La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 21 sur 34

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La faute

Chapitre 5

 

Au bout de trois heures et demie de voyage nous avons atteint la plage à propos de laquelle oncle Gianni fabulait depuis des jours. La journée ne promettait rien de bon, et mon humeur non plus. La bande de sable qui se déroulait le long du littoral de Cooper’s Beach sous un ciel pesant comme une dalle de fonte affichait un beige éteint de cimetière. Une odeur saumâtre – algues, plantes grimpantes, peinture fraîche – chatouillait les narines par vagues chaudes et intermittentes. Peut-être en raison des conditions atmosphériques pas vraiment favorables, ou parce que c’était un jour de semaine, les gens sur la plage étaient rares et plutôt âgés.

Francesca s’était défilée pour longtemps, après avoir manifesté un léger malaise pendant le petit déjeuner ; elle était désolée mais elle ne se sentait pas capable de sortir de l’hôtel. Little Angel, qui ce matin-là, exceptionnellement, n’avait pas d’appétit, avait abandonné peu après, en voiture, et par mesure de rétorsion avait été déposé sans ménagement devant une station de métro à deux pâtés de maisons de chez lui.

Oncle Gianni m’a demandé ce que j’attendais pour me déshabiller. Lui ne s’était pas fait prier : tandis que le plagiste installait le parasol, d’un seul geste rapide il s’était débarrassé de son polo, de son bermuda et de ses espadrilles et était resté en maillot au décor hawaïen. Avec la même impatience il avait couru vers la première vague. Le temps de nager un peu et il était revenu en trottinant s’étendre sur la natte à quelques centimètres de la chaise longue sur laquelle j’étais recroquevillé.

À côté des autres baigneurs – ses contemporains pour la plupart, en short élégant et canotier – oncle Gianni avait l’air d’un aborigène. Rien à voir avec le monsieur civilisé qui un quart d’heure plus tôt, pour accéder au parking d’une des plages les plus exclusives de la côte Est, avait laissé un billet de cinquante au gardien habillé en marin.

« Et alors, ce maillot ?

– Je ne l’ai pas.

– Qu’est-ce que ça veut dire je ne l’ai pas ?

– Je l’ai laissé à Rome.

– C’est ta tête que tu as laissée à Rome. Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Nous en aurions acheté un.

– Ne t’inquiète pas, je vais bien.

– Qu’est-ce que tu es, un mormon ou un sociopathe ?

– Vraiment, mon oncle, tout va bien. »

Je mentais. Je ne me sentais pas bien du tout. Encore troublé par ma conversation avec mon père, énervé par les heures de voiture, je n’arrivais pas à croire que dix jours s’étaient envolés aussi vite. J’enviais Francesca pour avoir trouvé la force de se défiler, et même le léger vertige de Little Angel. L’idée de passer les dernières miettes de vacances à la plage (une plage en valait une autre) me mettait dans une colère exacerbée par l’impossibilité de pouvoir l’exprimer.

Bref, je me serais évité volontiers la énième semonce. J’en avais par-dessus la tête d’être étudié, jaugé, jugé. On aurait dit qu’oncle Gianni ne savait pas faire autre chose que vous expliquer qui vous étiez et vous conseiller le moyen d’apprendre à être quelqu’un d’autre, probablement semblable à lui. Eh bien, je n’en pouvais plus. Je voulais seulement rester tranquille et muet en attendant l’heure du déjeuner. Le plan pour les prochaines heures était de parler le minimum indispensable, et pour l’amour du ciel ne pas brûler.

À cet instant précis est apparu Leone en combinaison de plongée avec une planche de surf bien serrée sous l’aisselle.

Je lui ai demandé : « Tu sais en faire ?

– Il sait comment se tuer, s’est moqué oncle Gianni. Et il sait aussi comment me provoquer un infarctus. Et c’est exactement ce qu’il arrivera s’il monte sur ce truc.

– Médaille d’or de windsurf aux championnats régionaux deux ans de suite, s’est vanté son neveu.

– Le surf, c’est autre chose. Et le maître-nageur a dit qu’aujourd’hui ce n’est pas le bon jour. »

Sans répondre, décidé à défier à la fois son oncle, les caprices des vagues et l’horizon sombre, Leone s’est dirigé vers son destin avec la crânerie qu’il mettait dans tout.

« Dis-moi un peu, qu’est-ce que tu as contre les maillots ? » m’a demandé oncle Gianni en se laissant aller sur la natte.

Je lui ai dit que j’attrapais facilement des coups de soleil.

« Tu es allergique aussi aux crèmes solaires ? » Me mettre à pérorer sur la pudeur extrême et les chichis pathologiques ne me paraissait pas une bonne idée. J’ai donc suivi l’exemple de Leone, je n’ai pas répondu et je me suis borné à sourire.

Il est revenu à la charge. « Tu sais ce que j’ai remarqué ? » Il s’est un peu redressé pour prendre sa pipe et une vieille blague à tabac.

« Quoi ?

– Tu as toujours peur.

– Peur ?

– Exactement, peur. »

Cette fois je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander ce qu’il voulait dire.

« Tu es sur tes gardes, mon garçon, tu es prudent. La chose en soi ne me déplaît pas. C’est un signe de maturité. Tu es réfléchi, tu as la tête sur les épaules. Mais, et excuse-moi si j’insiste, tu ne te laisses pas aller. Et tu te soucies trop des réactions des autres. Comme si tu voulais les protéger d’eux-mêmes. Eh bien, sache qu’en général les autres n’ont pas ces scrupules. Ils ne se demandent pas comment se comporter pour ne pas te faire de tort, ils font ce qui les fait se sentir bien. Et tu devrais les imiter. Sérieusement. À ton âge, c’est dommage de ne pas profiter de la vie. Je veux dire, on ne peut pas tout contrôler. Alors de qui tu tiens ça ? Guido n’était pas comme ça. Tout à fait différent. Ta mère ? Allons donc. Je ne connais pas de femme plus audacieuse. »

Ça recommençait. C’était la faute de mon père. C’était lui qui avait fait de moi un lâche. Même si nos rapports diplomatiques n’avaient jamais été aussi tendus, je n’aimais pas laisser passer certaines insinuations contre l’homme que je m’obstinais à considérer comme mon guide suprême. Mais comment contre-attaquer ?

« J’espère que tu ne vas pas disparaître de nouveau des radars à partir de demain, une fois les vacances finies », m’a-t-il dit à l’improviste. Ça ne ressemblait pas à un reproche mais à un souhait mêlé de regret préventif. Contrairement à ses habitudes, il s’était exprimé avec douceur. Il serrait sa pipe dans un coin de la bouche et de l’autre il envoyait des bouffées nerveuses de fumée.

Il a poursuivi : « Je dois te le dire, j’imaginais qu’après Pessah tu aurais donné signe de vie. Je comptais dessus, du moins. Il m’avait semblé que tu t’étais amusé. J’espérais que tu me téléphones, que tu viennes me voir. Je suis resté à côté du téléphone comme une amoureuse. Mais toi rien, implacable. Tu ne le sais pas encore, mon garçon, mais tu as une âme de don juan. »

Il se moquait de moi ? À sa façon de me regarder c’était probable. Mais ça ne voulait rien dire. Désormais j’avais appris que les Sacerdoti procédaient ainsi : ils lançaient des accusations graves avec le sourire. Ils disaient la vérité en faisant semblant du contraire. Ou peut-être pas, ils faisaient l’inverse. Je ne l’ai toujours pas compris.

En se retournant sur le ventre il a repris : « Je ne devrais pas le faire mais je ne peux pas m’en empêcher. Finalement je suis content que Chiara ne soit pas venue. Pauvre petite, c’est un trésor, un peu sotte, très immature, mais un bonheur. Sa défection m’a permis de proposer cette chose folle à ta mère. Et ne crois pas que ç’a été facile. Quelle femme compliquée. Elle m’a infligé une espèce de négociation syndicale. Pire que si je lui avais proposé de t’envoyer dans une colonie pénitentiaire. C’est que je tenais vraiment à te connaître. Et je t’assure que tu n’as pas déçu mes attentes, ni les miennes ni celles de tes cousins. Je veux dire, non qu’il se soit agi d’un examen. Pour l’amour du ciel. Mais tu as été une grande et belle surprise. L’autre soir, quand tu es allé te coucher et que nous sommes restés pour bavarder dans le hall, ta cousine a chanté tes louanges. Tu aurais dû l’entendre. Elle a dit que tu es exceptionnel. Une espèce de génie. Que tu sais écouter, que tu ne te vantes jamais, que tu te concentres sur les autres. Elle a raison. Mais j’insiste : je ne voudrais pas que tu exagères. Que pour n’ennuyer personne tu perdes les occasions extraordinaires qui s’offrent à toi. Ce serait vraiment dommage. Tu as le cœur trop tendre, mon garçon. Voilà pourquoi j’espère qu’une fois rentré à Rome tu ne prendras pas de nouveau le maquis. Je ne laisserai pas des scrupules stupides t’égarer. Sers-toi de moi. Sers-toi de ce vieil oncle célibataire, riche et excentrique. »

Comme toutes les personnes non habituées aux attentions généreuses, je ne savais pas quoi penser. D’un côté, pourquoi le nier ? j’avais cette sensation de plénitude que seule la vanité est en mesure de provoquer, de l’autre, j’aurais voulu me dissoudre dans l’air avec la fumée de sa pipe et m’envoler, tout là-haut, vers les côtes du Canada, jusqu’au Groenland si nécessaire.

Pour me sortir d’embarras j’ai dit : « Mais je suis un froussard.

– Tu vois ? Tu fais aussi de l’auto-ironie. Mais plaisanterie mise à part, je ne t’ai jamais traité de froussard. Tu es prudent. C’est tout. Il ne manquerait plus que tu te comportes comme ce malheureux. Regarde-le, il va se casser le cou. »

J’ai répondu avec perfidie : « Bah, il ne s’en sort pas mal. »

La lutte proverbiale entre l’homme et l’océan était à son comble. Dans la meilleure tradition, la Nature prenait le dessus. Leone n’avait pas encore réussi à se mettre debout sur la planche comme il l’aurait peut-être fait avec l’aide d’une voile ou sur une mer moins démontée. De plus, il avait de la peine à surmonter le premier bastion de vagues noires que le vent rendait de plus en plus rugissant et difficile à atteindre.

C’est un éclair qui s’est chargé de mettre fin à l’affrontement avant d’enflammer le ciel ; il a été suivi d’abord d’un grognement vulgaire, puis d’un grondement biblique.

Nous nous sommes réfugiés dans le restaurant de l’établissement. Juste à temps pour profiter de la tempête derrière la baie vitrée, devant des serviettes en lin et une soupe fumante de palourdes à la crème.

Quand nous avons repris la voiture en début d’après-midi il avait cessé de pleuvoir. Hélas, l’orage d’été, bien loin d’apporter de la fraîcheur, avait rendu l’air encore plus insalubre. Nous avons trouvé un parking loin de la maison. Nous y sommes allés à pied, assommés par l’humidité. Oncle Gianni nous a accompagnés : dans son désir de contrôle il voulait diriger les préparations des bagages, un art dans lequel il se déclarait hors catégorie. Nous avons appelé par l’interphone : rien. Heureusement, Little Angie nous avait donné le trousseau de clés de secours.

« Quelles 1 bavelle. Et dire que je vous avais fait mes recommandations, s’est plaint oncle Gianni en entrant dans l’appartement. Je vous avais demandé d’aider Angelino à ranger ses affaires. »

La porte de la chambre était fermée. J’avais un besoin urgent de la salle de bains. Je me faisais pipi dessus. J’ai frappé. Pas de réponse. Alors je suis entré : Little Angie gisait sur son lit encore en tenue de plage, comme s’il avait passé là les sept dernières heures de son existence vaine. Il y avait une odeur horrible de bière chaude, de marijuana, de chaussettes sales.

Oncle Gianni a soupiré : « Quel désastre, ce garçon. Allez, réveille-le. »

Je lui ai mis une main sur l’épaule, je l’ai secoué délicatement sans obtenir de signe de vie encourageant. Gianni a essayé lui aussi. Aucune réaction. Il lui a mis un doigt sous les narines : « Il respire. »

En composant le numéro des secours, il a ordonné à Leone de descendre les attendre et à moi de continuer de le secouer : il fallait le faire revenir à lui. Avec la même compétence implacable (c’était un pénaliste de renom, après tout), il s’est mis à fouiller ce trou pestilentiel. Il a examiné chaque plaquette de médicaments. Il a vidé les canettes à moitié vides dans le lavabo. Par mesure de sécurité il a jeté dans les toilettes la marijuana découverte dans un tiroir. Pendant ce temps il ne cessait de jurer : « Quelle tête de nœud ! Quelle sale tête de nœud ! Je lui en donnerais du Bouddha ! »

Au bout d’un quart d’heure trois infirmiers d’ethnies différentes ont fait irruption, escortés par Leone, et en route pour l’hôpital. Sauf moi qui ai été expédié à l’hôtel pour informer Francesca de ce qui se passait. Avant de me laisser partir oncle Gianni m’a fait ses recommandations : nous devions l’attendre, ne pas sortir de l’hôtel, il essaierait de nous appeler dès que possible. D’accord ?

Un instant plus tard j’étais dans le métro, précisément au moment où il aurait mieux valu être ailleurs : la fatidique heure de pointe.

Et si Little Angel était mort ? N’était-ce pas le genre d’interrogation qui aurait dû m’épouvanter ? Alors pourquoi me laissait-elle indifférent ? Où en était arrivé le morveux précocement obsédé par l’idée de la mort ? Où était son bon cœur tant vanté ? Qu’était devenue son affection pour Little Angel ? Aucun pathos, aucune pitié, rien qu’une grande envie de pisser. Je crois avoir découvert alors qu’au fond, les personnes dont la mort est capable de nous bouleverser ne sont pas si nombreuses. D’ailleurs, quoi qu’il soit arrivé, à partir du lendemain je ne l’aurais plus jamais revu. Pourquoi me chagriner ?

Oncle Gianni avait promis que le dernier soir il nous emmènerait à l’Oyster Bar. C’était la seule chose à laquelle j’arrivais à penser avec regret : le cocktail de crevettes et la langouste qui m’avaient été promis et sur lesquels j’allais probablement devoir faire une croix. Quelle guigne. Je maudissais la gloutonnerie de Little Angel et son abus démesuré de substances qui l’avait probablement mené là.

Par ailleurs, pour une fois je n’étais pas disposé à me sentir coupable de tant d’insensibilité. C’étaient eux, les Sacerdoti, qui m’avaient initié aux délices de l’hédonisme, en me rendant incapable d’y renoncer, d’autant moins que je les avais déjà goûtées à l’avance en imagination. C’était oncle Gianni qui m’avait arraché au monde asphyxiant de mes parents en me traînant dans le pays où la recherche du bonheur terrestre est un droit constitutionnel.

En remontant des catacombes du métro et à quelques pâtés de maisons de l’hôtel, j’ai essayé de me réconforter en me disant qu’au moins j’allais passer du temps avec Francesca.

Elle avait vraiment dit que j’étais un génie ? Ou son avis avait été sournoisement travesti ? Comme c’était difficile de s’y retrouver dans les hyperboles d’oncle Gianni et de les décrypter.

Il fallait admettre qu’aucune fille ne m’avait jamais montré une sympathie aussi sincère. Et pourtant je n’étais pas en mesure de me prononcer sur la nature de son intérêt pour moi. Par ailleurs je n’avais pas non plus d’éléments pour en réduire la portée. Les premiers jours, en constatant avec quel soin elle faisait en sorte de s’asseoir à côté de moi au déjeuner ou comme elle saisissait le plus petit prétexte pour m’interpeller, je m’étais demandé si elle se moquait de moi. Soupçon conditionné par l’expérience. C’était un jeu assez répandu entre mes camarades. Tu choisis l’abruti, l’empoté de service, tu lui fais croire qu’il t’intéresse et quand il est cuit à point tu le laisses le bec dans l’eau, à la merci de ses démons et de la moquerie publique. Débarrassé de ma méfiance, je tendais à exclure cette éventualité. Et non parce qu’au fond de moi je n’avais pas peur d’appartenir au genre de garçons potentiellement victimes de telles injustices goguenardes, mais parce que j’étais raisonnablement convaincu que Francesca ne faisait pas partie des filles enclines à les commettre.

Au reste, je ne me faisais pas d’illusions. Au contraire, mon incapacité pathologique à me faire valoir me portait à réduire les sentiments de Francesca à cette sorte de curiosité mêlée de condescendance qui caractérise les filles riches, extravagantes et intelligentes. Je n’étais probablement rien d’autre qu’un des objets secondaires, excentriques qui l’attiraient. Restait toutefois qu’elle aimait bien parler avec moi, qu’elle n’en faisait pas mystère et que si j’avais joué mes cartes… Si j’avais joué mes cartes quoi ?

À ce moment-là le chemin de mes pensées s’interrompait brutalement devant une forêt pleine d’incertitudes : n’ayant pas de raisons de douter de la sincérité de sa sympathie pour moi, il convenait de s’interroger sur la nature de mes sentiments et se demander, pour ne pas tourner autour du pot, si et jusqu’où Francesca Sacerdoti était digne de mes attentions.

La vie scolaire m’avait appris que les affaires de cœur, même les plus authentiques, obéissent aux lois sévères de la réputation. Vous pouvez être la fille la plus sexy de l’école mais si pour une raison quelconque un tel primat n’est pas ratifié par l’opinion publique personne ne vous remarquera, personne ne vous prendra au sérieux.

Ce qui explique peut-être pourquoi j’avais passé les deux derniers trimestres à soupirer après Sofia Caetani, une nana avec laquelle je n’avais jamais échangé un mot et qui à première vue, quoique très belle, presque angélique, ne m’avait pas vraiment frappé. Et pourtant, petit à petit et irréversiblement, l’aura qui la transfigurait avait fini par me contaminer. Au point de me convaincre qu’il n’existait rien au monde de plus attirant. Qui d’autre qu’un être extraordinaire aurait pu pousser un morveux de mon acabit, indifférent à la politique, réfractaire à tout idéal particulier, à manifester contre les infamies commises par Israël aux dépens du courageux peuple palestinien ?

« Tu sais ce que je lui ferais ? » m’avait demandé Demetrio pendant le sit-in contre le Premier ministre israélien Yitzhak Shamir qui se tenait devant notre lycée. Je savais de qui il parlait : de la blonde qui haranguait la foule en brandissant le drapeau palestinien. « Quoi ? » avais-je répondu en espérant qu’il me dise quelque chose de suffisamment dégoûtant. « Je lui éjaculerais sur la figure. Pour moi elle est le type classique qui aime certains petits jeux. » « De quel type tu parles ? » « La princesse pasionaria, un mélange dément. »

Et Francesca ? Qu’aurait dit mon ami d’une fille comme Francesca Sacerdoti ? Qu’est-ce qu’il lui aurait fait ? Elle était digne de figurer dans une de ses répugnantes rêveries pornographiques ou il valait mieux la mettre en pénitence dans une étroite arrière-boutique exiguë ?

Là était la question. Quel dommage de ne jamais pouvoir compter sur Francesca. Parfois elle était très belle, mais d’habitude elle ne l’était pas du tout. Distinguer sous ses horribles lunettes la jeune fille désirable de celle qu’on ne remarque pas, comme l’avait fait oncle Gianni, était peut-être un petit peu simpliste, mais au moins ça rendait visible sa nature changeante. Comment ne pas partager l’irritation d’oncle Gianni pour la négligence de sa nièce ? En effet, on aurait dit qu’elle faisait tout pour cacher ce qu’elle avait de beau et montrer ce qu’il aurait été plus sage de dissimuler. Ses négligences n’avaient rien de commun avec celles de Sofia Caetani. Si les premières étaient les fruits meurtris du laisser-aller, les secondes étaient des choix de style aussi délibérés qu’efficaces.

Puisque la rêverie onaniste était le seul espace sans frein accordé à mon imagination, les derniers jours j’avais soumis Francesca à diverses épreuves. L’expérience avait eu des résultats discutables sinon carrément décevants. Penser à elle comme j’avais si souvent pensé à sa mère, ou comme je pensais de plus en plus souvent à Sofia Caetani, m’avait causé un certain malaise et même trop de scrupules. Comme si l’élément incestueux de l’affaire m’inhibait au lieu de m’exciter. Ou comme si le dilemme sur sa réputation ne permettait pas à mon imagination de prendre son envol.

Mais alors pourquoi lorsqu’elle s’asseyait à côté de moi, quand elle me demandait quelque chose, je ressentais un chatouillis aussi agréable ? C’était seulement de la vanité (la mienne), ou autre chose de mystérieux qui me dépassait ?

Ce qui me fascinait ce n’étaient pas des éléments particuliers, aussi attirants qu’ils aient été : des yeux expressifs, des dents parfaites, une taille de guêpe, un décolleté prometteur, mais une lumière qu’elle irradiait malgré elle ; un éclat iridescent qui semblait venir de ses qualités morales soutenues par des éléments tout aussi indicibles : l’alliance entre ses manières accueillantes et l’odeur de sa peau à la fois amère et vanillée, en tout cas parfumée comme des biscuits sablés sortant du four.

Se peut-il que je ne comprenne que maintenant que la mauvaise humeur qui m’avait tourmenté sur la plage était due à l’absence d’une fille qui éveillait en moi des sentiments confus et des impressions contradictoires ? Une cousine que je n’étais pas du tout sûr de vouloir voir en maillot de bain ?

J’ai demandé à une réceptionniste d’appeler Miss Sacerdoti. Elle a répondu à la troisième sonnerie.

« Comment ? Vous êtes déjà là ? On n’avait pas dit neuf heures ? »

Quand je lui ai raconté sommairement ce qui s’était passé j’ai senti son inquiétude. Alors je me suis efforcé de la rassurer : ne pouvant pas compter sur des arguments valables, j’ai débité de vagues vœux. Non, il n’y avait pas de raisons de s’affoler. Oncle Gianni avait insisté pour que nous l’attendions à l’hôtel. Qu’elle prenne tout son temps, je trouverais à m’occuper.

« Pardon mais pourquoi tu ne montes pas ? Ce hall n’en est pas un, c’est un congélateur. J’allais commander quelque chose. J’ai l’estomac vide depuis hier soir. »

Je l’ai trouvée dans le couloir devant sa porte, plus ou moins telle que je l’avais laissée au petit déjeuner, en polo blanc et bermuda bleu marine. Pieds nus, les cheveux ébouriffés, ses fichues lunettes sur le nez. En revanche, sa chevelure douce libérée du chignon tellement mal vu d’oncle Gianni lui tombait sur les épaules.

Encore une fois, je n’ai pas été à la hauteur du troisième degré auquel elle m’a soumis dans ce couloir.

« Alors comment tu sais que ça n’est pas grave ? »

J’ai admis qu’en effet je ne le savais pas.

« Le pauvre. Il est tellement déprimé.

– Et tu n’as pas idée de l’état dans lequel il était. »

Dans sa chambre Francesca a enlevé ses lunettes et les a nettoyées avec un coin du drap ; tant qu’elle y était, elle s’est assise sur le lit, s’est adossée contre la tête et a démontré à quel point le tic dans ses yeux pouvait être mystérieux et anxiogène.

Elle a repris en maugréant : « Quelle tuile.

– Je suis sûr que ce n’est pas grave.

– Tu m’accordes une minute ?

– Bien sûr. »

Elle a attrapé l’énorme livre sur la table de nuit et s’est plongée dedans comme un prêtre dans son bréviaire. Il était clair qu’elle avait passé toute la journée en compagnie de cette brique. Non que la chose m’ait surpris : son sac par terre, à côté de ses chaussures de bateau, ressemblait plus à une bibliothèque ambulante qu’à un bagage à main.

Elle a expliqué : « Excuse-moi. Si je ne finis pas le chapitre je me sens anxieuse. Il me manque trois ou quatre pages. »

La chambre était un capharnaüm. Plus petite que celle d’oncle Gianni, bien que deux étages plus bas elle jouissait de la même vue magnifique : la verdure de Central Park entourée par les flèches de bâtiments pointus ravivés par les lueurs du crépuscule d’été. Mais je n’ai accordé qu’un regard distrait à ce spectacle somptueux. Assis dans la bergère devant le lit, raisonnablement assuré que ma curiosité n’était pas partagée, je n’avais d’yeux que pour la lectrice, qui dégageait à son tour une lumière intime de tableau flamand : tandis que ses genoux anguleux étaient pris d’un léger frémissement, ses lèvres articulaient les syllabes en émettant une drôle de litanie. Elle était tellement maigre, chétive, comme si ses os n’avaient pas encore eu le temps de se développer et se consolider.

Elle a posé le livre sur la table de nuit avec une moue enfantine en disant : « Terminé.

– Pourquoi tu ne lis pas mentalement ?

– Oui, pourquoi ? a-t-elle répondu en s’étirant. Que te dire ? J’aime bien le son. C’est comme me chanter une berceuse. Ça se voit que je suis fille d’actrice. »

L’allusion m’a surpris. À la différence de son frère, Francesca ne parlait pas volontiers de sa mère. Du moins je ne me rappelais pas qu’elle l’ait fait auparavant. Par ailleurs, plus je la connaissais plus je voyais la ressemblance entre les deux. Il ne s’agissait pas exactement de similitudes physiques mais de quelque chose de plus inexplicable et spécifique. Une aura, une posture, une attitude.

« Tu es vraiment tellement névrosée que tu ne parviens pas à lâcher un chapitre à la moitié ? »

Elle s’est enflammée : « C’est un livre incroyable. » Elle l’a repris et s’est mise à le feuilleter au hasard, affectueusement, comme si c’était sa peluche préférée ou le petit chien de la maison. « Tu connais George Eliot ?

– Je devrais ?

– C’est un nom d’homme mais c’était une femme. C’est son dernier livre : Daniel Deronda. Tu ne trouves pas superbes les romans où l’héroïne a déjà perdu tout son patrimoine dès la deuxième page et où le héros ne comprend qu’à la fin qu’il n’était pas celui qu’il croyait être ? » Et maintenant d’où venait cette poussée de jalousie ? À cause d’une écrivaine qui faisait semblant d’être écrivain ? Allons donc, non seulement je n’avais aucune idée de qui était George Eliot, mais en outre je n’avais pas la moindre intention de le découvrir. Et alors pourquoi la dévotion qu’elle inspirait à une jeune fille aussi étrange et adorable me remplissait-elle de rancœur ? Peut-être parce que j’avais toujours considéré les livres comme un passe-temps de ratés et que je n’avais jamais réfléchi au lien d’interdépendance entre celui qui écrit et celui qui le lit, et à combien il pouvait être passionnant pour tous les deux.

Elle a dit : « Tu sais qui me rappelle ce livre ?

– Qui ?

– Toi.

– Moi ?

– Oui, toi.

– Ça, tu dois me l’expliquer.

– Mais qu’est-ce que j’en sais, c’est un livre plein de drames, d’ascèse, de catastrophes et de demi-Juifs qui s’ignorent… »

Désormais l’élégance d’expression de Francesca ne pouvait plus me surprendre. Symbole de son excentricité, on pouvait facilement l’attribuer à un imaginaire inexorablement livresque. Pour ce qui est du reste – la signification des mots, le sens du discours – c’était tellement vague et indéchiffrable que je me suis tu et que je n’ai pas cherché plus loin, lui laissant la charge de changer de sujet.

« Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Je commande quelque chose ? OK je sais, nous devrons attendre les autres mais à ce stade j’ai l’impression… Je te l’ai dit, j’ai l’estomac vide depuis hier soir. Ça te va un club sandwich ? Il paraît qu’il est sensationnel. Ils le servent avec des frites et des rondelles d’oignons frits.

– Volontiers.

– Et un Coca…

– Ça, toujours.

– Tu veux prendre une douche ? »

La proposition était, ou du moins m’a paru, déplacée, téméraire, vaguement offensante. Si d’un côté elle faisait allusion à l’état pas vraiment irréprochable de mon hygiène, de l’autre elle semblait tenir pour acquise une intimité adulte sinon amoureuse ou conjugale, en tout cas de camarades et en tant que telle excessivement inconvenante. De quelque côté que nous voulions prendre la chose, restait le fait que nous étions un mâle et une femelle confinés dans une chambre d’hôtel fastueuse à des milliers de kilomètres de toutes les personnes qui auraient eu le droit de nous gronder.

« Je parle sérieusement, a-t-elle insisté en composant le numéro du service d’étage. Tu peux même prendre le peignoir. Il est encore sous cellophane. Je déteste les peignoirs. »

Tout en l’entendant donner ses ordres au téléphone dans un anglais mélodieux et impeccable je me suis demandé ce que les peignoirs lui avaient fait.

La salle de bains était revêtue de marbre polychrome où dominaient les notes de rose et de brun clair. Dotée de lavabos jumeaux et d’une cabine de douche indépendante de la baignoire, c’était encore un de ces espaces où j’aurais volontiers vécu et rendu mon dernier soupir. Dommage pour l’odeur – ou, par amour de la précision –, l’odeur de renfermé, de pourri et d’égout qui semblait infester démocratiquement toutes les toilettes de Manhattan.

En revanche, chaque objet parlait de la vie intime d’une jeune fille et le faisait avec magie et impertinence. Rien de scabreux, entendons-nous bien, mais d’un caractère privé inviolable et, de ce fait, troublant : tube de dentifrice raccourci par l’usage, lentilles de contact, flacon d’eau de Cologne, crème Nivea, petite famille de brosses. Un cheveu, solennel comme une relique, était là en équilibre, désespérément accroché au bord de la corbeille.

Je me suis déshabillé avec plaisir. Et avec encore plus de plaisir je me suis glissé sous la douche en me pissant agréablement dessus.

Le seul élan qui m’animait était l’envie d’épuiser le réservoir d’eau chaude : tout pour prendre ma revanche sur les douches froides des dix derniers jours, la féroce matinée à la plage, les petits reproches d’oncle Gianni, la répugnante odeur de mort de la chambre de Little Angie. Malheureusement ma volonté de révolte ne s’est pas révélée à la hauteur des ressources hydriques inépuisables d’un luxueux hôtel de Manhattan. Je me suis remis en m’aspergeant les aisselles de doses massives de déodorant antiallergique. Ma pruderie m’a empêché de me présenter devant mon hôtesse dans son peignoir comme l’aurait fait un vrai Sacerdoti. Je me suis rhabillé à contrecœur.

J’étais sorti juste à temps, a dit Francesca : si j’étais resté enfermé là-dedans deux minutes de plus elle aurait appelé la police.

Le soleil s’était définitivement couché sur mon dernier jour en Amérique. Francesca, encore sur le lit, jambes croisées, devant un chariot plein de la vaisselle d’hôtel typique pour laquelle j’ai toujours eu un faible depuis ce moment-là ; d’une main elle m’a invité à approcher la bergère du lit, de l’autre elle a soulevé la cloche d’étain : et voilà toasts farcis, pommes de terre frites et rondelles d’oignons.

« Pas mal, s’est-elle exclamée satisfaite. Mais tu as plus de frites.

– Sers-toi donc, Franci. »

Elle m’a parlé de ses parents, sans réticences. Elle s’est vantée d’avoir beaucoup de choses en commun avec son père. Elle a ébauché un portrait de lui compatible avec l’idée que je m’en étais faite : patient, ironique et contemplatif. Et aussi bon père de famille, collectionneur de théières, véritable cordon bleu, champion de backgammon. Les attentions dont il entourait ses enfants – chauffeur personnel, toujours prêt à les promener entre natation, danse, répétitions – étaient inépuisables. Sa mission était de surmonter les absences de sa femme : un jour elle avait disparu de la circulation pendant six mois pour aller tourner un film en Polynésie.

Francesca m’a raconté que Tullia avait un faible pour Leone, le 2 bekhor. Je lui ai demandé pourquoi elle en était sûre. Elle m’a répondu qu’elle avait plus d’une preuve pour l’affirmer. Je lui ai demandé si ça lui était désagréable. Sa mère était faite comme ça, a-t-elle conclu. Elle préférait les garçons aux filles. « Et je n’ai pas envie de le lui reprocher. »

Encore une fois je me suis surpris à envier le mélange de franchise et de stoïcisme dont elle était capable. Dieu sait combien j’aurais voulu avoir des idées aussi fermes et une attitude aussi compréhensive à l’égard de mes propres parents.

Je l’ai compris quand elle m’a questionné sur mon père et je lui ai dit, peut-être pour ne pas être en reste, que c’était simplement la personne au monde avec qui je me sentais le mieux.

Elle a convenu qu’en effet il avait l’air d’être quelqu’un d’intéressant. Et elle a ajouté que seul un homme extraordinaire avait pu faire tomber amoureuse (textuel) une femme comme tante Gabriella.

Je l’ai dévisagée sévèrement. Mis à part le fait que réduire l’histoire entre mes parents à une question romantique me paraissait excessivement ridicule, que savait-elle du type de femme qu’était ma mère ?

Sentant ma perplexité elle s’est hâtée de se défendre : « Que veux-tu que je te dise ? Je suis au courant, sur toi et ta mère et tout le reste ; et je ne l’ai vue qu’une fois, ou plutôt deux… Mais tu sais, pour moi, pour nous, elle est une espèce de mythe. Je parle sérieusement. Tu peux me prendre pour une folle mais c’est comme ça. Quand je me suis trouvée devant elle à l’enterrement de grand-mère j’ai failli avoir un choc. Je sais tout d’elle. Grand-mère en parlait continuellement. Elle disait que Gabriellina était la seule personne capable de lui tenir tête… »

Si d’un côté je trouvais amusant que la célèbre tante Nora, le spectre machiavélique qui assiégeait mon imagination depuis des mois, soit simplement « grand-mère » pour Francesca, de l’autre il me paraissait extravagant qu’une personne comme ma mère – sèche, posée, impeccable, à la fois sévère et désinvolte – puisse être considérée par quelqu’un (qui d’ailleurs ne l’avait vue que deux fois) comme un modèle ou, comment avait-elle dit ? Un mythe. Pas même ses élèves les plus dévoués n’auraient hasardé de jugements aussi exaltés.

« Lui tenir tête de quelle façon ? »

Apparemment, sa grand-mère considérait sa nièce comme hors catégorie. « Elle nous montrait ses bulletins trimestriels bourrés de dix et nous disait que si seulement cette petite avait voulu elle aurait pu faire n’importe quoi. » Au lieu de quoi – j’ai essayé d’interpréter les pensées haineuses de tante Nora sur lesquelles Francesca passait –, tout ce qu’elle avait réussi à faire avait été d’épouser mon père et me mettre au monde, entreprises bien au-dessous du minimum syndical à la portée de la ménagère la plus insipide.

En tout cas il était clair que la grand-mère ne se remettait pas de la façon dont les relations entre elle et sa pupille s’étaient dégradées et de ne pas avoir trouvé comment aplanir ces différends inutiles. Elle en parlait comme du plus grand échec de sa vie et de la douleur la plus cuisante de sa vieillesse.

Qui était l’échec ? Ma mère ou leurs relations ? L’incapacité de Nora d’enterrer la hache de guerre ou la bouderie obstinée de sa nièce ?

Encore une fois je me suis senti humilié à l’idée que des questions qui m’impliquaient aussi profondément et péniblement – dans l’ignorance desquelles j’avais été tenu pendant tant de temps – avaient été étudiées sans précaution ni retenue chez les Sacerdoti. Je me demandais si ma mère, sans que je ne m’en aperçoive, avec ses manières dont je ne comprenais pas si elles n’étaient sévères qu’en apparence ou ironiques seulement en partie, n’avait pas réussi à m’inculquer un culte mafieux pour la réserve ; et si ce n’était pas suffisant pour expliquer pourquoi chaque mot de ma cousine, chaque nouvelle révélation me mettait tellement mal à l’aise que je la ressentais comme insultante.

Francesca s’est assombrie. « Je peux te demander une chose ?

– Bien sûr.

– Je peux te demander de ne pas m’appeler Franci ? Excuse-moi, ce n’est pas ta faute, tu n’y es pour rien, mais je ne supporte pas d’être appelée comme ça. N’importe quel autre nom va bien, même Genoveffa si ça te fait plaisir, mais s’il te plaît, s’il te plaît, tout sauf Franci. »

Qu’est-ce qui était le plus stupéfiant ? L’extravagance de la demande ? Le mobile qui l’avait provoquée ? Le ton sur lequel elle avait été exprimée ? Je n’aurais pas su le dire. En effet, c’était vrai : depuis que j’étais entré dans cette chambre je m’étais mis à l’appeler du diminutif que tout le monde employait (son frère, son oncle et même cet emplâtre de Little Angel). Tout comme il était vrai que jusque-là je ne m’étais jamais risqué à m’adresser à elle avec autant de familiarité. Pourquoi l’avoir fait ? À cette époque-là on aurait dit : pour faire le malin. Une attitude, il faut le reconnaître, qui ne me convenait pas. Ou peut-être n’était-ce qu’un des moyens par lesquels je cherchais à sentir que je faisais partie de la famille. Quelle qu’ait été l’impulsion qui m’avait inspiré cet excès d’assurance, je sais maintenant que ça n’avait pas été une bonne idée : d’abord parce qu’il n’était pas passé inaperçu, ensuite parce qu’apparemment Francesca en avait été agacée au point de me supplier d’arrêter. De nouveau je me suis naturellement demandé si j’étais autorisé à m’offenser. Dans un certain sens, oui. Précisément maintenant que nous nous trouvions l’un devant l’autre, seuls, dans une chambre d’hôtel, dans le maximum imaginable d’intimité, elle me remettait à ma place, en marquant la distance avec une résolution que je ne lui connaissais pas. Tous pouvaient l’appeler Franci, pas moi.

Tout bien réfléchi, la question pouvait être retournée à mon avantage. Précisément parce qu’elle commençait à tenir à moi plus qu’aux autres elle attendait de ma part une attitude différente. Et comme elle détestait ce diminutif elle s’attendait à ce qu’un garçon aimable comme moi ne le lui inflige pas.

De toute façon restait l’extravagance. Je l’avais vue supporter les injures de son oncle et le mépris de son frère avec un stoïcisme exemplaire, et maintenant elle faisait toutes ces histoires pour un diminutif ? Pourquoi avait-elle horreur qu’on l’appelle Franci ? Pourquoi en voulait-elle aux peignoirs ? Pourquoi ne pouvait-elle pas abandonner un livre au milieu d’un chapitre ? Pourquoi parlait-elle de ma mère comme j’aurais pu parler de Spider Man ?

C’est alors que le téléphone nous a apporté de bonnes nouvelles de l’hôpital. Little Angie s’en était tiré avec un lavage d’estomac. Pendant ce temps Leone était rentré à la base en taxi. Quant à moi, l’oncle me demandait de ne pas bouger. Il avait affronté trop d’urgences. Il ne manquait plus qu’à cette heure j’aille me promener en ville. Étant donné qu’il allait très probablement rester au chevet d’Angie, il valait mieux que je dorme dans sa chambre. Il avait déjà appelé l’hôtel pour expliquer la situation. Neal, le chasseur soudoyé, m’attendait en bas avec la clé.

« Et ma valise ? »

Francesca m’a rassuré. « Tu peux la faire demain matin. »

J’ai menti : « D’accord, mais ça ne me plaît pas.

– Et si nous allions faire un tour ?

– À l’heure qu’il est ?

– Quelle heure est-il ?

– Bah, onze heures et quelque chose.

– Et ça te paraît tard ? Que veux-tu qu’il nous arrive ?

– Mais oncle…

– Ce n’est pas notre rabbin. »

Elle m’a expliqué qu’il y avait un endroit ouvert toute la nuit, une espèce de snack-bar. Un petit établissement dans sa tristesse caractéristique, vraiment sympathique. C’était à quelques pâtés de maisons de l’hôtel : Buddy’s. Ils l’avaient découvert le premier jour quand ils s’étaient retrouvés à quatre heures du matin parfaitement incapables de dormir.

« Écoute, je suis restée enfermée ici… » elle s’est interrompue un instant puis a repris : « J’ai très envie d’un dessert. Pas toi ? Nous le méritons. Nous ne devons pas permettre à cet idiot d’Angie de nous gâcher notre dernière soirée. »

Quelques minutes plus tard elle est sortie de la salle de bains sans lunettes. Elle portait une robe d’été d’un blanc bleuté sale. C’était la première fois que je la voyais ainsi et il m’a semblé que cette tenue ne lui convenait pas. Nous étions devant l’ascenseur quand elle m’a dit qu’elle avait oublié quelque chose. Nous sommes retournés dans la chambre. Elle a fouillé dans le sac par terre, sa petite bibliothèque ambulante ; elle en a sorti un livre plus petit et plus maniable de George Eliot ; elle l’a mis furtivement dans sa poche. Voyant ma surprise elle m’a fourni une explication qui après tant d’années m’apparaît d’une sagesse irréfutable : « On ne sait jamais. »

Descendre dans la rue a été se soumettre à une douche écossaise à l’envers. La porte coulissante nous a expédiés d’une toundra polaire à une espèce de forêt amazonienne. Et dire que Neal nous avait mis en garde : la nuit la plus étouffante de l’année. De toute évidence il nous avait doré la pilule : il s’agissait en effet et sans l’ombre d’un doute de la plus étouffante du siècle. Il n’y avait dans la rue que des miséreux et ils se traînaient tous comme des zombies. Les célèbres lumières éclatantes, voilées de strates humides et gazeuses, vacillaient comme une lueur de torches sous le vent. Après deux pas nous avions déjà le front poisseux comme les fruits de la passion.

Buddy’s alignait une rangée de ventilateurs au plafond qui brassaient inutilement, pathétiquement, des grumeaux d’air malsain et de graillon. Les rares clients donnaient l’impression qu’ils venaient de perdre leur emploi.

« Je te l’avais dit, non ? Que c’était un endroit sympathique ? »

Ce n’était pas la première fois que je remarquais l’usage fréquent, et de plus incorrect, qu’elle faisait de cet adjectif. Mais enfin, on pouvait tout dire de Buddy’s sauf que c’était un coin sympathique. Du reste, dans le vocabulaire de Francesca, « sympathique » n’exerçait pas toujours une fonction valorisante. Parfois le renversement se produisait de façon tout à fait contraire : « sympathique » servait pour la villa de la côte où les Sacerdoti allaient en vacances, la superbe tour sarrasine à pic sur la mer dont la carte postale que sa mère avait fait imprimer à l’occasion de sa rénovation servait de marque-page à Francesca. En me la montrant elle m’avait demandé : « Tu ne la trouves pas sympathique ? » Il était évident que dans ce cas cet attribut anémique ne lui servait pas à valoriser un joyau architectural aussi éloquent en soi mais plutôt à atténuer l’effet qu’un tel privilège aurait pu susciter chez son interlocuteur. Ce que les snobs ne comprendront jamais assez c’est qu’il n’y a aucune vertu à affecter la discrétion.

Elle a commandé du café et des gaufres pour deux.

« Tu vas voir ces portions gigantesques. »

En effet les plats étaient énormes. Tant mieux, voyons. Sans que nous nous le soyons dit, les dernières nouvelles de l’hôpital nous avaient remis en appétit.

« C’est sûr qu’il a passé un sale moment, ai-je dit en abordant un de mes sujets préférés.

– De quoi tu parles ?

– Tu te rends compte que si l’orage n’avait pas éclaté, si nous avions davantage pris notre temps, si nous avions trouvé des bouchons…

– Quelles pensées lugubres.

– Parce que tu n’as pas vu dans quel état il était.

– Ça, tu l’as déjà dit. Et en tout cas merci pour les détails dégoûtants. »

Parler avec une jeune fille ; la laisser se moquer de vous ; la dégoûter (mais comme ça, pour rire) ; il était permis de se demander s’il y avait quelque chose de mieux au monde.

J’ai repensé à ce que Francesca avait dit aux autres à propos de moi : j’étais un type qui savait écouter, qui n’aimait pas attirer l’attention. J’aurais pu en dire autant sur elle et avec la même admiration. Elle était différente de la plupart de mes mignonnes camarades. Elle ne frimait pas, ne posait pas, ne se vantait pas ; certes, si elle le devait vraiment, elle savait être le centre de l’attention, mais en général elle se concentrait sur son interlocuteur, ou en tout cas sur les autres.

Nous avions le même âge mais là, en train de souffler sur son café trop clair et brûlant et grignoter sa gaufre, les yeux redevenus brillants sans l’obsession des lunettes, elle avait l’air d’avoir vécu d’autres vies en plus. J’adorais l’entendre s’exprimer en anglais, et précisément parce qu’elle le faisait sans affectation, sans chercher la prononciation parfaite comme faisait son m’as-tu-vu de frère.

Elle m’a dit qu’elle avait un faible pour les langues et une certaine facilité pour les apprendre. Son rêve était de bien apprendre l’hébreu.

« Le rabbin Perugia a une drôle de théorie.

– Laquelle ?

– Il dit que l’hébreu est la langue de Dieu, et que Dieu est un type qui parle peu. »

Je me suis moqué d’elle, ce n’était peut-être pas la langue qu’il lui fallait : apparemment, elle parlait beaucoup.

« Je devrais prendre exemple sur Dieu ? »

Elle avait étudié l’hébreu quand elle préparait sa bar mitzvah. Depuis qu’elle était au lycée elle n’avait pas pu s’y remettre. Elle m’a confié que son père aurait voulu qu’elle poursuive l’école hébraïque mais que sa mère s’était emballée pour le collège français.

« Et comment tu t’y trouves ?

– Comment veux-tu que je m’y trouve ? Mal. Très mal. Ils font une sélection très sévère. Si tu n’es pas assez couillon ils ne te prennent pas. »

Quand elle ne pouvait pas s’empêcher de rire elle mettait la main devant sa bouche. Peut-être un réflexe pas encore perdu de l’époque honteuse où elle portait un appareil, comme si son sourire n’avait pas encore assimilé l’idée rassurante de pouvoir compter sur des dents impeccables, bien rangées, blanches, éclatantes.

Puis elle a fait une chose que je l’avais déjà vue faire. Elle s’est mise à regarder autour d’elle. À examiner tout le périmètre de la salle, comme une espionne, ou comme certains rapaces prêts à fondre sur leur proie. Elle s’attardait sur un ou plusieurs clients. Son tic des paupières avait le pouvoir de rendre ses regards encore plus pénétrants.

En s’apercevant que j’avais remarqué son exploration indiscrète elle s’est excusée : « Je sais, je ne devrais pas, papa me le reproche toujours. C’est que j’adore me mêler des affaires des autres. Les gens sont tellement intéressants. »

Le type qu’elle avait choisi était seul : il mordait dans son sandwich à trois tables de la nôtre. C’était un hispanique, peut-être un Portoricain. Il portait un maillot des New York Knicks deux fois trop grand sur un short crasseux et déchiré. Son bras gauche était entièrement couvert d’un tatouage bariolé et baroque. Il pouvait avoir trente ans, mais même cinquante en fin de compte.

J’ai essayé de me moquer d’elle. « Si tu veux, je vous laisse seuls.

– Mais non, c’est exactement ce que je ne réussis pas à faire comprendre à mon père. Si je regarde fixement les autres comme ça, seule à une table, on peut me prendre pour une maniaque. J’ai besoin d’un tuteur.

– Donc je suis là pour te servir de tuteur ? »

Elle a poursuivi comme si elle ne m’avait pas entendu : « Ce ne serait pas formidable d’être une mouche, et de le suivre jusque chez lui ? Ça ne te donne pas des frissons ? Qui sait où il habite. Il a une femme ? Des enfants ? Une maîtresse ? Mon Dieu, quel drôle de visage. Je me demande ce qu’on ressent à promener cette tête toute la sainte journée.

– Une tête comment.

– Qu’est-ce que j’en sais… Une tête d’aliéné, de toxico.

– Tu t’es déjà fumé un joint ? »

Elle a fait semblant d’être indignée : « *3 Comment oses-tu ? » et elle a recommencé à torturer sa gaufre avec sa fourchette. « Nous ne sommes pas assez intimes. Toi, plutôt, tu es le drogué idéal… École publique, walkman, guitare et tout le reste.

– Tu veux rire ? Pas un seul. À moins de calculer tous ceux que se sont roulés Little Angie et ton frère.

– Fumeur passif.

– Le pire. De toute façon, même la cigarette me dérange.

– Je n’en doute pas, a-t-elle dit comme si elle pensait à autre chose.

– Pourquoi ?

– Pour rien. »

J’ai insisté : « Pourquoi ?

– Eh bien, à cause de tes grands-parents. »

Après avoir dit cette phrase, et l’avoir fait avec une certaine réticence, elle a rougi pour la première fois depuis que je la connaissais.

« Quel rapport ?

– Rien, excuse-moi, je ne sais pas ce qui me prend. Je commence à être fatiguée, le café m’a donné la nausée, la chaleur n’aide pas. Et si nous retournions à l’hôtel ?

– Eh non ! D’abord tu me dis où est le rapport.

– Maintenant oui, il me faudrait une cigarette. » Elle a levé la main pour demander l’addition.

« Tu fumes ?

– J’aimerais beaucoup. J’ai essayé. Mais ça ne me plaît vraiment pas. Mon amie Rebecca fume comme un pompier. »

J’ai répondu avec une certaine brusquerie : « Je n’en ai rien à faire de ton amie Rebecca.

– Eh, ne sois pas impoli.

– C’est parce que nous parlions d’une chose et que tu ouvres un tas de parenthèses… Oui, bref. Je voudrais seulement savoir… »

Elle s’était assombrie. En pensant à ma mère, je me suis demandé si le faire de cette façon, de but en blanc et sans préavis, était une spécialité de la maison ou si au contraire il s’agissait d’une particularité des femmes en général. Au fond, si quelqu’un était autorisé à se sentir vexé, c’était bien moi.

J’ai sorti mon portefeuille. Pendant que j’y étais, j’en ai tiré en même temps que la poignée de dollars nécessaire pour payer l’addition la photo de Guido et Fioretta Sacerdoti : depuis que j’avais donné une identité aux personnages, je l’avais toujours sur moi.

Elle s’est ravivée : « Tu es sacrément fort. » Elle a saisi la relique et l’a regardée de près avec ses airs de détective. « Moi, j’ai toujours sur moi la photo du chat, de Rebecca, de Gary Kemp, pas de grand-mère Nora.

– Parce que tu la connaissais bien. » Puis avec une voix qui s’efforçait d’être à la fois penaude et solennelle j’ai affirmé : « Moi, je ne sais pas qui sont ces personnes.

– Ta mère ne t’en parle jamais ?

– Laisse tomber. » Oui. C’était mon tour de jouer l’offensé.

Nous étions de nouveau dans la rue, en direction de l’hôtel. Cette fois ce n’était pas seulement l’humidité qui nous accablait mais aussi la mauvaise humeur, quelque chose de très semblable à une rancune réciproque. En ce qui me concernait, j’étais décidé à ne pas rompre le silence que je m’étais dignement imposé. C’était à elle de me reconquérir.

Elle m’a demandé : « Tu sais ce que dit ma mère ? »

Silence.

« Que faire la tête c’est bon pour les gens mal élevés. »

J’ai maugréé : « Au moins, la tienne a quelque chose à dire. Le plus souvent, la mienne se tait.

– Et que ce sont les imbéciles qui se victimisent.

– Ta mère a un tas d’idées sur la vie.

– Un tas. Bon, je croyais que tu le savais, a-t-elle ajouté plutôt impatientée.

– Que je savais quoi ?

– L’histoire de l’incendie et tout le reste.

– L’histoire de l’incendie, oui, c’est “tout le reste” qui manque. »

Elle a attendu que nous soyons dans le hall, à l’abri, dans le froid, pour vider son sac.

Une cigarette. C’était probablement une cigarette qui les avait tués. Ce monsieur si peu photogénique, à l’aspect doux et sévère, s’était assoupi une cigarette entre les doigts. La couverture et la moquette avaient fait le reste. Le voilà le secret innommable que personne jusque-là n’avait eu la courtoisie de me révéler.

« Vraiment, tu ne le savais pas ? »

J’ai secoué la tête, humilié. Non seulement sur la mort, mais aussi sur la vie de mon grand-père Francesca semblait en savoir plus. Elle m’a dit que sa grand-mère parlait de son frère aîné comme d’un sociopathe dont les choix de vie, du moins selon les critères de la famille Sacerdoti, s’étaient distingués par leur obstination velléitaire et leur radicalisme. D’abord il s’était refusé à entrer dans l’entreprise familiale, ensuite il avait renoncé à l’héritage paternel en faveur de sa sœur cadette et de son petit frère. Dulcis in fundo, il avait eu une petite fille hors mariage et, plus grave encore, avec une goy. Il était comme ça, Guido Sacerdoti : contre la famille, le principe d’autorité, les religions monothéistes, sans parler de l’hypocrisie bourgeoise et la propriété privée. C’était dans ce contexte moral que ma mère avait grandi, un chaudron débordant de colère idéaliste, de protestation permanente et sectaire contre les institutions, le tout rendu encore plus pénible par le fait de ne pas bien savoir comment joindre les deux bouts. Grand-mère peignait des tableaux abstraits, grand-père écrivait des livres de philosophie politique qui, bien que destinés à un public de fervents admirateurs, ne leur rapportaient pas de quoi vivre.

« Tu comprends quelle enfance insensée ! Pour ta mère, je veux dire. » Francesca s’est enflammée comme si elle parlait non pas d’une fillette qui avait perdu ses parents et avait été adoptée par une tante autoritaire, mais d’une héroïne de George Eliot.

Et pourtant, allez savoir pourquoi, ce portrait vivant de fillette, qui semblait si peu conforme au modèle de vie que m’imposait ma mère, me parlait d’elle d’une manière imprévisible. Apparemment, on pouvait tout dire de cette femme sauf que c’était une subversive, une tête brûlée. Au contraire, personne n’avait incarné le principe d’autorité avec autant de fermeté impassible. Mais en même temps, comme je l’avais déjà remarqué, il y avait chez elle un je-ne-sais-quoi d’inquiet, d’intolérant, d’anarchiste. Comme si elle portait en elle une fêlure, une contradiction jamais apaisée, ou mal guérie. Cela expliquait pourquoi elle était tellement exigeante sur certaines choses et aimait faire preuve de tolérance sur d’autres (surtout quand la défense de la libre pensée était en jeu). Soudain son caractère, vu dans une nouvelle perspective et avec cette distance sidérale, me devenait compréhensible : après la mort de ses parents, accueillie généreusement par tante Nora, obligée de choisir quel genre de personne elle voulait être, elle avait opté pour la solution la plus compliquée : plaquer à quelques mètres de l’autel le fiancé riche, juif, très amoureux pour s’enfuir avec un type extravagant comme mon père, lui aussi, à sa manière, rêveur, idéaliste et

apatride, mais fauché et malheureusement « fermé4 ».

Finalement nous avions oublié de nous faire remettre par Neal les clés de la chambre d’oncle Gianni. Nous avons demandé à le voir mais on nous a dit qu’il était déjà parti : personne n’avait été informé de mon existence.

« Si tu promets d’être sage tu peux camper sur mon fauteuil. »

Le commentaire était tendancieux : assimilable dans l’esprit aux pointes de son frère aîné, mais aucune importance. Comparée au sac de couchage des derniers jours la bergère de feutre était un fabuleux lit à baldaquin rafraîchi par le zéphyr du ventilateur de l’air conditionné. Et puis qui avait envie d’affronter encore la forêt amazonienne pour rentrer chez lui ?

Nous avons trouvé la chambre faite et plongée dans une lumière légèrement teintée. Les draps déjà rabattus et prêts à être utilisés étaient décorés de deux chocolats italiens. Ce devait être l’usage dans ce genre d’hôtel.

« Je ne te demande pas si tu veux prendre encore une douche. Tel que je te connais je pourrais ne plus te revoir. »

J’ai fait semblant de ne pas avoir entendu et j’ai dit : « Je suis mort de fatigue. »

Quand elle est sortie de la salle de bains quelques minutes plus tard elle était en chemise de nuit, en admettant qu’il y ait un sens à appeler ainsi le T-shirt informe qui lui arrivait à peine au genou. Elle avait de nouveau son chignon de religieuse. Elle s’est hâtée de se glisser sous les draps en réduisant au minimum le spectacle offert par son négligé inélégant, ses mollets blancs et ses talons rosés. Mais sa course n’a pas été assez foudroyante pour m’empêcher de constater que ses jambes étaient légèrement torses et qu’une mince bande de graisse semblait être placée comme un garde-fou au-dessus de ses genoux décharnés.

Elle a éteint la lampe de chevet et marmonné un « fais de beaux rêves » auquel elle a eu la bonté d’ajouter mon prénom et mon nom de famille.

Comme ces plantes grimpantes qui l’été, quand la nuit tombe et qu’il fait plus frais, s’animent en chatouillant les narines avec des bouffées voluptueuses, après avoir éteint la lumière, par Dieu sait quel prodige physiologique et certainement malgré elle, Francesca s’était mise à exhaler son parfum caractéristique : âpre et vanillé à la fois.

L’idée que tout était fini, que la nuit la plus belle de ma vie en était au générique de fin et avec elle les chamailleries et les rêves de bonheur, me faisait me sentir comme le rocker qui une fois acquis le succès tant convoité après avoir dû gravir les échelons reçoit de son médecin une condamnation à mort. Voilà encore mes pensées épuisées face à la forêt habituelle de mes incertitudes.

« Tu es vraiment fatigué ? » a demandé Francesca en violant la solennité embarrassée de l’obscurité, alors que je comprenais enfin pourquoi dans les films américains il y a toujours une sirène de pompiers en fond sonore.

« Pas toi ?

– Pas du tout. Mais je ne veux pas t’embêter.

– Tu ne m’embêtes pas.

– Si, bon… À quoi tu pensais ? »

Je lui ai dit que je pensais à Ricky Nelson.

« À qui ? »

Un des chanteurs préférés de mon père, idole des adolescents à la fin des années cinquante, mort dans un incendie provoqué par un joint dans la cabine de son jet privé.

« Tout se tient, a-t-elle remarqué. Tu vois, tu ne parles que de fumée et de morts. La vérité c’est que toi non plus tu n’as pas sommeil mais ça t’embête de l’admettre.

– Je n’arrive pas à m’endormir sans musique.

– Et c’est moi qui ai des caprices.

– J’aurais besoin de mon walkman.

– Alors regarde, c’est super. Je l’ai découverte hier. »

Elle a d’abord allumé la lampe de chevet, puis la radio : une grosse Pioneer en bois encastrée dans le mur au-dessus de la table de nuit. Peu de choses au monde avaient le même pouvoir de m’enchanter que sa façon de se mouvoir : zac, foudroyant comme un de ses tics.

« Une chaîne entièrement consacrée aux Beatles. Morceaux originaux et reprises. »

Quelle nation civilisée, quel pays merveilleux ! J’exultais tandis que la chambre était inondée d’une version lente de If I Fell chantée par deux voix féminines. Arrangée à cette sauce la chanson devenait une ballade comme tant d’autres, mais peu importait.

« Allons, admets-le que c’est super. » Elle paraissait très fière d’elle.

Je n’ai pas trouvé mieux que de me mettre à discourir sur une des harmonies les plus audacieuses créées par Paul et John.

« OK, professeur, mais ce n’est pas ce que je voulais t’entendre dire.

– Quoi alors ?

– Que c’est vraiment super.

– OK, oui, c’est vraiment super.

– Bravo, enfin. Et tu admets quoi d’autre ? »

Ah, combien il y aurait eu de choses à admettre ! Ce qui me manquait c’était le courage de le faire. Il n’en aurait pas fallu beaucoup pour que je reconnaisse que je ne voulais pas rentrer à Rome et que rien ne me torturait davantage que l’idée de quitter un pays doté d’une station de radio tellement intransigeante qu’elle ne diffuse que des chansons des Beatles.

Il est des moments où l’idée démentielle de destin devient plausible et qu’à partir de là nous nous en remettons à la chaîne mystérieuse des choses, un plan aussi impénétrable qu’inéluctable. Ce qui explique pour quelle raison, quand un instant plus tard Francesca est descendue du lit, s’est approchée de moi et d’un simple geste de la main m’a invité à danser, je n’ai pas réussi à m’y soustraire. Réticent, abasourdi et même, dans un certain sens, consterné, je n’ai pas pu ne pas la prendre par la taille dans une étreinte prudente et tremblante de peur que les garçons de ma génération appelaient « slow ».

La première fois que je dansais avec une fille, la première fois que je prenais dans mes bras un autre être vivant qui n’était pas un camarade de foot, un de mes parents ou le bébé labrador que finalement ils ne m’avaient jamais acheté malgré toutes mes prières.

Non seulement la piste de danse dont nous disposions était ridiculement réduite, mais entre-temps la chanson friponne était finie, et sa remplaçante était tout à fait inadaptée à notre slow. Quelle importance ? La musique qui me guidait n’était plus à l’extérieur mais là-dedans, et je vous assure qu’elle allait y rester un bon moment. Ce qui comptait c’était de ne pas interrompre ce que nous avions commencé, nous laisser guider à cœur battant. Mon Dieu comme elle était menue et délicate. D’un geste furtif elle a défait son chignon et ç’a été comme si en entrouvrant le coffret magique elle avait libéré un parfum paradisiaque. J’ai pensé que c’était sa peau, bien sûr, mais à l’évidence le shampoing aussi. Nature et industrie combinées font des étincelles.

À propos d’hygiène, je me suis maudit de ne pas avoir pris une autre douche et d’avoir dévoré ces horribles rondelles d’oignon. En outre, il y avait le problème dont on ne tient pas compte à cet âge. À chaque pas mon intimité demandait de l’espace en se faisant arrogante et coquine. La pudeur me conseillait de saisir le premier prétexte venu pour lâcher prise mais une force supérieure et contraire, l’appel de l’espèce me poussait à ne pas avoir de scrupules. C’était à moi d’agir, non ? À combien d’autres secondes avais-je droit ? Combien de fausses manœuvres pouvais-je me permettre ? Et elle, ma petite partenaire, combien d’autres signaux était-elle disposée à me lancer avant de tout arrêter et me laisser sur ma faim ?

J’imagine qu’il est inutile d’insister sur le fait que ce qui se passait était la primeur classique qui ressemble à une pierre milliaire. Ne serait-ce qu’à ce titre je devrais en garder un souvenir fidèle. Ce n’est pas le cas. Au contraire, je crains que les étapes marquantes de cette nuit-là n’aient été irrémédiablement altérées depuis par le trop grand nombre de fois où j’ai tenté de les écrire. Avec l’amoncellement des décennies la légende a pris le dessus sur l’histoire, l’imagination sur le souvenir, l’aphasie sur l’éloquence jusqu’à me persuader que certaines choses n’arrivent pas pour que quelqu’un puisse écrire sur elles mais seulement pour être vécues le mieux possible. Pendant que nous y sommes il faudra réessayer, en partant des rares éléments incontestables. Pour commencer, dirais-je, par le plus flagrant : la hardiesse de Francesca. Vraiment, je ne saurais comment la définir autrement : c’est son courage qui a transformé une danse entre adolescents embarrassés en un échange adulte et compromettant ; c’est son irresponsabilité sans pudeur qui nous a poussés sur le lit et a marqué un tournant définitif dans ma vision du monde.

Comment avais-je pu croire que les filles ne connaissaient pas certaines choses et ne pouvaient donc pas les désirer ? En réalité il a vite été évident qu’au moment décisif, face à une épreuve aussi importante, ce n’était certainement pas elle l’incompétente. La façon dont elle a commencé à fouiller dans mon slip en me laissant en faire autant dans sa culotte dénotait plus de familiarité que d’insolence. Je n’ai vraiment pas idée de combien de temps a duré la fouille intime réciproque, maladroite, diversement excitée à laquelle nous nous sommes laissés aller. Ce que je ne parviens réellement pas à me sortir de l’esprit c’est le tremblement qui s’est tout à coup emparé d’elle : au sommet d’une série de spasmes et de soupirs d’excitation, Francesca est apparue vaincue, dans un état de vulnérabilité à fendre le cœur : tête baissée, paupières frémissantes, lèvres entrouvertes. Et cette image non, je ne l’ai pas oubliée.

 

1. Quel bordel, en judéo-romain.

2. Fils aîné en hébreu.

3. En français dans le texte. (Les termes en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans le

texte.)

4. En judéo-romain, terme de dérision par lequel on désigne les non Juifs par allusion au fait qu’ils

ne sont pas circoncis.

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