La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 18 sur 34

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La faute

Chapitre 2

 

 

Ensuite ç’a été une succession de premières fois.

La première fois que je me préparais à un voyage sans mes parents. La première fois que je voyais tant de produits inutiles étinceler sur les rayonnages d’une boutique duty free. La première fois que quelqu’un contrôlait mon passeport. La première fois que je mangeais, écoutais mon walkman, m’assoupissais dans un avion, le nez tourné vers l’aventure. La première fois que j’atterrissais dans un autre pays, en plus, sur un autre continent ; le bon, de surcroît. La première fois que la plupart des gens autour de moi parlaient une langue étrangère, une langue que je bredouillais à peine et qui m’inspirait l’idée que seuls ses adorateurs et les superstitieux la connaissaient. Bref, toutes les premières fois qu’il m’avait fallu pour arriver pour la première fois à New York.

J’aurais probablement profité plus à l’aise de ces nouveautés si elles n’avaient pas été partagées avec celui qui les avait rendues possibles : oncle Gianni et son maudit syndrome du philanthrope. Je n’ai pas l’intention par là de mettre en doute son altruisme authentique (dont il allait bientôt donner des preuves louables et bien plus substantielles). Je dis seulement que chez lui le plaisir de faire le bien n’était jamais dissocié de celui de se réjouir de son effet sur l’heureux bénéficiaire.

Durant le vol, tandis que mes cousins plus dégourdis s’occupaient de leurs affaires derrière, moi, à part deux visites aux toilettes, je devais affronter le calvaire d’une rafale de questions de mon amphitryon : comment je me sentais ? J’étais content ? Ému ? Sans parler de ses idées fixes provenant de son sens pratique : il m’a d’abord reproché de ne pas avoir emporté un pull de laine, ensuite il a blâmé le choix insensé de chaussures sans lacets : personne ne m’avait expliqué qu’en cabine il fait un froid de canard et qu’en haute altitude les pieds gonflent ?

« Tu dois faire confiance à ton vieil oncle qui a voyagé dans le monde entier et en sait plus qu’il ne pourrait te raconter. »

Et en effet les histoires ne lui manquaient pas. Il m’a dit que le motif de notre voyage était d’honorer la mémoire de Carlo Sacerdoti. Je n’ai même pas essayé d’établir le degré de parenté qui me liait à ce nouveau spectre, en revanche j’ai très bien compris pourquoi il était commémoré. Un peu plus de quarante ans s’étaient écoulés depuis que Carlo, à moins de vingt ans, avait filé de justesse aux États-Unis deux semaines avant que les Allemands ne fassent irruption dans la maison de la via dei Coronari où il avait grandi pour emmener pour toujours ses parents, sa sœur et sa nounou et, pendant qu’ils y étaient, même le vieux schnauzer. D’ailleurs, il s’en était écoulé moins de trente depuis l’après-midi où Carlo s’était tiré une balle de revolver dans la bouche. Et il l’avait fait quand désormais les choses avaient commencé à lui réussir, quand son empire de nettoyage à sec s’étendait bien au-delà des limites de l’État. Alors que sa femme à l’hôpital accouchait de son quatrième enfant, Carlo n’avait pas tenu le coup, quelque chose en lui s’était brisé et il n’avait pas trouvé mieux que tout casser, en finir. Le tout, pour être bien clair, le jour anniversaire de la rafle des parents, de la petite sœur, de la nounou et du chien.

Oncle Gianni m’a expliqué que l’orphelin venu au monde ce douloureux jour d’octobre s’appelait Angelo ; tout le monde l’appelait Little Angie. L’été précédent il avait fêté son diplôme de psychologie en Italie et profité à cette occasion de l’hospitalité de Bob. Impatient de rendre l’invitation, il avait insisté pour que nous passions tous notre séjour new-yorkais chez lui, au moins nous, les enfants. Oncle Gianni aurait préféré nous emmener avec lui à l’hôtel. Il doutait que ce voyou dispose d’un logement capable d’accueillir trois adolescents difficiles et comme il faut. Pendant des années Little Angie avait fait souffrir sa mère avec l’idée saugrenue d’entreprendre une carrière de musicien. Il avait même enregistré un disque avec son groupe. Maintenant, à presque trente ans, devenu raisonnable, il voulait tirer le meilleur parti de son diplôme de psychologie.

« Tu sais, dans une ville de 1 gnevrim, un réducteur de têtes ne mourra jamais de faim », a-t-il conclu en ricanant.

J’ai demandé spontanément : « Mais comment ? Il ne joue plus ?

– Grâce au ciel il a rangé sa guitare ! Maintenant il s’est mis dans la tête de lancer une méthode qui conjugue Freud, Bouddha et la Kabbale. C’est un brave garçon, comprenons-nous bien, mais fou. »

Dix jours à New York chez un cousin américain qui a enregistré un disque ! Tel est le doux mantra incrédule avec lequel j’ai joué au moins jusqu’à ce que le taxi, en ré-émergeant du Holland Tunnel bondé, nous catapulte dans l’habitat métropolitain qui avait colonisé chaque anfractuosité de mon imagination en effervescence. Et j’avais beau avoir du mal à le croire, tout était là, où il devait être, tel que je l’avais rêvé.

Je ne peux qu’imaginer l’émotion de certains explorateurs qui après d’épouvantables péripéties atteignent les terres éloignées sur lesquelles ils ont longuement fantasmé. Une grande partie de l’enchantement provient – j’imagine encore – de la découverte de nouveautés sensationnelles et imprévisibles : qu’elles soient ethnologiques, zoologiques ou végétales.

Eh bien ce n’est pas ce que j’ai éprouvé en débouchant au cœur de Manhattan : d’une certaine manière, le célèbre réseau de Streets et d’Avenues m’appartenait davantage que les calli vénitiennes parcourues pendant le dernier voyage scolaire. Il n’y avait pas de bâtiment en grès ou d’escalier d’incendie qui ne me parle une langue à la fois familière et littéraire. Ni station de Subway, magasin d’électroménager, terrain de basket en ciment qui ne me plaise. Et pourtant, alors que tout était à sa place, là où mon imagination l’avait situé, quelque chose n’allait pas : quelque chose qui avait à faire avec la capacité des yeux à mettre l’image au point, du cerveau à redessiner, du cœur à profiter à fond de l’aubaine.

Je n’ai pas eu le temps d’y penser que d’un bâtiment néogothique j’ai vu s’échapper une nuée de collégiennes ; elles voltigeaient d’un bout à l’autre de la cour d’en face, bavardaient, riaient, fumaient, s’enlevaient mutuellement leur serre-tête et se poursuivaient, les joues rouges, en riant, pleines d’une énergie contagieuse. Elles étaient en gilet, kilt et mocassins comme les filles de The Facts of Life ; quoi de mieux pour exalter le blond doré de leurs cheveux, la fermeté éclatante de leurs mollets et ma soif de stéréotypes niais.

Alors c’était vrai. Ce n’était pas un rêve. Même si mes yeux étaient incapables de la saisir, mon cerveau de lui donner forme, mon cœur d’y prendre plaisir, je me trouvais dans La Mecque vers laquelle j’avais appris à adresser mes prières ; le cher vieux nombril du monde célébré par une centaine de films. Me le répéter ne faisait qu’augmenter mon trouble ; lequel me poussait à me le répéter.

La seule chose que je n’avais pas prise en compte était le miasme épicé et répugnant qui semblait imprégner chaque molécule d’air de cette extrémité de New York qui à cette époque restait encore à améliorer : une puanteur recuite de bacon, curry et ordures qui semblait provenir des viscères de la Terre sinon carrément du trou du cul du diable. Et pourtant, Dieu sait comment, cette odeur infecte réussissait à m’enivrer. Pensez qu’elle le fait encore dans mon souvenir.

D’ailleurs je ne sais même pas s’il y a un sens à ce que je sois là à me pâmer sur les premières impressions que Manhattan est capable de produire chez le jeune Européen qui, gâté par des paysages urbains étendus, se trouve confronté à tant de magnificence hardie. De bien plus grands écrivains que moi se sont risqués dans ce genre littéraire avec des résultats tellement charmants et émouvants qu’au lieu de m’attarder je pourrais m’en tirer avec une note en bas de page. Mais laissez-moi ajouter une chose. Le sentiment qui m’avait emporté était plus intime que l’étonnement et relevait davantage de l’admiration. Ce qui m’émouvait c’était un accès de patriotisme. Appelons-le même patriotisme générationnel. Un chauvinisme qui n’était pas inspiré par une terre délimitée par des frontières mais par une esthétique commune, des goûts partagés, des rêves comparables. Musique, plats, vêtements. Le lieu lointain d’où je venais était plein d’adolescents qui devant un tel étalage de majesté impériale auraient éprouvé la même sensation de plénitude, à la fois extatique et effarée. C’était comme revenir chez moi, mais un chez moi où je ne suis jamais allé et dont précisément pour cette raison j’ai longuement rêvé.

Du reste, parcourir en voiture la forêt étincelante de Manhattan vous exposait à une expérience païenne qui ne manquait pas d’ironie. Si les cathédrales gothiques avaient été conçues en leur temps pour intimider les fidèles en pèlerinage en leur suggérant l’idée que la transcendance en tant que telle est inatteignable, les édifices de Manhattan affectés de gigantisme étaient la tentative la plus audacieuse et la plus réussie des êtres humains pour rejoindre Dieu et, s’ils le désiraient vraiment, d’y aller dîner ensemble.

Alors seulement, secoué par une foule d’émotions, j’ai saisi dans toute sa gravité la douleur que j’avais infligée à mon père : après tout, c’était lui qui avait fait de moi un patriote en m’instillant cette étrange forme de nationalisme supranational.

Comme par hasard, j’ai pensé à papa à l’instant même où oncle Gianni, à force de digressions, vantardises et commentaires déplacés, faisait tout pour nous gâcher la fête. Il ne parvenait pas à la fermer. Il comprenait certainement notre émotion de néophytes, et pourtant il voulait nous faire comprendre qu’il n’était pas en mesure de la partager. En revanche, en bon habitué, il était impatient de nous indiquer l’endroit éloigné où il avait passé des soirées inoubliables ou une certaine gargote célèbre pour ses donuts fourrés. C’était un curieux comportement, vraiment puéril. À quoi bon nous offrir un voyage aussi merveilleux si ensuite il n’était pas disposé à nous laisser la possibilité d’en profiter au mieux. Ça oui, c’était un mystère ! Comme si, poussé par je ne sais quel élan pervers, il enviait, peut-être parce qu’elle lui était désormais inaccessible, l’innocence de notre regard. Ou comme si, animé par un esprit de compétition enfantine, il tenait à montrer que le plaisir que nous savourions n’était rien à côté de celui qui, dans des circonstances analogues, immédiatement après la guerre, avait comblé son petit cœur de jeune voyageur. Il était retourné à New York une douzaine de fois depuis, et à deux reprises il y avait séjourné assez longtemps. D’ailleurs, il avait préféré autant que possible s’y rendre en bateau.

Comme pour confirmer mes soupçons il s’est exclamé soudain : « Quel dommage que vous la voyiez de cette façon ! Je veux dire que lorsque vous y arrivez par la mer, après une longue traversée, c’est une tout autre histoire. Je ne sais pas comment vous expliquer, mais ce n’est que comme ça que vous vous rendez compte que c’est une île. Et ce n’est qu’en s’en rendant compte qu’on peut saisir le sens de son caractère grandiose. »

Il nous a parlé du Michelangelo, le transatlantique sur lequel il avait effectué sa dernière traversée une vingtaine d’années plus tôt. Ça, c’était voyager ! Tellement chic. Sans smoking et robe du soir on ne vous laissait même pas entrer au restaurant du pont supérieur. L’orchestre jouait toute la nuit. À l’aube le champagne coulait encore à flots au casino. Et si nous tenions à le savoir, même Manhattan était très différent à cette époque-là : pas grand-chose à voir avec cette casbah pourrie et malodorante !

J’admirais la façon dont mes cousins réussissaient à l’ignorer. Comme ç’aurait été plus agréable si le respect et la bonne éducation ne m’avaient pas obligé à détacher mon regard des nouveautés qui m’entouraient pour le tourner vers mon cicérone bavard et approuver comme un majordome. Bref, pouvoir me comporter comme Francesca qui n’avait d’yeux que pour la ville.

Elle occupait le siège à côté du chauffeur. Depuis que nous étions montés dans le taxi elle n’avait pas ouvert la bouche. Visiblement désireuse de découvrir et de retenir, sa petite tête, surmontée du chignon monacal, se tournait d’un côté et de l’autre dans un balancement comique. J’ai encore eu l’impression qu’il y avait chez elle quelque chose d’inachevé, pas complètement réglé. Et que son tic aux yeux avec son rythme lancinant et ses intervalles irréguliers contribuait à cet état de choses. Ne pas savoir comment la situer me mettait mal à l’aise, et éveillait en même temps une curiosité que j’aurais difficilement trouvé le courage de satisfaire, je ne me faisais aucune illusion là-dessus. Mon peu de connaissance du monde féminin m’avait persuadé que les filles sacrifiaient volontiers leur intérêt pour le monde au soin de soi. Disons que Francesca n’entrait pas dans cette catégorie. Je ne parlerais pas de négligence, mais d’une forme d’indifférence olympienne au clinquant, d’autant plus surprenante si l’on considère qu’elle était fille d’actrice et nièce d’une espèce de dandy.

« Quelle saloperie de circulation, a grogné Leone qui ne partageait visiblement pas la curiosité de sa sœur.

– Oï, quelle façon de parler ! l’a repris oncle Gianni.

– Ne t’en fais pas, il ne comprend pas un mot, s’est justifié Leone en parlant de l’impassible chauffeur sikh.

– Mais nous, oui.

– OK, OK, ne t’énerve pas.

– Écoutez, les enfants, a repris oncle Gianni, ça vous ennuie si je vous laisse chez Little Angie et si je file à l’hôtel ? Je suis trempé ; si je ne prends pas une douche… Nous nous verrons plus tard pour le dîner. Surtout, pas de petit somme. Il faut résister au moins jusqu’à minuit. »

Leone a protesté en bâillant : « Mais il n’est encore que cinq heures et demie !

– Prends un café, fais une promenade, ce que tu voudras, mais si tu t’assoupis tu es fichu. Tu ne fermeras pas l’œil de la nuit.

– Oui, mais quelle barbe », a insisté Leone avec un autre bâillement.

Mon cousin n’était pas du genre accommodant, je l’avais compris dès notre première rencontre. Il était de ceux qui voient toujours le mauvais côté des choses même quand tout va bien.

Depuis que nous nous étions retrouvés ce matin-là devant le comptoir de la TWA il ne m’avait pas accordé un regard, comme s’il avait tout oublié : qui j’étais, pourquoi j’existais, tout ce que je savais faire avec une guitare. Et surtout la camaraderie amicale et prometteuse dont j’avais cru qu’elle pouvait naître entre nous.

Seule mon inexpérience pouvait m’avoir fait croire que notre association allait reprendre là où nous l’avions laissée. Que pendant ces derniers mois Leone avait pensé à moi aussi obstinément que j’avais pensé à lui, et qu’à ma constance pouvait répondre une fidélité non moins zélée. Les choses ne se passaient pas comme ça. Et j’aurais dû le savoir. Bien que pas tout à fait du même âge, nous étions tous les deux à celui où les rapports sociaux ne sont pas réglés par les lois de la bonne éducation et obéissent à celles de la jungle.

Une chose m’avait particulièrement blessé. Avant de monter dans le taxi j’avais demandé à oncle Gianni si je pouvais appeler mes parents ; je leur avais promis de le faire dès que possible. Comme à l’époque les communications intercontinentales n’étaient pas une plaisanterie, on m’avait expliqué en détail comment passer un appel en PCV. Mais soit à cause de mon émotion, soit à cause de l’accent new-yorkais de l’opératrice, soit à cause d’imprévus techniques, l’ensemble de l’opération avait pris plus de temps que prévu. Eh bien, l’attitude de Leone avait rendu ces minutes encore plus embarrassantes : il soupirait, il levait les yeux au ciel, il ne faisait vraiment rien pour dissimuler combien ma loyauté filiale lui paraissait enfantine, pathétique et petite-bourgeoise. Même la voix rassurante de ma mère qui m’enjoignait de me tenir à carreau et de m’amuser n’a pas réussi à apaiser mon embarras, au point qu’à la fin je l’ai expédiée avec une impatience dont je me suis repenti un instant après avoir raccroché.

Du reste c’était idiot d’attendre de Leone plus qu’il ne pouvait donner. Déjà lors de notre première rencontre il avait montré comment chez les garçons d’un certain âge la volubilité et l’insolence peuvent aller de pair.

Je crains que Francesca ne mérite un commentaire à part et un bon nombre de pages. Il suffit pour le moment de savoir que nous nous étions peu parlé, et cette fois par ma faute. Et dire si sa gentillesse aurait mérité au moins que je la lui rende ! Ce que je m’étais bien gardé de faire. Durant le vol, tandis que les hôtesses retiraient les plateaux du repas et qu’elle était venue parler à oncle Gianni, j’avais fait semblant de dormir en attendant qu’elle débarrasse le plancher. Plus tard, pour aller aux toilettes, j’avais changé d’allée par peur de la croiser et d’être contraint de lui adresser la parole.

« Ça n’est pas Little Angie ? » s’est exclamé Leone.

Le taxi venait de ralentir à proximité du plus fastueux magasin d’articles funéraires que j’aie jamais vu quand le type bizarre signalé par Leone s’est mis à gesticuler.

À première vue il n’avait rien de commun avec l’image héroïque que m’avait inspirée le récit d’oncle Gianni. Ce gros lard avait vraiment enregistré un album ? En dehors de deux rouflaquettes ridicules à la Carl Perkins il ne ressemblait à rien que j’aie jugé digne d’attention. Au mieux on pouvait résumer sa physionomie comique à une combinaison entre Van Morrison et Roy Orbison. Obèse, haletant, blanc comme un linge, avec un long short bleu pétrole et d’horribles sandales aux pieds, il pouvait être n’importe quoi : plombier, touriste, pèlerin, étudiant en vacances, tout sauf rocker.

En le voyant aussi mal habillé oncle Gianni a décidé qu’il valait mieux superviser notre installation.

J’ai tout de suite compris que « 2 Ciao bellino, mortacci tua » était l’expression italienne favorite de Little Angie. Leone la lui avait apprise l’été précédent pendant leurs vacances sur la côte amalfitaine. Ils se sont pris dans les bras comme de vieux amis. Leone s’est moqué de Little Angie : « You got fat » et l’autre a répliqué : « Don’t be a jerk, bellino. »

J’ai eu droit moi aussi à plusieurs reprises au « bellino » et je me suis pris deux « mortacci tua » très affectueux grâce auxquels, une fois la déception passée, j’ai décidé que Little Angie était un type sympathique.

Son italien, bien que plus audacieux et créatif que ne l’était mon anglais, était tout aussi incorrect et rudimentaire, au point que Leone et Francesca préféraient s’adresser à lui dans sa langue, que du reste ils maîtrisaient bien.

L’appartement de Little Angie au sixième étage d’un immeuble croulant au coin de Columbus et de la Quatre-vingt-dixième s’est révélé un trou pestilentiel : deux petites pièces dostoïevskiennes asphyxiées dont l’une servait de séjour, bureau, cuisine et, comme nous allions le découvrir, chambre d’amis ; l’autre, dotée de l’unique petite salle de bains à disposition, inexorablement aveugle, était occupée en grande partie par un lit queen size, plus crasseux et déprimant si possible que son propriétaire. Pour le reste, c’était une profusion de natures mortes proches de la décomposition : tas de magazines jaunis, de disques sortis de leur pochette, de bagels, canettes vides de Dr Pepper, cartons de pizzas graisseux, un tapis de coquilles de pistaches.

L’idée de cohabiter à quatre dans un tel taudis, bien que nullement rassurante, présentait, je le confesse, des aspects attrayants sinon carrément excitants. Plus qu’un lieu où habiter, c’était un bivouac où camper : grâce à Dieu, en ce temps-là j’appréciais certaines négligences bohèmes.

« On dirait que nous allons avoir une pyjama party d’enfer », m’a dit Leone avec un clin d’œil.

Il paraissait plus amusé que contrarié. Encore une fois son humeur courait à toute allure sur les rails du grand huit.

Oncle Gianni était visiblement aux cent coups. Il n’arrêtait pas.

« Angelino mio, are you sure ? Are you really sure… This house is too little… I didn’t understand that… » répétait-il. Il parlait anglais avec la désinvolture d’un commis-voyageur qui ne l’a pas étudié à l’école mais qui l’a appris sur le terrain, en vertu de quoi il se sent en droit de se permettre des énormités et des italianismes de toute sorte.

Il a tout de suite dit clairement que le problème c’était Francesca : il n’avait aucune envie de la laisser là, et apparemment la principale intéressée ne pouvait pas être plus d’accord.

« Non problema… non problema… » répondait obstinément Little Angie. Il allait lui donner sa chambre, nous les hommes nous nous arrangerions dans le séjour. « Non problema.

– Mais si qu’il y a un problème, mon trésor, a dit oncle Gianni. Grâce au ciel il n’est pas insoluble. Je veux dire, nous sommes à New York, sapristi. »

Il allait emmener Francesca avec lui à l’hôtel. Fin de la discussion.

« Allons, mon amour, a-t-il dit à sa nièce visiblement soulagée. Prends tes affaires. Plutôt qu’une douche il nous faudra un vaccin antitétanique. »

 

1. Juifs en judéo-romain.

2. « Salut mon chou, merde alors » en italien.

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