La faute
Chapitre 5
Avant de passer à autre chose je dois parler de l’habileté manipulatrice avec laquelle cette nuit fatidique d’il y a tant d’années j’ai empêché mon père de me renvoyer au lit.
« Je ne te dis même pas quelle heure il est. »
Il est certain que nous avions dépassé de loin la limite temporelle au-delà de laquelle s’étendaient des forêts infestées de zombies et de loups-garous.
« Si ta mère nous surprend, au minimum elle demande le divorce, a-t-il dit en rinçant la vaisselle sale pour marquer la fin de la fête. Et toi, elle t’expédie dans la légion étrangère. »
Alors j’ai désiré de tout mon être que nous prenions nos guitares. Vous connaissez un meilleur moyen d’attendre l’aube qu’une belle jam session ?
Je ne suis certainement pas du genre à me vanter, mais je dois dire que malgré mon âge, mes doigts fins et mon air de binoclard maladroit j’étais un guitariste prometteur et motivé. Peut-être parce que rien n’est aussi adapté à la vie solitaire et à un caractère précocement obsessionnel que l’étude d’un instrument à cordes. Je n’étais pas Segovia, ni un futur Jimi Hendrix, mais j’avais toute l’obstination des virtuoses ; j’y travaillais depuis deux ans, depuis que mon père m’avait appris les premiers accords, les arpèges, et quelques rudiments d’harmonie pentatonique. J’y avais gagné une Sakura acoustique avec la rosace en fausse nacre sur laquelle me massacrer le bout des doigts ; lui, un partenaire fiable et diligent qui l’accompagnait dans ses solos. Notre répertoire était aussi particulier que démodé : Gene Vincent, Carl Perkins, Ricky Nelson, les héros de son adolescence qui avaient fini par coloniser aussi mon enfance en m’offrant une occasion inespérée de me distinguer du troupeau.
Mes goûts musicaux étaient le seul domaine dans lequel j’étais sûr de dépasser mes camarades. Le paradoxe c’est qu’une telle précocité consistait à se projeter au moins vingt ans en arrière dans ce fatidique 1959 où – dans une chanson célèbre – la musique était morte pour toujours.
En résumé, pendant que mes copains étaient encore embarqués avec le prix du Zecchino d’Oro ou, dans la meilleure des hypothèses, quelques malheureux succès du festival de San Remo, moi, sous la solide direction paternelle, je me préoccupais de ressusciter la musique. Nos assauts de guitare, aussi inquiétants et fabuleux que des séances de spiritisme, évoquaient les âmes perdues, éternellement jeunes, de Buddy Holly, Ritchie Valens, Eddie Cochran.
D’habitude, quand il esquissait l’intro de That’ll Be The Day, ou le riff syncopé de Summertime Blues, mon père racontait des anecdotes peu édifiantes sur ces héroïques pionniers du rock’n’roll, les voyous en jeans et bomber qui selon lui avaient déclaré la guerre aux bigots de la moitié du monde.
Ma dévotion pour une musique aussi lointaine et anachronique répondait à mon désir de retrouver ce passé dont mes parents (l’un par réticence, l’autre par orgueil) m’avaient aussi bêtement exclu. Par ailleurs, exhumer certaines pièces de musée signifiait plonger dans l’époque où mon père avait été heureux ; et donc cultiver un succédané de nostalgie pour une époque que je ne pourrais jamais vivre. Soyons clairs, je parle de l’enchantement rétrospectif dont j’allais avoir du mal à me libérer même quand mon père, pour raisons de force majeure, viendrait moins. Et avec lequel je continue de régler les comptes après tant d’années. Pour tout dire, je parle du soupçon, qui affecte semble-t-il beaucoup de personnes, d’être né au mauvais moment et au mauvais endroit.
En tout cas il était trop tard pour sortir les guitares. Quoi inventer d’autre, alors ?
En voyant l’expression de panique que je n’ai pas réussi à réprimer il a été persuadé que m’envoyer au lit dans cet état était de la cruauté. On pouvait dire beaucoup de choses de lui, et Dieu sait si on en a dit, mais pas qu’il était cruel.
« Tu sais ce que nous allons faire ? » a-t-il lancé.
Sans me dire quoi, il a ouvert un placard juste au-dessus de ma tête, il a déplacé un peu de vaisselle, et comme un prestidigitateur il a sorti un petit paquet enveloppé dans du papier cadeau éclatant.
« C’était pour Noël. » Et sans même me laisser le temps d’absorber la surprise il s’est mis à le défaire sans même en être le destinataire. Et voilà la vidéocassette de Jailhouse Rock, le troisième film d’Elvis Presley dont il m’avait parlé tant de fois.
Chacun de nous a la prétention d’avoir un premier souvenir fiable. En règle générale, pour se faciliter la tâche, l’esprit choisit des événements d’une certaine importance historique, le plus souvent dramatiques, étayés par des éléments d’archives pittoresques : la malheureuse finale du Mondial de foot, l’assassinat d’un magistrat anti-mafia, une catastrophe naturelle. Ce n’est pas ma faute si la mémoire a des goûts aussi indulgents et grandiloquents. J’ai beau fouiller la mienne, je ne parviens pas à en tirer quelque chose de plus lointain et de plus poignant que la mort d’Elvis. Nous étions en voiture, nous revenions de vacances, quand la radio a annoncé la nouvelle. Je me rappelle l’imprécation qui a échappé à mon père. Sans commentaires, avec la douleur de la groupie en deuil, impatient de commémorer son idole (trouvée morte quelques heures plus tôt dans son bain), il avait inséré dans le lecteur la cassette du meilleur d’Elvis qui à partir de ce jour avait gagné un énième, imprévisible et très jeune fan.
« Et si on se le faisait avant de filer au lit ? » a-t-il demandé sur un ton coupable.
J’ai approuvé avec un tel enthousiasme que j’ai failli crier.
« Oh, et là-dessus aussi, pas un mot à la vieille. Nous le regardons, ensuite j’essaie de le rempaqueter, mais attention, quand tu le trouveras sous l’arbre tu devras faire semblant d’être surpris. D’accord ? »
C’était la deuxième fois dans cette interminable journée exaspérante que mon père enfreignait les règles imposées par ma mère. Si le matin il avait contribué à me faire faire l’école buissonnière, il favorisait maintenant mes insomnies. Ne pas me renvoyer dormir était déjà une violation du code comportemental imposé par ma mère ; qu’elle s’accompagne d’un cadeau ouvert trop tôt et d’une vidéocassette VHS flambant neuve dont l’achat avait provoqué l’affrontement conjugal le plus rude de ces derniers temps rendait la transgression encore plus grave. Quand il lui avait juré qu’il s’agissait d’une affaire à prix coûtant il s’était entendu répondre comme toujours : « Les affaires, c’est celui qui a de l’argent qui les fait. »
Nous aurions dû nous faire le film et filer au lit, mais finalement, à force d’arrêts sur image, ralentissements et commentaires extasiés, nous sommes arrivés à l’aube. Nous avons revu une demi-douzaine de fois la scène où Elvis chante Jailhouse Rock habillé en bagnard.
En théorie j’aurais dû être satisfait : être là sur le canapé sous le même plaid à profiter des fruits de sa bonne santé. Au fond, j’aurais dû m’amuser, me réjouir de ce que j’avais obtenu sans aucun mérite. J’aurais dû savourer, d’image en image, cette histoire de rédemption, ponctuée par les plus belles chansons qui aient jamais été écrites, chantées de la voix la plus sexy que vous puissiez imaginer. En théorie. Dans la pratique je n’y suis pas parvenu, pas comme je l’aurais voulu.
Je me demande si cette fois le problème n’est pas exactement là où je n’aurais jamais osé le chercher : dans ce bonheur que, bien qu’à portée de main, je ne parvenais pas à saisir. Qui sait, pour être heureux, comme pour aimer librement, il faut peut-être beaucoup de caractère. En général. Dans ce cas particulier je dois dire que, bien que je n’en aie pas conscience, le bonheur me laissait déjà perplexe ; et pas à cause de sa nature intrinsèquement trompeuse, mais parce qu’il semblait me parler non plus de ce que j’avais obtenu mais de ce que j’étais sur le point de perdre. Du reste, que dire d’un de ces rares moments inoubliables d’avant le jour sinon qu’ils sont une des meilleures choses de mon enfance ?
« L’héroïne te plaît ? » a demandé mon père en plongeant la main dans un bol de cacahuètes et en avalant une grande gorgée de Coca-Cola.
La question m’a pris à l’improviste. C’était la première fois qu’il me demandait un avis sur une femme. Que la poupée en question soit une vieille (comme elle m’apparaissait alors) qui avait joué dans un film en noir et blanc une bonne trentaine d’années plus tôt me paraissait une énormité encore plus incongrue. Au point que j’ai fait semblant de ne pas avoir entendu.
« Tu sais qui elle me rappelle ? »
Cette fois j’ai réussi à le regarder en face.
« Ta mère. Je parle sérieusement. Quand je l’ai connue elle était exactement comme ça. Même coiffure, même beauté nature, même entêtement.
– Elle avait aussi la même voiture ?
– Une Cadillac ? Ta mère ? » Il a éclaté de rire. « Elle n’avait même pas le permis ! »
C’était bizarre qu’il parle de maman au passé comme si elle ne dormait pas de son sommeil léger enfermée dans sa chambre, mais ailleurs, dans le temps et dans l’espace, à l’âge d’or d’Elvis et de ses adoratrices.
« Judy Tyler. C’est comme ça qu’elle s’appelait. Imagine quelle guigne : elle est morte après le tournage, dans un accident de la route. Elle n’a pas pu profiter de son triomphe. On dit qu’Elvis n’a plus jamais voulu revoir le film. »
Alors c’était ça ? Il avait beau tout faire pour nier son existence, cette nuit semblait ne parler que la langue des choses perdues.
Prenez ces personnes, là, sur l’écran. Dynamiques, affairées, pleines de vie, à commencer par les deux protagonistes engagés dans des affaires sentimentales frivoles. Eh bien, d’après ce que j’en savais elles étaient toutes au cimetière ou avec un pied dans la tombe. Oui, toutes mortes ! Ou presque. Et depuis un bon bout de temps…
J’aurais voulu partager cette réflexion douloureuse, ne fût-ce que parce qu’elle me paraissait profonde et originale, ainsi que parfaitement appropriée. Mais encore une fois j’ai préféré me taire. Pourquoi lui gâcher la fête ? S’il trouvait que l’héroïne du film ressemblait à ma mère jeune, il s’attribuait le rôle d’un Elvis d’un certain âge ; dommage qu’à la différence de notre idole commune il n’ait réussi ni à figurer dans un classement ni à se construire un Graceland à son image et à sa ressemblance.
Je l’ai soudain senti proche comme jamais. Peut-être parce que, même de façon différente, nous étions tous deux aux prises avec notre idée particulière de l’injustice. L’extinction inéluctable de tout organisme qui à compter de cette nuit allait menacer à jamais mes rêves n’était pas moins angoissante que sa conscience du fait que l’histoire héroïque dont il aurait voulu être le protagoniste non seulement n’avait pas eu mais n’aurait jamais lieu.
Je me demande si en me montrant ce petit film de façon aussi détaillée, en gaspillant toute son érudition, il ne voulait pas me fournir les coordonnées et le laissez-passer pour son monde idéal : un univers en celluloïd patiné et manichéen où les gens chantent au lieu de se disputer et dansent au lieu de se battre. Demeures royales, zéphyrs parfumés, décors de carton-pâte qui comme toutes les choses artificielles ont l’arrogance de parier sur l’éternité.
Ce n’est qu’aux premières lueurs du jour, en luttant pour ne pas m’assoupir, quelques instants avant que maman nous surprenne en flagrant délit et ne nous dise plus bonjour pendant les jours à venir que j’ai compris, même si aujourd’hui je le comprends mieux, combien pour mon père vivre avec nous, dans un quartier petit-bourgeois et si peu bohème, criblés de dette et assiégés par les spectres, en gardant son calme, sans prendre le maquis ou se jeter du cinquième étage, était un acte d’héroïsme que personne ne lui reconnaîtrait.
Et qui sait si ce n’est pas à cela que servent les enfants : à témoigner, hors délai, quand il est désormais trop tard, de l’héroïsme de leur père.
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