La faute

Alessandro Piperno · Chapitre 25 sur 34

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La faute

Chapitre 4

 

 

Tout s’est passé rapidement et de façon civilisée. Les policiers accourus sur les lieux toutes sirènes hurlantes ont montré une double nature : s’ils m’ont présenté un visage bienveillant, indulgent, voire attentionné, ils ont réservé à mon père, qui gisait épuisé sur le canapé, la gueule sévère des grandes occasions. Peut-être pour éviter que nous nous adressions la parole ils l’ont emmené immédiatement, mais pas assez vite pour m’éviter de le voir menotté, sanglotant comme un bébé.

Je suis resté avec deux policiers en civil : un homme d’une cinquantaine d’années et une jeune femme. C’est elle qui s’est occupée de moi, d’abord en m’envoyant aux toilettes, ensuite en m’aidant à préparer un bagage de fortune : slips, maillots de corps, brosse à dents. Dans l’entrée, avant de sortir, elle m’a ordonné de me concentrer : je n’oubliais rien ? Je suis retourné à l’intérieur chercher le seul ami qui me restait, mon walkman.

Dans la rue, ils ont tout fait pour me tenir à distance de sécurité de la zone où ma mère était tombée, mais là encore pas suffisamment vite pour m’empêcher de jeter un coup d’œil au morceau de trottoir recouvert d’un drap compatissant, de constater que là-dessous il n’y avait rien et de reprendre espoir.

C’était ainsi que je l’avais imaginée, la scène de notre expulsion. Nous traversions la foule de voisins et de curieux : rassemblés devant la porte, ils ne demandaient pas mieux que d’assister au chemin de croix de la famille insolvable, et tant qu’ils y étaient, de nous insulter à voix basse et de nous transpercer de leurs regards chargés de reproches. Et en effet, ils étaient tous là : Mme Albani, son mari musclé, le célibataire du troisième en compagnie d’une de ses petites dames à demi vêtue. Bien qu’ils aient eu l’air consterné, aucun ne m’a paru vraiment surpris. Ça devait arriver tôt ou tard. Pas comme ça, bien sûr. C’était inimaginable. Suicide ou défenestration, qui aurait pu prévoir un épilogue aussi sanglant ? Restait le fait qu’ils s’y attendaient : un jour une famille aussi bizarre, pas du tout intégrée – ce géant blond de père, l’irréprochable mère professeur et le fils maigrelet et taiseux –, allait faire quelque chose de grave. L’unique chose que personne n’était en mesure d’imaginer, ni moi ni eux, était la dynamique dans laquelle la scène aurait lieu. À la suite d’une série de circonstances défavorables, en effet, il n’y avait que le fils maigrelet et taiseux pour s’imposer le petit intermède humiliant. Visiblement égaré, précédé de deux policiers en civil, chargé d’un sac, il marchait péniblement vers une voiture aux sirènes intermittentes qui attendait qu’une météorite ajoute le mot « fin ».

En voiture on m’a étourdi de bavardages. Arrivés à destination, un bâtiment massif à la façade lézardée avec une grande cour à moitié déserte, la marche à suivre est devenue confuse. Il était clair qu’ils ne savaient pas quoi faire de moi : me considérer comme un enfant à protéger ou comme un jeune responsable. Devant le distributeur de boissons la jeune femme m’a demandé si je préférais du café, du chocolat ou un Coca. J’avais l’estomac noué. J’ai marmonné « café, merci ». Puis d’un geste furtif je l’ai jeté presque intact dans la première poubelle disponible.

On parlait beaucoup d’un certain docteur. On l’avait averti ? Il allait arriver ? Naturellement j’ignorais de quel genre de docteur il s’agissait. Finalement on m’a parqué dans une pièce étouffante, nue, au plafond très haut, qui avait une odeur répugnante de mauvais café et de cigarette. On m’a mis dans les mains un album d’images Panini abandonné à la moitié : le fils d’un collègue l’avait oublié.

Penser au pire signifiait supposer que ma mère ne s’en était pas sortie, et que mon père ne pouvait pas s’occuper de moi ; m’habituer à l’idée que je n’entendrais plus jamais sa voix à elle et que rien de ce que lui pourrait me dire n’aurait plus jamais de sens ; effacer la maison où j’avais grandi, l’individu que j’avais cru être, en deux mots, l’existence que pendant longtemps, depuis toujours peut-être et non sans ingénuité, j’avais considérée comme la seule possible.

Penser au pire, c’était comme mettre une sourdine à mon imagination, en l’empêchant de prendre son vol et de préparer de nouveaux scénarios plausibles. L’avenir, même le plus proche, n’avait jamais été aussi impossible à imaginer. Par exemple, où allais-je dormir les prochains jours ? Et dans les mois à venir ? Mais sans aller si loin, où allais-je dormir la nuit suivante ?

Bref, penser au pire signifiait prendre acte que l’espoir, en vieil escroc qu’il est, a tout intérêt à vous tromper pour ensuite vous mettre dos au mur.

Quand on m’avait demandé le nom d’un parent proche le seul qui m’était venu à l’esprit avait été Gianni Sacerdoti. « Ton grand-père ? » « Mon oncle », avais-je marmonné avec embarras.

Il n’avait pas donné de nouvelles depuis un moment ; le connaissant, j’excluais la possibilité qu’il soit en ville. L’idée m’avait même effleuré de donner le numéro de la villa Letizia. Mais la seule pensée de mêler oncle Bob et sa famille à cette sale histoire obscène m’avait donné des frissons.

Je ne l’ai pas entendu entrer. Je l’ai retrouvé assis devant moi comme un fantôme. Un homme entre deux âges, l’air plus indolent qu’affolé, typique de celui qu’on a tiré du lit. Chemise froissée et pantalon tombant, il arborait une épaisse chevelure frisée et une irritante barbiche poivre et sel très négligée. Ses yeux, bien que forcément voilés de somnolence, étaient vifs comme des tisons. Il a marmonné un salut et m’a lancé un nom qui paraissait fait exprès pour être oublié.

« Docteur, voilà votre café, a dit un policier. Il est terrible, celui de la machine. Mais vous savez, à l’heure qu’il est… Pas de sucre, n’est-ce pas ?

– Non, merci, mon cher. Pas de sucre. Des nouvelles de la psychologue ?

– Pas encore.

– Et de son oncle ?

– Non plus.

– OK. Surtout, avertissez-moi dès qu’ils seront là.

– Entendu, docteur.

– Rien de réconfortant pour le garçon ? a-t-il demandé comme si je n’étais pas là.

– Il a pris un café.

– Ah, bien, alors il a déjà eu sa dose d’amertume. »

Il a prononcé ces mots en me souriant. Puis il s’est rendu compte de sa gaffe, il s’est raidi et s’est mis à parcourir le dossier que le policier avait posé sur le bureau à côté du café.

« Pas mal, hé ? »

Je n’ai pas compris immédiatement qu’il parlait de l’album Panini que je serrais contre moi comme une peluche.

J’ai fait le difficile : « Bah. » Comme pour dire : il y a longtemps que je ne m’amuse plus avec certaines choses.

« Comment, tu ne joues plus avec les cartes Panini ? Et dire que ça me plaisait tellement. J’aurais voulu que mon fils m’imite, mais non. Tu le crois si je te dis qu’il aime la danse classique ?

– La danse classique ?

– Ne me dis pas que tu aimes ça toi aussi. »

J’ai haussé les épaules pour montrer que je voyais mal ce que c’était.

« Vraiment, qui aime la danse classique ? Rien que quelques vieilles peaux couvertes de bijoux. Tu es plus du genre stade, non ? Dis-moi un peu : dans quelle équipe es-tu ? »

Je n’ai pas répondu. D’ailleurs, rien de ça n’avait d’importance. Ni ne m’intéressait. Il voulait peut-être me distraire, tentative louable, rien à dire ; malheureusement mon esprit était fixé sur la plus naturelle des pensées : ma mère. J’ai rassemblé mon courage pour demander s’il avait de ses nouvelles.

« Je viens de parler avec l’hôpital. Ils lui font subir une opération très délicate. J’ai demandé à être informé de chaque étape. »

Il n’a rien ajouté. Il ne m’a pas dit : ne t’inquiète pas, elle est en de bonnes mains, c’est une femme jeune, tu verras qu’elle s’en tirera. En y repensant, j’ai été étonné qu’il demande au policier des nouvelles de la « psychologue » et de « l’oncle » et pas de la « patiente sur la table d’opération ».

Je lui ai demandé s’il ne valait pas mieux que je sois près d’elle.

« Et pour quoi faire ? Pour déranger tout le monde ? Et puis, comme tu nous l’as demandé, nous avons appelé ton oncle. Ça n’a pas été simple de le dénicher. Il était en Toscane, en vacances. Il est en route. Il vaut mieux l’attendre, tu ne crois pas ? À propos, tu as un oncle important. Un gros bonnet. Figure-toi que lorsque j’étais à l’université – j’étais un gamin, un peu plus grand que toi – je mettais le réveil à cinq heures et demie pour m’assurer une place au cours du célèbre professeur Sacerdoti. Je me serais attendu à tout sauf à le retrouver quelques années plus tard en tant qu’adversaire. Tu sais, c’est arrivé plus d’une fois. Un dur à cuire. Le meilleur pénaliste auquel j’aie jamais eu affaire. »

Adversaire ? Dans quel sens, adversaire ? Qui était cet homme ? Quel était son métier ? De quelle race de docteur s’agissait-il ? J’ai pensé qu’il n’aurait pas plu à ma mère. À cause de son accent typiquement romain. Moi, il ne me déplaisait pas. C’était comme si j’avais affaire à un camarade de classe. Et c’était peut-être précisément l’intention cachée qu’annonçait cette affabilité confirmée par les inflexions argotiques : me mettre à l’aise.

« Mais si tu veux nous en parlons.

– De quoi ?

– Eh bien, de comment tu te sens.

– Je ne sais pas quoi dire.

– Bien sûr, bien sûr, je le comprends, je ne peux qu’imaginer…

– Écoutez, ai-je dit impatienté en m’armant de courage. Qu’est-ce que nous faisons ici ? Ça ne serait pas mieux…

– Je te l’ai dit. Nous attendons ton oncle. Il a insisté. Il ne veut pas que tu bouges d’ici. Après tout, d’après ce que nous savons, il est ton parent le plus proche. C’est à lui, du moins pour le moment, oui, bref, jusqu’à ce que les choses s’arrangent, du moins nous l’espérons, de s’occuper de toi. Si nous partions (pour aller où ?) je ne saurais pas comment l’avertir. Je sais que c’est terrible, mais pour le moment nous ne pouvons qu’attendre. Crois-moi, nous n’avons pas d’autre choix. »

Il y a eu un bref silence. Pendant qu’il consultait le dossier j’ai sorti mon walkman du sac.

« Je me trompe ou tu joues de la guitare ? » Il l’a lancé comme ça, qui sait, inspiré peut-être par la vue du walkman.

« Comment le savez-vous ?

– Hé, hé, de la magie. C’est mon métier de savoir. Mais non, je plaisante. C’est la policière qui t’a amené qui me l’a dit. Elle a vu la guitare, les médiators, les partitions. Tu sais, nous sommes comme ça, nous autres, toujours à nous mêler des affaires d’autrui. »

C’était ça que contenait le dossier ? Les notes que les policiers avaient prises ? Une espèce de procès-verbal ?

« Bref, tu en joues ?

– Oui.

– Tu t’exerces tous les jours ?

– Tous les jours.

– Donc aujourd’hui aussi ?

– Bien sûr.

– Ce soir ?

– Non, ce matin.

– Tu joues quel genre de musique ?

– Aucun genre en particulier. Je m’exerce, un point c’est tout.

– Alors quel genre d’exercices ?

– Des gammes.

– Voyez-moi ça, un vrai professionnel. Et tes parents ne se fâchent pas ?

– Comment ça ?

– À cause du bruit et tout le reste.

– Ils ne m’ont jamais rien dit.

– Ils t’encouragent, en somme.

– Je dirais que oui.

– Avec qui tu aimes jouer ?

– Je joue seul.

– Seul ? quelle idée. Ça n’est pas plus amusant de jouer dans un groupe ?

– De temps en temps je joue avec papa.

– Bien, c’est une bonne chose. Et vous jouez souvent ensemble ?

– Je vous l’ai dit : de temps en temps.

– Et ce matin aussi vous avez joué ensemble ?

– Non, ce matin non.

– Pourquoi donc ?

– Il n’était pas là.

– Il était à son travail ?

– Pas vraiment.

– Alors où ?

– Je ne sais pas.

– Qu’est-ce que ça veut dire je ne sais pas ? Tu es assez grand et assez intelligent pour savoir où ton père va le matin.

– Il ne vit pas avec nous depuis quelque temps. Mais vous devriez le savoir. Vous savez tout, non ?

– Touché ! Tu vois que tu sais y faire ! En effet je ne le savais pas. Donc tes parents sont séparés.

– Pas vraiment. Il est parti pour quelque temps.

– Mais d’abord, excuse-moi de te le faire remarquer, il était à la maison. C’est là que nous l’avons trouvé.

– Je dormais. Quand je me suis réveillé il était dans le séjour.

– Ainsi tu ne l’avais pas vu depuis quelque temps.

– Je l’ai vu hier après-midi.

– C’était son tour ?

– Qu’est-ce que vous voulez dire ?

– C’était à lui d’être avec toi.

– Je ne dirais pas ça.

– Qu’est-ce que tu dirais alors ?

– Je vous l’ai déjà expliqué. Ce n’est pas une séparation officielle. Il n’y a pas de tours. Je ne l’avais pas vu depuis longtemps.

– Du genre ?

– Je suis allé à l’étranger avec mon oncle. Je n’avais pas vu papa depuis avant mon départ.

– À l’étranger ? Et où ?

– New York.

– Rien que ça. New York. Quel chic ! Mon fils tuerait pour aller à New York. Il faudra que je l’y emmène tôt ou tard. C’est un grand beau voyage, qui coûte cher. Bien, tu reviens de New York et ton père n’est pas là.

– Exact.

– Tu as été très déçu.

– Je m’y attendais un peu.

– Parce que tes parents ne s’entendent pas.

– Pas beaucoup.

– Ah, quel dommage, mais tu sais ce que c’est ; il n’y a rien de plus compliqué que faire tenir un couple. Tu disais donc que tu l’as vu hier après-midi. »

Je lui ai expliqué que j’étais descendu pour aller essayer le nouveau glacier du quartier quand je l’avais trouvé là.

« À la porte ?

– Pas exactement.

– Où alors ?

– De l’autre côté de la rue.

– Donc il t’attendait ? »

Je n’aimais pas le tour qu’avait pris la conversation, ni la teneur de ses questions qui devenaient de plus en plus détaillées. Je n’avais aucune intention de parler de mon père. Je n’avais pas envie non plus de faire un compte rendu de l’épouvantable après-midi passé avec lui. C’était là que nous allions en venir et j’aurais voulu l’éviter. Je ne savais pas comment. Quelque chose dans sa manière de me harceler m’empêchait de m’esquiver. J’étais face à une de ces parties d’échecs minutées si chères à ma mère. Elle disait toujours qu’elles étaient bonnes pour l’esprit, qu’elles aidaient à raisonner. C’était l’unique jeu qu’elle se permettait avec moi. Un jeu difficile parce que le coup devait être en même temps rapide et efficace. Toute indécision pouvait être fatale. J’ai pensé que l’erreur avait été de faire cadeau de l’ouverture à ce type. Ce faisant je lui avais donné un avantage difficile à rattraper. J’aurais voulu relancer, contre-attaquer, le prendre au dépourvu avec une question impertinente : sur son fils, sa femme, sa profession. Ah, si seulement j’avais eu quelques secondes de plus pour élaborer une stratégie. Mais désormais ma bouche fonctionnait toute seule, elle entassait mots sur mots. De surcroît j’étais intimidé par l’idée, qu’il avait suggérée lui-même, qu’il en savait sur moi et nous beaucoup plus que l’on ne pouvait raisonnablement s’y attendre.

Pour tenter de m’esquiver j’ai demandé : « Pourquoi est-ce que tout le monde vous appelle docteur ? Quel genre de docteur êtes-vous ?

– Tu as raison, tout le monde m’appelle comme ça. Tu es très observateur, félicitations. Plus tard, tu seras un bel exemple de policier. Pas comme ces empotés. Je plaisante. Pour être franc, je n’aime pas vraiment qu’on m’appelle comme ça. Ça me fait me sentir vieux et plus important que je ne le suis. J’imagine qu’ils le font parce que j’ai un diplôme, un peu comme les gardiens de parking qui vous appellent tous “maître”.

– Vous ne m’avez encore pas dit quel genre de docteur vous êtes.

– Parce que c’est compliqué et que tu ne comprendrais pas. Disons que je suis dans la même branche que ton oncle, bien que je ne puisse même pas ambitionner de cirer ses chaussures. Tu connais le terme “jurisprudence” ? Je fais partie du système judiciaire de ce pays, je suis un des nombreux engrenages de cette machine tentaculaire. Rien d’important. Mais ça me plaît, vraiment, c’est un travail qui me plaît. Il permet d’estimer la situation et en plus il donne l’occasion de rencontrer des types formidables comme toi. Satisfait ? »

Je ne l’étais absolument pas. De fait, il ne m’avait pas répondu. Il était resté évasif. Malheureusement, bonne éducation et réserve m’ont empêché d’insister.

« Mais maintenant réponds à ma question.

– Quelle question.

– Tu penses que ton père t’attendait ?

– Je pense que oui.

– Et vous êtes allés prendre une glace ensemble, j’imagine.

– Oui.

– Elle était bonne ?

– Ma foi… Il n’a pas fini la sienne.

– Pourquoi, elle n’était pas bonne ?

– Il l’a laissée tomber.

– Il l’a fait tomber exprès ?

– Mais non, non, par inattention.

– Zut. Je vois, dommage. Vous en avez pris une autre ?

– Non. Il n’en avait pas envie.

– Et ensuite, qu’est-ce que vous avez fait ?

– Rien. Nous sommes allés nous asseoir un moment sur un banc.

– Sur un banc… Donc vous avez parlé ?

– Bien sûr que nous avons parlé.

– De quoi ?

– Mais qu’est-ce que j’en sais. De beaucoup de choses. Nous ne nous étions pas vus depuis très longtemps.

– Tu ne peux pas être plus précis ?

– Non, je ne peux pas, et je n’en ai pas envie. Je veux aller à l’hôpital. Tout de suite.

– Bien sûr, je comprends. Tu es bouleversé et tu as l’esprit ailleurs. C’est normal. Mais si tu ne veux pas parler de ton père, si c’est à ta mère que tu penses – et ça aussi c’est normal, étant données les circonstances –, eh bien, parlons d’elle alors.

– Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

– Quand tu es rentré chez toi, tu lui as parlé de ton père ?

– Non.

– Pourquoi ?

– Je ne parle pas beaucoup avec elle. Et elle ne parle pas beaucoup avec moi.

– Tu veux me faire croire que vous communiquez tellement peu que tu n’as pas senti le besoin de l’informer que ton père traînait en bas de chez vous ? »

J’étais furieux. « Je ne veux rien vous faire croire. Et de toute façon mon père ne traîne pas.

– OK, OK, comme tu voudras. Là n’est pas la question. Mais je n’ai pas compris les raisons de ton silence, mon garçon. Et j’ai vraiment besoin de comprendre. C’est triste à dire mais on me paie pour comprendre.

– Et moi j’ai besoin d’aller aux toilettes et personne ne me paie.

– Encore un instant, finissons-en et nous irons tous nous rafraîchir, promis. Mais d’abord fais-moi mieux comprendre pourquoi tu ne lui as rien dit de ton père.

– Je le répète, nous ne nous parlons pas beaucoup. Et puis…

– Et puis quoi ?

– J’étais fâché contre elle.

– Pourquoi ?

– Bah, je lui avais mal répondu.

– Quand ?

– Avant de sortir.

– Avant de sortir prendre une glace, avant de rencontrer ton père tu lui as mal répondu ?

– Exact.

– D’abord tu lui réponds mal et ensuite tu te fâches », et il lui a échappé un sourire. « Il n’y a rien de mal à ça. De temps en temps mon fils aussi se fâche et répond mal à ma femme. Tous les enfants sont comme ça, surtout les garçons. À partir d’un certain âge ils commencent à se fâcher et à répondre mal. C’est désagréable, bien entendu. Mais c’est un de leurs droits naturels. Une tentative maladroite d’émancipation. Allons, tu ne dois pas te sentir coupable. »

J’ai grogné : « Je ne me sens pas du tout coupable. »

En effet, je ne savais pas si ce que j’éprouvais, qui me coupait le souffle, pouvait se définir comme de la culpabilité. Dans ma vie de fils raté je n’avais jamais été aussi maladivement impliqué dans le sort de mes parents. Depuis que j’avais entendu le hurlement déchirant de mon père et que je l’avais vu s’élancer vers le balcon, des secousses électriques atroces suivies de fourmillements prolongés s’étaient emparées de mes membres ; comme si mes vaisseaux sanguins étaient bourrés de drogues et de poisons. L’idée que ce type, grâce à ses superpouvoirs, en avait identifié le caractère toxicologique et deviné les effets meurtriers m’avait définitivement acculé en me révélant la nature infernale du jeu dans lequel il m’avait coincé.

« Et tu fais bien. Tu ne dois pas te sentir coupable. Mais tu ne m’as pas encore dit la raison de votre dispute.

– Nous ne nous sommes pas disputés.

– Alors pourquoi tu lui as mal répondu ?

– Qu’est-ce que j’en sais. Je l’ai fait, un point c’est tout. »

Ajouter n’eût été qu’une seule syllabe aurait signifié s’avancer sur le terrain miné de la vérité. Quel avantage aurais-je tiré de lui confesser que je m’en étais pris à la première et par ailleurs unique personne à portée de main ? Une telle explication en aurait réclamé d’autres, non moins pénibles et déroutantes. À commencer par un panorama sommaire du film de troisième ordre pour adolescents dans lequel j’étais plongé jusqu’au cou : l’amour pour une cousine lunatique qui m’avait accordé plus que ce que les jeunes filles de la haute n’accordent généralement à des garçons de ma classe. J’aurais dû lui dire que c’était l’impossibilité de joindre la demoiselle capricieuse par téléphone qui m’avait mis de mauvaise humeur ; humeur déjà suffisamment exacerbée à vrai dire par des revendications de type syndical : j’avais du mal à accepter l’idée que pendant que j’étouffais en ville elle se prélassait sur la côte amalfitaine entre agaves, citronniers et couchers de soleil langoureux. À ce stade j’aurais dû m’attarder sur les accusations que mon père avait adressées au Sacerdoti ; « une bande de dépravés… Maudits Juifs !… » Et ajouter que de tels jugements, bien loin de m’indigner, m’avaient confirmé dans le soupçon d’être arrivé dans la branche la moins vigoureuse de l’arbre généalogique : le rameau sec. Ah, comme la vie aurait été belle si mes parents n’avaient pas existé ! Comme j’aurais été sans souci dans la peau de n’importe quel autre Sacerdoti !

Bref, mieux valait me taire. D’autant plus que de cette sarabande de pensées décousues il en émergeait une réellement dangereuse : le soupçon que le traitement que j’avais réservé à ma mère avant d’aller me coucher, mon manque affiché de loyauté filiale lui avait fourni – outre le motif et l’audace nécessaires – le prétexte pour en finir. Au fond, il lui avait suffi de peu de chose, un saut dans le vide, pour se libérer de l’idée lancinante de l’échec, et pour soustraire son malheureux rejeton au cul-de-sac domestique meurtrier. En supposant que les choses se soient vraiment passées ainsi.

« En tout cas il ne me semble pas que ce soit la peine de se culpabiliser, dit-il en montrant de nouveau d’extraordinaires dons de télépathie. Nous ne sommes pas là pour régler des comptes, pas vrai ? »

Je me suis impatienté. Je n’avais pas encore compris pourquoi nous étions là et de quoi nous parlions.

« C’est normal, tu es fatigué, embrouillé, tu n’en peux plus, mais je t’assure que tout ça est utile.

– Utile à quoi ?

– À faire le point. Je ne sais pas pour toi, mais nous, nous n’y avons encore rien compris.

– Qu’est-ce qu’il y a à comprendre ?

– Eh bien, par exemple, ce que faisait ton père à la maison à trois heures du matin. Tu as dit que tes parents sont séparés, non ? Que leurs rapports sont tendus, compromis, qu’il ne vit pas avec vous… Alors pourquoi était-il là ? »

Ayant pris acte du fait que mon interlocuteur faisait un usage extrêmement incorrect de chacune de mes confidences, je me suis retranché derrière un « no comment » angélique.

« C’est pour ça que c’est important de savoir ce que vous vous êtes dit hier après-midi. Dans quel état était-il ? »

Je n’étais pas confus, empoté et crétin au point de ne pas percevoir qu’entre l’état émotionnel de mon père cet après-midi-là et l’état physique dans lequel se trouvait maintenant ma mère il pouvait y avoir un rapport de cause à effet. Et c’était ce qui m’empêchait de fournir à ce flic en civil des informations très importantes et compromettantes. Non que j’aie voulu protéger un assassin potentiel. Je demandais seulement de ne pas être chargé d’un poids qui à la longue aurait pu m’écraser. Ce n’était pas à moi d’accuser mon père ou de le disculper. Au fond, j’avais été élevé ainsi. Le modèle acquis en famille (surtout de ma mère) était typiquement mafieux. D’abord l’omerta, ensuite on verra…

J’ai tergiversé. « Je ne vois pas ce que vous voulez dire.

– Il était ivre ? » Pour la première fois il m’a regardé en face. Il avait l’air de quelqu’un qui est persuadé que pour lire en vous il suffit de ne pas vous quitter des yeux.

J’ai répondu que je n’en étais pas sûr. Puis j’ai persévéré dans le mensonge en expliquant que je ne savais pas à quoi ressemblait un homme ivre, que d’ailleurs je n’en avais jamais vu.

« Il avait une autre odeur que d’habitude ?

– Il avait l’odeur de papa.

– Curieux, a-t-il dit d’un ton sarcastique. Il avait plus d’alcool dans le sang qu’un homme normal ne peut le supporter. Nous lui avons fait le test. C’est incroyable qu’il parvienne encore à tenir debout. Fichtre, c’est un homme fort ton père. »

Tout à coup je me suis rendu compte que je ne pensais pas à lui depuis un bout de temps. Comme si je l’avais confiné dans la partie de mon cerveau réservée aux pensées abstraites, virtuelles, stylisées. Ou comme si mon imagination, aveuglée par les lueurs intermittentes provenant de la salle d’opération où vraisemblablement le corps de ma mère luttait pour ne pas succomber, ne réussissait pas à me fournir un espace aussi lumineux où placer mon père.

Il était peut-être ici lui aussi, hôte récalcitrant dans ce bâtiment massif et tentaculaire. On le soumettait peut-être à un troisième degré dissimulé sous une conversation anodine. Je me suis demandé s’il se sentait à l’étroit dans sa nouvelle vie de suspect numéro un. Excusez-moi, mes notions juridiques de l’époque, irrémédiablement déformées par le jargon hollywoodien, me permettaient tout au plus de distinguer l’innocent calomnié du coupable louche : une dialectique manichéenne qui tout bien réfléchi ne semblait pas convenir à un cas comme le nôtre, tellement chargé de nuances et d’ambiguïtés.

« L’alcool est un animal dangereux. Et ton père était pété comme un coing. Dis-moi au moins s’il t’a paru menaçant.

– Mais non, non, ai-je protesté avec ce qui me restait de souffle. Il n’avait menacé personne. Il était seulement un peu confus, il parlait à tort et à travers. C’est tout.

– Alors tu l’admets, bon Dieu.

– Quoi ?

– Qu’il n’était pas lui-même, qu’il n’avait pas toute sa tête.

– Je n’admets rien.

– Mais comment ça, tu viens de le dire : il était confus, il parlait à tort et à travers. Je n’ose même pas y penser. Un homme de cette stature ivre mort… Eh bien, c’est évident qu’il a perdu le contrôle.

– Il n’a rien perdu du tout. Il était seulement un peu confus. Je vous l’ai dit. Nous avons pris une glace et il allait bien.

– Tellement bien qu’il l’a laissée tomber ?

– Ça peut arriver à tout le monde. Ça ne vous est jamais arrivé ?

– Bien sûr, nous sommes tous un peu maladroits, n’empêche que si tu as un tel taux d’alcoolémie ça t’arrive plus facilement. » Il a tiré un feuillet de ce fichu dossier et l’a jeté sur la table avec le geste de celui qui vient de gagner aux cartes. Le même que ma mère savait si bien dissimuler quand à la fin de nos parties foudroyantes elle murmurait : échec et mat.

« Et maintenant », a-t-il dit ; le ton était devenu grave, ferme, sans fioritures. « Et maintenant tu dois nous dire ce que tu as vu.

– Quand ?

– Cette nuit, avant que nous arrivions. Ce que tu as vu et entendu.

– Rien », ai-je répondu, en sachant que c’était vrai et faux à la fois.

Il a soufflé, il a lancé un regard sévère au tas de feuillets sortis de la chemise. En les parcourant dans le désordre il a dit : « Nous avons été appelés par deux voisins peu avant l’incident. À ce qu’il paraît, des bruits sans équivoque provenaient de votre appartement : cris, vaisselle cassée et ainsi de suite. Tu veux vraiment nous faire croire que tu n’as rien entendu ? »

Depuis quelques minutes déjà il avait remplacé l’affable première personne du singulier par une première personne du pluriel beaucoup plus distante. Comme si, fatigué de s’exprimer à titre personnel, il parlait maintenant au nom d’une communauté non identifiée. Et je me demande encore après tant d’années si ça a un sens d’attribuer au changement de registre de mon interlocuteur le désir qui s’est soudain emparé de moi – impérieux, incontrôlable comme une quinte de toux – de me disculper.

J’ai grogné presque pour moi-même : « Je n’ai rien vu… Je ne sais rien. » Une chose bizarre à se dire, étant donné que personne ne m’avait accusé.

« Bien sûr que non. » Sa voix avait repris son inflexion modeste et rassurante. Contrairement à ses yeux qui brillaient de plus en plus d’un éclat de triomphe. Il devait se sentir comme un général qui après avoir perdu quelques batailles mineures tient enfin sa victoire et écrase l’ennemi sous ses talons. « Pour tout te dire, tu es la victime. La victime innocente. C’est normal que tu veuilles protéger ton père. Mais ton père n’a pas besoin d’être protégé, il a besoin d’être aidé. Toi seul peux l’aider. Et l’aider signifie nous dire ce qui s’est passé, ne rien omettre, faire en sorte que la vérité émerge dans toute sa dureté. Quoi qu’on en dise, à la longue la vérité n’a jamais fait de mal à personne. » Il s’est accordé une brève pause avant de porter le dernier coup. Puis, dans une formule biblique que je n’ai pas oubliée, il a prononcé solennellement les mots suivants : « Et sache une chose, si tu mens maintenant, alors que ta mère se bat entre la vie et la mort, tu mentiras pour toujours. »

J’ai su alors que quelle que soit la direction que prendrait ma vie, et autant de douleurs qu’elle soit prête à me réserver, je ne me sentirais plus jamais le même. On parle de solitude quand une fille ne téléphone pas, quand un parent s’en va, quand la ville se vide et que les amis s’enfuient. Mais ces choses-là, quoique désagréables, sont des contingences. Transitoires et réversibles. Rien à voir avec ce cauchemar éveillé qui à la différence de ceux qui empoisonnent notre sommeil ne promettait pas de réveils libérateurs. Oubliez alors le sentiment d’exclusion qui afflige l’adolescent introverti et le comportement maladif du poète romantique ; oubliez les promenades dans le désert de l’anachorète, les voyages autour du monde de l’explorateur, les excursions interplanétaires de l’astronaute. La solitude n’est pas un choix. C’est un accident qui ne comporte ni rachats intérieurs ni primats moraux. Appelez-la liberté si ça vous chante, mais sachez qu’il s’agit d’une liberté gratuite, vertigineuse, dépourvue d’élans.

Pendant que mon inquisiteur vantait la splendeur de la vérité et les misères du mensonge en me mettant devant le dilemme moral qui allait décider de ma vie, je pensais que la seule personne au monde qui aurait eu le droit de me conseiller et s’y serait intéressée, en m’indiquant la bonne voie, était étendue entre conscience et néant dans une salle d’opérations. Elle seule aurait pu me dire si mon père était à plaindre ou à condamner. Elle seule aurait pu me révéler qui était le coupable. Mais la connaissant plutôt bien, je savais qu’il ne fallait pas toujours attendre la vérité de sa part. Qu’elle était le genre de femme qui considère que la vérité est un des dangers dont les enfants doivent être protégés. Alors ?

La chance a voulu qu’à ce moment précis, alors que je luttais pour conférer une dignité philosophique à mes malheurs, un instant avant de disculper mon père ou de le condamner définitivement, j’ai entendu venir du couloir un remue-ménage suffisant pour rompre l’enchantement menaçant. J’ai remarqué alors, en les interprétant comme de bon augure, les timides lumières matinales qui filtraient à travers les volets tellement hauts, au ras du plafond, qu’elles m’avaient échappé. Le contentieux qui avait éclaté de l’autre côté de la porte n’était pas difficile à interpréter. Une voix disait : « Qu’est-ce que vous faites ? On ne peut pas » ; une autre, à la fois familière et autoritaire, rassurante et irritée protestait : « Bien sûr que je peux, je suis son oncle. Et je vous assure, monsieur l’agent, que je connais suffisamment la loi pour savoir que ce qui se passe là-dedans est illégal. » Toute trace de triomphe a disparu du visage de mon persécuteur. Il a sauté sur ses pieds et s’est élancé vers la porte.

« Professeur, enfin, nous vous attendions. Quelle tragédie, quelle horrible tragédie. »

Bien qu’il me soit arrivé souvent au cours de cette chronique de célébrer l’infinie générosité de Gianni Sacerdoti, je crains de ne l’avoir jamais fait avec la chaleur voulue. Peut-être parce qu’en l’écrivant j’ai encore du mal à me libérer de certaines ombres qui menaçaient parfois l’authenticité de ses sentiments et l’honnêteté de ses actes. Cela en sachant bien que ce n’est certainement pas le moment de s’attarder en civilités ou de faire des manières, laissez-moi vous dire qu’aujourd’hui encore, au bout de tant d’années, rien ne me cause autant de gratitude rétrospective que le souvenir d’oncle Gianni faisant irruption dans la salle de torture armé de son air combatif, son savoir parfait et la plus tendre affection paternelle.

Ni le réveil brutal vraisemblablement dramatique ni le long voyage en voiture pour venir à mon secours n’avaient laissé de trace sur son aspect encore une fois tellement irréprochable qu’il frôlait l’afféterie. Il était là, mon bonze, dans sa plus belle tenue estivale et avec l’énergie implacable du deus ex machina. Comme j’ai déjà pu le noter, la colère, au lieu de l’abaisser, nourrissait son génie dialectique.

« Je peux vous demander ce que mon neveu fait ici ? Pourquoi n’est-il pas à l’hôpital près de sa mère ?

– Professeur, nous vous attendions.

– Professeur, des clous. Vous savez que mon neveu est mineur. Vous savez qu’il ne peut pas être entendu sans la présence d’un avocat et d’un tuteur. Vous savez qu’il aurait droit à l’assistance d’un spécialiste, un thérapeute. Mais au-delà de tout ça, un peu d’humanité, pour l’amour de Dieu ! Vous vous rendez compte de ce qui arrive à ce garçon ?

– Je vous assure que…

– Vous m’assurez quoi ? » Puis en s’adressant à moi avec la même solennité biblique, adoucie d’une note tendrement compatissante, il m’a ordonné de prendre mon sac, de ne pas oublier mon walkman et de le suivre.

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