles d’une humiliation cuisante, je l’aie retrouvé en conversation gesticulante mais cordiale avec oncle Gianni. Et pourquoi ma mère, qui quelques minutes plus tôt était à l’aise comme je ne l’avais jamais vue, amusée par les plaisanteries de l’homme aux pompons, se tenait maintenant renfrognée à côté de l’ascenseur, piaffant d’impatience de filer.
Nous venions à peine de monter en voiture qu’en levant les yeux vers le rétroviseur il me lançait un clin d’œil hilare et satisfait. « À ce qu’il paraît, tu as fait impression ! »
Il faisait allusion aux félicitations que Leone et Francesca m’avaient adressées devant le premier adulte disposé à les écouter.
Toute cette chaleur m’avait laissé un peu déboussolé, et peut-être (mais je pourrais me tromper) pas complètement satisfait. M’identifier avec le phénomène, le petit Mozart dont tous parlaient, avait été plus difficile que prévu, comme si mon estomac n’était pas encore capable de digérer le succès. C’est ça qu’éprouvaient les grands comme Elvis ? La satiété ? Le dégoût ? C’est ça qui les brise à la longue ?
Naturellement, ces réflexions n’étaient qu’une pose. La vérité c’est que je ne m’étais jamais fait autant d’illusions.
Et pourtant, fidèle au nouveau personnage de l’artiste accablé par la gloire, j’ai préféré ne pas répondre à l’invitation de mon père à revenir sur le sujet. Je me suis borné à lui sourire et à tourner les yeux vers la ville qui défilait légère et sublime.
« En fin de compte ça ne s’est pas mal passé, a poursuivi mon père. Au début peut-être. Mais ensuite nous nous sommes détendus les uns et les autres. Je me les rappelais plus rigides, mais nous étions alors tous trop jeunes et arrogants…
– Tu peux éteindre ta cigarette, s’il te plaît », a dit ma mère en abaissant la vitre.
Il a obéi en écrasant son mégot dans le cendrier, puis il a repris comme si de rien n’était : « Ça m’a fait plaisir de revoir Gianni et de bavarder avec lui.
– C’est comme ça que tu l’appelles maintenant ?
– Comment je devrais l’appeler ? Sa Majesté ou professeur Sacerdoti ?
– Oncle Gianni c’est bien.
– OK, oncle Gianni.
– C’était nécessaire que tu sois sur son dos ? » a-t-elle demandé sans oser le regarder.
Dans les moments qui précédaient la colère sa voix devenait horriblement rauque ; dommage que pour reconnaître cet aboiement de Cerbère il ait fallu mon ouïe d’exorciste. Un sens dont mon père était de toute évidence dépourvu. Sans se démonter, il lui a demandé : « De quoi tu parles ?
– De quoi tu as parlé toi, plutôt ?
– De tout et de rien. Il m’a dit qu’il est tenté par l’idée de lâcher le cabinet et l’université. Il en a par-dessus la tête de la paperasserie et des soutenances de thèse. Il veut voyager, relire Tolstoï, étudier l’hébreu. Je l’ai trouvé particulièrement fixé sur Israël.
– Je t’en prie, pas de faux-fuyants.
– Écoute, je ne suis pas en veine d’interrogatoires… Pas après une soirée pareille.
– Mais tu viens à peine de dire que tout s’était passé à merveille, que c’était le paradis. …
– Je l’ai dit par gentillesse et pour ne pas être le trouble-fête. Il me semble que toi et ton fils vous vous êtes bien amusés.
– Non, tu l’as dit parce que tu lui as parlé de ton idée. Admets-le, voyons. Ne tournons pas autour du pot. Ton projet entrepreneurial. C’est ça qui t’excite tellement. »
Que ma mère, pour une fois, n’ait pas attendu la faveur de la nuit et l’intimité du lit conjugal pour épuiser ses remontrances était une preuve supplémentaire de sa colère. Qu’elle se permette de souligner une expression typique de son mari – projet entrepreneurial – pour se montrer sarcastique prouvait que cette fois il ne s’en tirerait pas facilement : au minimum, une nuit infernale l’attendait.
En effet, il y avait des mois qu’il ne lui parlait que de son « projet entrepreneurial » qui allait nous remettre à flot une bonne fois pour toutes. Un mantra qui aux yeux de ma mère avait l’air du énième augure irréaliste.
Bien qu’elle ait tout fait pour me le cacher – inutile de revenir sur le régime d’omerta et de désinformation – je n’étais pas assez naïf pour sous-estimer certains événements récents qui, mis bout à bout, donnaient une image démoralisante de notre solvabilité.
Un soir nous avions reçu la visite de l’administrateur de la copropriété. En ayant entendu parler, j’avais évité le désagrément et feint d’aller me réfugier dans ma chambre pour me cacher derrière la porte de la cuisine, à portée de voix. Ainsi j’avais entendu le petit homme modeste, avec son gros béguin pour ma mère, soutenir – en s’embrouillant une fois sur deux – que les autres locataires ne toléraient plus nos retards de paiement réitérés. Et que lui-même ne savait pas sur quel pied danser.
À table, plus tard, mes parents avaient parlé de dettes avec inquiétude ; auxquelles donner la priorité ? Copropriété ? Trésor public ? Traite du frigidaire ? À ce moment-là précisément le téléphone avait sonné et personne n’avait eu envie de répondre. D’ailleurs, ces derniers temps le nombre d’appels reçus avait connu une augmentation exponentielle, de même que la prudence avec laquelle mes parents décrochaient.
Un samedi j’avais demandé à ma mère de l’argent pour le cinéma. Rien d’anormal. La routine. Et en effet elle prend son sac. Et maintenant ? Que se passe-t-il ? Je me trompe ou elle est un peu embarrassée ? C’est là qu’elle fouille dans son porte-monnaie comme un clochard dans une poubelle ; finalement et contrairement à l’habitude elle me tend un billet tout juste suffisant pour payer l’entrée, pas une lire de plus.
Ensuite il y avait eu ce discours étrange de mon père. Il m’accompagnait au lycée et il avait commencé à me raconter l’été au début des années soixante-dix où en raison de son travail il avait dû rester à Rome. Je venais de naître. Et il n’aurait rien demandé de mieux que de nous rejoindre au bord de la mer. Sur le moment je n’avais pas prêté trop d’attention à cette évocation. J’avais une interrogation écrite de grec et je faisais dans ma culotte. Du moins jusqu’à ce qu’il se mette à vanter les vertus de la ville en août : calme, silence, circulation réduite à néant. Un vrai bonheur de connaisseurs. Je n’avais compris qu’à ce moment-là ! Après avoir détesté les silences de ma mère pendant une bonne partie de mon enfance, au seuil de l’adolescence je me retrouvais en fureur devant cette façon qu’avait mon père de se raconter des histoires et de m’en raconter. Ah, éluder la vérité, la dissimuler, ne pas la regarder dans les yeux et la voir telle qu’elle était. Au lieu de me casser les oreilles avec ces conneries, comme il aurait été préférable d’en venir au fait en me disant ce qui se passait : nous étions tellement dans le rouge que nous n’irions pas en vacances.
À l’arrière-plan il y avait le fameux projet : le magasin d’électroménager et hi-fi dont mon père parlait continuellement. Aux États-Unis des entreprises de ce genre prospéraient depuis des décennies. Son patrimoine de connaissances – le seul patrimoine sur lequel il pouvait compter, ironisait ma mère – lui aurait permis d’acquérir le stock de marchandises à bas coût. Le plus gros était fait. À ce stade il ne manquait plus que de trouver quelqu’un (banque, compagnie financière) qui fasse confiance à un projet déjà en route. Et là c’était de nouveau à mon Jiminy Cricket de mère qu’il revenait de lui rappeler que compte tenu de notre situation débitrice et de l’impossibilité d’offrir des garanties, personne ne lâcherait un sou. Restaient les personnes privées, lesquelles, aux premiers entretiens, avaient donné des réponses dilatoires (à ce propos, je ne me rappelle aucun commentaire sarcastique qui ait échappé à ma mère).
Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que papa ait essayé d’impliquer dans son entreprise un homme riche qui s’ennuyait tel que Gianni.
Il a essayé de se justifier : « Je ne vois pas ce qu’il y a de mal…
– Ah, tu ne vois pas ?
– Franchement, non.
– Tu ne trouves pas inapproprié de te servir de cette occasion de rapprochement avec ma famille depuis presque vingt ans de silence ? Profiter d’une fête qui est tellement importante pour eux…
– Me servir ? Profiter ? On peut savoir de quoi tu parles ?
– Demander un prêt à quelqu’un que tu connais à peine, qui par ailleurs nous a tirés du pétrin bon nombre de fois, et envers qui nous avons encore une dette embarrassante, tu ne penses pas que c’est un comportement…
– Qui a parlé d’argent ? C’est lui qui m’a demandé ce que je projetais, comment allaient les affaires, je lui ai seulement exposé mon idée. En le voyant intéressé je lui ai fait comprendre qu’il faut… Mais comme ça, en passant. Je ne lui ai sûrement pas demandé l’aumône. C’était histoire de parler. Et de toute façon, telles que se présentent les choses il n’est même pas dit qu’il y aura un poste pour lui.
– Je pense bien.
– Dieu du ciel, si pour une fois tu gardais pour toi tout ce défaitisme, toute cette saleté de sarcasme, les choses iraient peut-être mieux.
– Si de temps en temps tu fermais ton bec c’est sûr que les choses iraient mieux. Tu te rends compte de combien tu as bu ? Une quantité indécente !
– Pourquoi tu me traites comme ça ? » Plus que déconcerté il paraissait sincèrement peiné. D’ailleurs, je l’étais moi aussi : d’habitude elle veillait à ne pas l’humilier en ma présence. « Ça ne t’a pas suffi que je reste dans un coin toute la soirée comme un pestiféré ? Tu voulais qu’en plus je ne boive pas ?
– On ne peut pas toujours être la vedette de la fête. Et c’est déplacé de dépasser les bornes à un Seder de Pessah. »
Étrange d’entendre ma mère s’exprimer sans précautions ni sous-entendus. Comme si l’effet Sacerdoti ne s’était pas encore dissipé, comme si ce qui là-bas l’avait transformée en une autre personne persistait ailleurs aussi.
Comme j’aurais voulu lui donner tort ! Me ranger résolument de son côté dans la meilleure tradition ! Pourquoi hésiter ? Peut-être parce que cette fois ses raisons à elle m’étaient insupportablement compréhensibles. Le sentiment que ma mère n’osait pas nommer mais qui de toute évidence l’oppressait était l’embarras. C’était la seule explication possible à sa réaction en voyant mon père quémander. Quelle honte ! Pour lui, pour elle, pour nous tous… Dieu, comme je la comprenais. Combien de fois ce soir-là j’avais souhaité qu’il ne soit pas présent : quand je m’étais aperçu que son blazer ressemblait trop au mien, quand il avait cherché maladroitement une complicité avec Tullia Del Monte…
Je me suis retrouvé tout à coup pris dans un cercle vicieux : plus je la comprenais, mieux je saisissais ses raisons et plus je me sentais coupable. Plus je me sentais coupable, plus je la détestais et plus j’avais de peine pour lui. Plus j’avais de peine pour lui, plus j’avais honte et plus je la comprenais. Comment en sortir ?
« Et moi, alors, qu’est-ce que je devrais penser de ce beau petit cadeau ? a demandé mon père sur un ton de défi. Dis-moi un peu : ça t’a paru “approprié” ? » Maintenant c’était lui qui faisait du bruit et elle qui ne comprenait pas l’allusion. Ou faisait semblant de ne pas l’avoir saisie.
Elle a marmonné : « Tu parles à tort et à travers. Je te le répète, tu as trop bu. »
Je l’avais remarqué moi aussi. Et pas seulement ce soir-là. Depuis des mois le verre de vin au repas avait été remplacé par la bouteille entière. Robuste comme il l’était, il semblait bien résister. Mais son ventre avait gonflé ainsi que la confusion dans sa tête. Je ne l’avais jamais vu pompette. Et ce, même si depuis quelque temps, depuis qu’il cultivait ses rêves de gloire et de rédemption, il affichait une ostentation toute nouvelle et nullement rassurante.
Il l’a clouée d’une voix méchante : « Tu fais la sotte maintenant ? Tu sais parfaitement de quoi je parle.
– Je ne vois pas du tout.
– Cesare Limentani. Voilà de quoi je parle. De ton boy-friend, plus maniéré et frétillant que dans mon souvenir. »
Après une courte pause théâtrale il a ajouté : « Seigneur, je n’en croyais pas mes yeux. Le trouver là ! Le voir te tourner autour toute la soirée comme un sale moustique, avec son écœurante sœur. Ils vous ont même mis à côté l’un de l’autre. Les deux petits pigeons.
– Mais tu es fou ? »
Dans la vie de tous les couples en crise arrive un moment où le dernier rempart de prudence risque de se réduire en miettes. Ce n’était certainement pas la première fois que je voyais mes parents attaquer à coups de marteau ce fier bastion du décorum, mais jamais d’une façon aussi belliqueuse et désespérée.
Cesare Limentani. Tel était le nom de l’homme aux pompons ! Le frère de Myriam la va-nu-pieds ? Incroyable. Et pourtant oui. Ce qui est encore plus incroyable c’est que dans des temps lointains il ait été le boy-friend de ma mère. Allez savoir pourquoi j’ai repensé à l’après-midi où je l’avais vue se jeter sur une coupe de glace. Je me suis rappelé combien la scène m’avait offensé jusqu’à me dégoûter. Et il m’a semblé qu’il n’y avait rien d’autre à ajouter sur l’expérience que nous venions de partager.
Entre-temps nous étions entrés dans l’avenue qui menait à notre quartier. D’habitude, à ce point du trajet je me sentais rassuré. Pas cette fois. Le mot boy-friend, incongru, inconvenant, avait empoisonné l’air.
« Je t’ai prié d’arrêter ! » Le ton était indigné mais aussi un peu suppliant.
« Ne me dis pas que ça ne t’a pas agacée toi aussi. Ah, non, probablement pas, à voir comment tu roucoulais…
– Ou tu arrêtes ou…
– Ou quoi ? Tu peux dire ce que tu voudras… Me faire taire, m’humilier, et je ne… »
Même pas dans les nuits les plus orageuses de mon enfance je n’avais entendu les revendications de mon père dégénérer dans une telle fête d’auto-commisération.
Elle lui a encore dit : « Je t’en prie, ça suffit…
– Et à ton boy-friend tu as dit qu’il devait se faire une raison ? Que maintenant tu as une famille ? Qu’il a raté le train il y a vingt ans ? Que le réchauffé n’est pas bon ? Que pas même cette fois ses milliards ne vont lui servir ? Que tu as un fils, un mari, une maison ? Qu’après avoir été plaqué à quelques mètres de l’autel il est temps pour lui de refaire sa vie ? »
Elle l’a imploré : « Bon sang, arrête !!! » alors qu’il était à deux doigts d’écraser le chat de la voisine.
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