La Vie mode d'emploi
Épilogue
Serge Valène mourut quelques semaines plus tard, pendant les fêtes du quinze août. Cela faisait près d’un mois qu’il n’avait pratiquement plus quitté sa chambre. La mort de son ancien élève et la disparition de Smautf, qui avait quitté l’immeuble le lendemain même, l’avaient terriblement affecté. Il ne se nourrissait presque plus, perdait ses mots, laissait en suspens ses phrases. Madame Nochère, Elzbieta Orlowska, Mademoiselle Crespi se relayaient pour prendre soin de lui, passaient le voir deux ou trois fois par jour, lui préparaient un bol de bouillon, retapaient ses couvertures et ses oreillers, lavaient son linge, l’aidaient à faire sa toilette, à changer de vêtements, l’accompagnaient jusqu’aux cabinets au bout du couloir.
L’immeuble était presque vide. Plusieurs de ceux qui ne prenaient pas ou ne prenaient plus de vacances étaient cette année-là partis : Madame de Beaumont avait été invitée comme présidente d’honneur au festival Alban Berg donné à Berlin pour commémorer tout à la fois le 90e anniversaire de la naissance du compositeur, le 40e de sa mort (et du Concerto à la mémoire d’un ange) et le 50e de la première mondiale de Wozzeck ; Cinoc, surmontant sa hantise des avions et des services américains d’immigration qu’il croyait encore installés à Ellis Island, avait enfin répondu aux invitations que lui lançaient depuis des années deux lointains cousins, un Nick Linhaus qui possédait une boîte de nuit (le Club Nemo) à Dem-pledorf, Nebraska, et un Bobby Hallowell, médecin légiste à Santa Monica, Californie ; Léon Marcia s’était laissé entraîner par sa femme et son fils dans une villa louée près de Divonne-les-Bains ; et Olivier Gratiolet, malgré le très mauvais état de sa jambe, avait tenu à aller passer trois semaines avec sa fille dans l’île d’Oléron. Même ceux qui étaient restés au mois d’août rue Simon-Crubellier profitèrent du pont du quinze août pour quitter Paris trois jours : les Pizzicagnoli allèrent à Deauville et y emmenèrent Jane Sutton ; Elzbieta Orlowska alla retrouver son fils à Nivillers et Madame Nochère partit à Amiens assister au mariage de sa fille.
Le jeudi quatorze août au soir il ne resta dans l’immeuble que Madame Moreau, nuit et jour veillée par son infirmière et par Madame Trévins, Mademoiselle Crespi, Madame Albin et Valène. Et lorsque, le lendemain en fin de matinée, Mademoiselle Crespi alla porter au vieux peintre deux œufs à la coque et une tasse de thé, elle le trouva mort.
Il reposait sur son lit, tout habillé, placide et boursouflé, les mains croisées sur la poitrine. Une grande toile carrée de plus de deux mètres de côté était posée à côté de la fenêtre, réduisant de moitié l’espace étroit de la chambre de bonne où il avait passé la plus grande partie de sa vie. La toile était pratiquement vierge : quelques traits au fusain, soigneusement tracés, la divisaient en carrés réguliers, esquisse d’un plan en coupe d’un immeuble qu’aucune figure, désormais, ne viendrait habiter.
FIN
Paris, 1969-1978
OceanofPDF.com